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Full text of "Du côté de chez Swann"

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ŒUVRES DE MARCEL PROUST 



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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (2 VoL). 

A l'ombre des jeunes filles en fleurs (3 vol.). 

LE CÔTÉ DE GUERMANTES (3 VoL). 

SODOME ET GOMORRHE (2 VoL) . 

LA PRISONNIÈRE (2 VoL). 

ALBERTINE DISPARUE. 

LE TEMPS RETROUVÉ (2 VoL). 



PASTICHES ET MÉLANGES. 

LES PLAISIRS ET LES JOURS. 

CHRONIQUES. 

LETTRES A LA N. R. F. 

MORCEAUX CHOISIS. 

UN AMOUR DE SWANN 

(édition illustrée par Laprade). 



Collection in-8 « A la Gerbe » 

ŒUVRES COMPLÈTES ( 18 VoL). 



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A LA RECHERCHE 
DU TEMPS PERDU 

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DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

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«AlililMARD 



Il a été tiré de la présente édition deux mille deux 
cents exemplaires reliés d'après la maquette de Mario 
Prassinos, dont deux mille cent exemplaires numérotés 
de I à 2100 et cent exemplaires hors commerce de 

2I0I à 2200. 



Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays, y compris la Russie. 

Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1919. 



A MONSIEUR GASTON CALMETTE 

Comme un témoignage de profonde 
et affectueuse reconnaissance. 

Marcel Proust 



PREMIÈRE PARTIE 

COMBRAY 



\ 



\ 



LONGTEMPS, je me suis couché de bonne heure. 
Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux 
se fermaient si vite que je n'avais pas le temps 
de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure 
après, la pensée qu'il était temps de chercher le som- 
meil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je 
croyais avoir encore dans les mains et souffler ma 
lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire 
des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces 
réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; 
il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait 
l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de 
François I^' et de Charles-Quint. Cette croyance sur- 
vivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle 
ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des 
écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre 
compte que le bougeoir n'était pas allumé. Puis elle 
commençait à me devenir inintelligible, comme 
après la métempsycose les pensées d'une existence 
antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, 



12 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je 
recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver 
autour de moi une obscurité, douce et reposante pour 
mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon 
esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans 
cause, incompréhensible, comme une chose vraiment 
obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait 
être ; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou 
moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une 
forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue 
de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers 
la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit 
va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il 
doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, 
à la causerie récente et aux adieux sous la lampe 
étrangère qui le suivent encore dans le silence de la 
nuit, à la douceur prochaine du retour. 

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles 
joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont 
comme les joues de notre enfance. Je frottais une 
allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. 
C'est l'instant où le malade qui a été obligé de 
partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel 
inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en aperce- 
vant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! 
c'est déjà le matin ! Dans un moment les domes- 
tiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui 
porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne 
du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre 
des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. 
Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. 
C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier 
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit 
à souffrir sans remède. 

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que 
de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre 
les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 13 

les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de 
goûter grâce à une lueur momentanée de conscience 
le sommeil où étaient plongés les meubles, la cham- 
bre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à 
l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou 
bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge 
à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle 
de mes terreurs enfantines comme celle que mon 
grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait 
dissipée le jour — date pour moi d'une ère nou- 
velle — où on les avait coupées. J'avais oublié cet 
événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le 
souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour 
échapper aux mains de'mon grand-oncle, mais par 
mesure de précaution j'entourais complètement ma 
tête de mon oreiller avant de retourner dans le 
monde des rêves. 

Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'A- 
dam, une femme naissait pendant mon sommeil 
d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir 
que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que 
c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait 
dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, 
je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait 
comme bien lointain auprès de cette femme que 
j'avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; 
ma joue était chaude encore de son baiser, mon 
corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme 
il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une 
femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me 
donner tout à ce but : la retrouver, comme ceux qui 
partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité 
désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une 
réalité le charme du songe. Peu à peu son souve- 
nir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve. 

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui 
le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il 



14 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

les consulte d'instinct en s'éveillant, et y lit en une 
seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui 
s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs 
peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, 
après quelque insomnie, le sommeil le prenne en 
train de lire, dans une posture trop différente de celle 
où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé 
pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première 
minute de son réveil, il ne saura plus l'heure, il 
estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il 
s'assoupit dans une position encore plus déplacée et 
divergente, par exemple après dîner assis dans un 
fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans 
les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera 
voyager à toute vitesse dans le temps et dans l'es- 
pace, et au moment d'ouvrir les paupières, il se 
croira couché quelques mois plus tôt dans une autre 
contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, 
mon sommeil fût profond et détendît entièrement 
mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je 
m'étais endormi, et quand je m'éveillais au milieu 
de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je 
ne savais même pas au premier instant qui j'étais ; 
j'avais seulement dans sa simplicité première le 
sentiment de l'existence comme il peut frémir au 
fond d'un animal ; j'étais plus dénué que l'homme 
des cavernes ; mais alors le souvenir — non encore 
du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que 
j'avais habités et où j'aurais pu être — venait à moi 
comme un secours d'en haut pour me tirer du néant 
d'où je n'aurais pu sortir tout seul ; je passais en 
une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et 
l'image confusément entrevue de lampes à pétrole, 
puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu 
à peu les traits originaux de mon moi. 

Peut-être l'immobilité des choses autour de nous 
leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 15 

elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre 
pensée en face d'elles. Toujours est-il que, quand 
je me réveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour 
chercher, sans y réussir, à savoir où j'étais, tout 
tournait autour de moi dans l'obscurité, les choses, 
les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour 
remuer, cherchait, d'après la forme de sa fatigue, à 
repérer la position de ses membres pour en induire 
la direction du mur, la place des meubles, pour 
reconstruire et pour nommer la demeure oti il se 
trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de 
ses genoux, de ses épaules, lui présentait successi- 
vement plusieurs des chambres où il avait dormi, 
tandis qu'autour de lui les murs invisibles, chan- 
geant de place selon la forme de la pièce imaginée, 
tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même 
que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et 
des formes, eût identifié le logis en rapprochant les 
circonstances, lui, — mon corps, — se rappelait 
pour chacun le genre du lit, la place des portes, la 
prise de jour des fenêtres, l'existence d'un couloir, 
avec la pensée que j 'avais en m'y endormant et que 
je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant 
à deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, 
allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, 
et aussitôt je me disais : « Tiens, j'ai fini par m'en- 
dormir quoique maman ne soit pas venue me dire 
bonsoir», j'étais à la campagne chez mon grand- 
père, mort depuis bien des années ; et mon corps, 
le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles 
d'un passé que mon esprit n'aurait jamais dû oublier, 
me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de 
Bohême, en forme d'urne, suspendue au plafond 
par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, 
dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes 
grands-parents, en des jours lointains qu'en ce 
moment je me figurais actuels sans me les repré- 



i6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

senter exactement, et que je re verrais mieux tout à 
l'heure quand je serais tout à fait éveillé. 

Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude; 
le mur filait dans une autre direction : j'étais dans 
ma chambre chez M°^® de Saint-Loup, à la campagne. 
Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit 
avoir fini de dîner ! J'aurai trop prolongé la sieste 
que je fais tous les soirs en rentrant de ma prome- 
nade avec M^ae ^q Saint-Loup, avant d'endosser 
mon habit. Car bien des années ont passé depuis 
Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, 
c'étaient les reflets rouges du couchant que je 
voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C'est un autre 
genre de vie qu'on mène à Tansonville, chez M"^® 
de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je 
trouve à ne sortir qu'à la nuit, à suivre au clair de 
lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la 
chambre où je me serai endormi au lieu de m'habiller 
pour le dîner, de loin je l'aperçois, quand nous 
rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul 
phare dans la nuit. 

Ces évocations tournoyantes et confuses ne 
duraient jamais que quelques secondes ; souvent ma 
brève incertitude du lieu où je me trouvais ne dis- 
tinguait pas mieux les unes des autres les diverses 
suppositions dont elle était faite, que nous n'isolons, 
en voyant un cheval courir, les positions successives 
que nous montre le kinétoscope. Mais j'avais revu 
tantôt l'une, tantôt l'autre, des chambres que 
j'avais habitées dans ma vie, et je finissais par 
me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui 
suivaient mon réveil ; chambres d'hiver où quand 
on est couché, on se blottit la tête dans un nid 
qu'on se tresse avec les choses les plus disparates : 
un coin de l'oreiller, le haut des couvertures, un 
bout de châle, le bord du lit, et un numéro d#s 
Débats roses, qu'on finit par cimenter ensemble selon 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 17 

la technique des oiseaux en s'y appuyant indéfini- 
ment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu'on 
goûte est de se sentir séparé du dehors (comme 
l'hirondelle de mer qui a son nid au fond d'un sou- 
terrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu 
étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on 
dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux, 
traversé des lueurs des tisons qui se rallument, 
sorte d'impalpable alcôve, de chaude caverne creu- 
sée au sein de la chambre même, zone ardente et 
mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles 
qui nous rafraîchissent la figure et viennent des 
angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées 
du foyer, et qui se sont refroidies ; — chambres 
d'été ou l'on aime être uni à la nuit tiède, où le 
clair de lune appuyé aux volets entr'ouverts jette 
jusqu'au pied du lit son échelle enchantée, où on 
dort presque en plein air, comme la mésange balan- 
cée par la brise à la pointe d'un rayon ; — parfois 
la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier 
soir je n'y avais pas été trop malheureux, et où les 
colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond 
s'écartaient avec tant de grâce pour montrer et 
réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, 
petite et si élevée de plafond, creusée en forme de 
pyramide dans la hauteur de deux étages et partiel- 
lement revêtue d'acajou, où, dès la première seconde, 
j'avais été intoxiqué moralement par l'odeur incon- 
nue du vétiver, convaincu de l'hostilité des rideaux 
violets et de l'insolente indifférence de la pendule 
qui jacassait tout haut comme si je n'eusse pas été 
là ; — où une étrange et impitoyable glace à pieds 
quadrangulaires barrant obliquement un des angles 
de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude 
de mon champ visuel accoutumé un emplacement 
qui n'était pas prévu ; — où ma pensée, s'efforçant 
pendant des heures de se disloquer, de s'étirer en 

Vol. I. 2 



i8 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

hauteur pour prendre exactement la forme de la 
chambre et arriver à remplir jusqu'en haut son 
gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures 
nuits, tandis que j'étais étendu dans mon lit, les 
yeux levés, l'oreille anxieuse, la narine rétive, le 
cœur battant ; jusqu'à ce que l'habitude eût changé 
la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné 
la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon 
chassé complètement, l'odeur du vétiver, et nota- 
blement diminué la hauteur apparente du plafond. 
L'habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et qui 
commence par laisser souffrir notre esprit pendant 
des semaines dans une installation provisoire ; mais 
que malgré tout il est bien heureux de trouver, car 
sans l'habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait 
impuissant à nous rendre un logis habitable. 

Certes, j'étais bien éveillé maintenant : mon 
corps avait viré une dernière fois et le bon ange de 
la certitude avait tout arrêté autour de moi, m'avait 
couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et 
avait mis approximativement à leur place dans 
l'obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, 
la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j'avais 
beau savoir que je n'étais pas dans les demeures 
dont l'ignorance du réveil m'avait en un instant 
sinon présenté l'image distincte, du moins fait 
croire la présence possible, le branle était donné à 
ma mémoire ; généralement je ne cherchais pas à 
me rendormir tout de suite ; je passais la plus grande 
partie de la nuit à me rappeler notre vie d'autrefois 
à Combray chez ma grand'tante, à Balbec, à Paris, 
à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler 
les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce 
que j'avais vu d'elles, ce qu'on m'en avait raconté. 

A Combray, tous les jours dès la fin de l'après- 
midi, longtemps avant le moment où il faudrait me 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 19 

mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère 
et de ma grand'mère, ma chambre à coucher rede- 
venait le point fixe et douloureux de mes préoccu- 
pations. On avait bien inventé, pour me distraire 
les soirs où on me trouvait l'air trop malheureux, de 
me donner une lanterne magique, dont, en attendant 
l'heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l'instar 
des premiers architectes et maîtres verriers de 
l'âge gothique, elle substituait à l'opacité des murs 
d'impalpables irisations, de surnaturelles appari- 
tions multicolores, où des légendes étaient dépeintes 
comme dans un vitrail vacillant et momentané. 
Mais ma tristesse n'en était qu'accrue, parce que 
rien que le changement d'éclairage détruisait l'ha- 
bitude que j'avais de ma chambre et grâce à quoi, 
sauf le supplice du coucher, elle m'était devenue 
supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus 
et j'y étais inquiet, comme dans une chambre 
d'hôtel ou de « chalet » où je fusse arrivé pour la 
première fois en descendant de chemin de fer. 

Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d'un 
affreux dessein, sortait de la petite forêt triangu- 
laire qui veloutait d'un vert sombre la pente d'une 
colline, et s'avançait en tressautant vers le château 
de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château 
était coupé selon une ligne courbe qui n'était guère 
que la limite d'un des ovales de verre ménagés dans 
le châssis qu'on glissait entre les coulisses de la 
lanterne. Ce n'était qu'un pan de château, et il 
avait devant lui une lande où rêvait Geneviève, 
qui portait une ceinture bleue. Le château et la 
lande étaient jaunes, et je n'avais pas attendu de les 
voir pour connaître leur couleur, car, avant les 
verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de 
Brabant me l'avait montrée avec évidence. Golo 
s'arrêtait un instant pour écouter avec tristesse 
le boniment lu à haute voix par ma grand'tante, et 



20 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qu'il avait l'air de comprendre parfaitement, con- 
formant son attitude, avec une docilité qui n'ex- 
cluait pas une certaine majesté, aux indications du 
texte ; puis il s'éloignait du même pas saccadé. Et 
rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on 
bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de 
Golo qui continuait à s'avancer sur les rideaux de 
la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant 
dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d'une 
essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, 
s'arrangeait de tout obstacle matériel, de tout 
objet gênant qu'il rencontrait en le prenant comme 
ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le 
bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitôt et 
surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa 
figure pâle toujours aussi noble et aussi mélanco- 
lique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de 
cette transvertébration. 

Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes 
projections qui semblaient émaner d'un passé 
mérovingien et promenaient autour de moi des 
reflets d'histoire si anciens. Mais je ne peux dire 
quel malaise me causait pourtant cette intrusion 
du mystère et de la beauté dans une chambre que 
j'avais fini par remplir de mon moi au point de ne 
pas faire plus attention à elle qu'à lui-même. L'in- 
fluence anesthésiante de l'habitude ayant cessé, je 
me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce 
bouton de la porte de ma chambre, qui différait 
pour moi de tous les autres boutons de porte du 
monde en ceci qu'il semblait ouvrir tout seul, sans 
que j'eusse besoin de le tourner, tant le maniement 
m'en était devenu inconscient, le voilà qui servait 
maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu'on 
sonnait le dîner, j'avais hâte de courir à la salle à 
manger, où la grosse lampe de la suspension, 
ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 21 

connaissait mes parents et le bœuf à la casserole, 
donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber 
dans les bras de maman que les malheurs de Gene- 
viève de Brabant me rendaient plus chère, tandis 
que les crimes de Golo me faisaient examiner ma 
propre conscience avec plus de scrupules. 

Après le dîner, hélas, j'étais bientôt obligé de 
quitter maman qui restait à causer avec les autres, 
au jardin s'il faisait beau, dans le petit salon où 
tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout 
le monde, sauf ma grand'mère qui trouvait que 
que « c'est une pitié de rester enfermé à la campa- 
gne » et qui avait d'incessantes discussions avec 
mon père, les jours de trop grande pluie, parce 
qu'il m'envoyait lire dans ma chambre au lieu de 
rester dehors. « Ce n'est pas comme cela que vous 
le rendrez robuste et énergique, disait-elle triste- 
ment, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre 
des forces et de la volonté. » Mon père haussait 
les épaules et il examinait le baromètre, car il 
aimait la météorologie, pendant que ma mère, 
évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, 
le regardait avec un respect attendri, mais pas 
trop fixement pour ne pas chercher à percer le 
mystère de ses supériorités. Mais ma grand'mère, 
elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait 
rage et que Françoise avait précipitamment rentré 
les précieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne 
fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide 
et fouetté par l'averse, relevant ses mèches désor- 
données et grises pour que son front s'imbibât 
mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle 
disait : « Enfin, on respire ! » et parcourait les 
allées détrempées — trop symétriquement alignées 
à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du 
sentiment de la nature et auquel mon père avait 
demandé depuis le matin si le temps s'arrangerait — 



22 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur 
les mouvements divers qu'excitaient dans son âme 
l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la 
stupidité de mon éducation et la symétrie des 
jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle d'évi- 
ter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles 
elle disparaissait jusqu'à une hauteur qui était 
toujours pour sa femme de chambre un désespoir 
et un problème. 

Quand ces tours de jardin de ma grand' mère 
avaient lieu après dîner, une chose avait le pou- 
voir de la faire rentrer : c'était, à un des moments 
où la révolution de sa promenade la ramenait 
périodiquement, comme un insecte, en face des 
lumières du petit salon où les liqueurs étaient 
servies sur la table à jeu — si ma grand'tante lui 
criait : « Bathilde ! viens donc empêcher ton mari 
de boire du cognac ! » Pour la taquiner, en effet 
(elle avait apporté dans la famille de mon père un 
esprit si différent que tout le monde la plaisantait 
et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défen- 
dues à mon grand-père, ma grand'tante lui en 
faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand'- 
mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas 
goûter au cognac ; il se fâchait, buvait tout de 
même sa gorgée, et ma grand'mère repartait, triste, 
découragée, souriante pourtant, car elle était si 
humble de cœur et si douce que sa tendresse pour 
les autres et le peu de cas qu'elle faisait de sa 
propre personne et de ses souffrances, se conciliaient 
dans son regard en un sourire où, contrairement à 
ce qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, 
il n'y avait d'ironie que pour elle-même, et pour 
nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne 
pouvaient voir ceux qu'elle chérissait sans les 
caresser passionnément du regard. Ce supplice que 
lui infligeait ma grand'tante, le spectacle des vaines 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 23 

prières de ma grand'mère et de sa faiblesse, vaincue 
d'avance, essayant inutilement d'ôter à mon grand- 
père le verre à liqueur, c'était de ces choses à la 
vue desquelles on s'habitue plus tard jusqu'à les 
considérer en riant et à prendre le parti du persécu- 
teur assez résolument et gaiement pour se persuader 
à soi-même qu'il ne s'agit pas de persécution ; elles 
me causaient alors une telle horreur, que j'aurais 
aimé battre ma grand'tante. Mais dès que j'enten- 
dais : « Bathilde, viens donc empêcher ton mari de 
boire du cognac ! » déjà homme par la lâcheté, je 
faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous 
sommes grands, quan^ il y a devant nous des 
souffrances et des injustices : je ne voulais pas les 
voir ; je montais sangloter tout en haut de la 
maison à côté de la salle d'études, sous les toits, 
dans une petite pièce sentant l'iris, et que parfumait 
aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les 
pierres de la muraille et qui passait une branche de 
fleurs par la fenêtre entr'ouverte. Destinée à un 
usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, 
d'où l'on voyait pendant le jour jusqu'au donjon de 
Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge 
pour moi, sans doute parce qu'elle était la seule 
qu'il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles 
de mes occupations qui réclamaient une inviolable 
solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la 
volupté. Hélas ! je ne savais pas que, bien plus 
tristement que les petits écarts de régime de son 
mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, 
l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir, 
préoccupaient ma grand'mère au cours de ces 
déambulations incessantes, de l'après-midi et du 
soir, où on voyait passer et repasser, obliquement 
levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes 
et sillonnées, devenues au retour de l'âge presque 
mauves commes les labours à l'automne, barrées, 



24 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et 
sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque 
triste pensée, était toujours en train de sécher un 
pleur involontaire. 

Ma seule consolation, quand je montais me 
coucher, était que maman viendrait m'embrasser 
quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait 
si peu de temps, elle redescendait si vite, que le 
moment où je l'entendais monter, puis où passait 
dans le couloir à double porte le bruit léger de sa 
robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle 
pendaient de petits cordons de paille tressée, était 
pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui 
qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle 
serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que 
j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le 
plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps 
de répit où maman n'était pas encore venue. Quel- 
quefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait 
ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui 
dire « embrasse-moi une fois encore », mais je 
savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car 
la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à 
mon agitation en montant m'embrasser, en m'ap- 
portant ce baiser de paix, agaçait mon père qui 
trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher 
de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin 
de me laisser prendre celle de lui demander, quand 
elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de 
plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme 
qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand 
elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et 
me l'avait tendue comme une hostie pour une 
communion de paix où mes lèvres puiseraient sa 
présence réelle et le pouvoir de m'endormir. Mais 
ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de 
temps dans ma chambre, étaient doux encore en 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 25 

comparaison de ceux où il y avait du monde à 
dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me 
dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à 
M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de 
passage, était à peu près la seule personne qui 
vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner 
en voisin (plus rarement depuis qu'il avait fait ce 
mauvais mariage, parce que mes parents ne vou- 
laient pas recevoir sa femme), quelquefois après le 
dîner, à l'improviste. Les soirs où, assis devant la 
maison sous le grand marronnier, autour de la 
table de fer, nous entendions au bout du jardin, 
non pas le grelot profu^ et criard qui arrosait, qui 
étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, 
intarissable et glacé, toute personne de la maison 
qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais 
le double tintement timide, ovale et doré de la 
clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt 
se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » 
mais on savait bien que cela ne pouvait être que 
M. Swann ; ma grand'tante parlant à haute voix, 
pour prêcher d'exemple, sur un ton qu'elle s'effor- 
çait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter 
ainsi ; que rien n'est plus désobligeant pour une 
personne qui arrive et à qui cela fait croire qu'on 
est en train de dire des choses qu'elle ne doit pas 
entendre ; et on envoyait en éclaireur ma grand'- 
mère, toujours heureuse d'avoir un prétexte pour 
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait 
pour arracher subrepticement au passage quelques 
tuteurs des rosiers afin de rendre aux roses un 
peu de naturel, comme une mère qui, pour les 
faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son 
fils que le coiffeur a trop aplatis. 

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que 
ma grand'mère allait nous apporter de l'ennemi, 
comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre 



26 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

possible d'assaillants, et bientôt après mon grand- 
père disait : « Je reconnais la voix de Swann. » On 
ne le reconnaissait en effet qu'à la voix, on distin- 
guait mal son visage au nez busqué, aux yeux 
verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds 
presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous 
gardions le moins de lumière possible au jardin 
pour ne pas attirer les moustiques, et j'allais, sans 
en avoir l'air, dire qu'on apportât les sirops ; ma 
grand'mère attachait beaucoup d'importance, trou- 
vant cela plus aimable, à ce qu'ils n'eussent pas 
l'air de figurer d'une façon exceptionnelle, et pour 
les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup 
plus jeune que lui, était très lié avec mon grand- 
père, qui avait été un des meilleurs amis de son 
père, homme excellent mais singulier, chez qui, 
paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre 
les élans du cœur, changer le cours de la pensée. 
J'entendais plusieurs fois par an mon grand-père 
raconter à table des anecdotes toujours les mêmes 
sur l'attitude qu'avait eue M. Swann le père, à 
la mort de sa femme qu'il avait veillée jour et nuit. 
Mon grand-père qui ne l'avait pas vu depuis long- 
temps était accouru auprès de lui dans la propriété 
que les Swann possédaient aux environs de Com- 
bray, et avait réussi, pour qu'il n'assistât pas à la 
mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout 
en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques 
pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. 
Tout d'un coup, M. Swann prenant mon grand- 
père par le bras s'était écrié : « Ah ! mon vieil ami, 
quel bonheur de se promener ensemble par ce beau 
temps ! Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, 
ces aubépines et mon étang dont vous ne m'avez 
jamais félicité ? Vous avez l'air comme un bonnet 
de nuit. Sentez-vous ce petit vent ? Ah ! on a beau 
dire, la vie a du bon tout de même, mon cher 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 27 

Amédée ! » Brusquement le souvenir de sa femme 
morte lui revint, et trouvant sans doute trop com- 
pliqué de chercher comment il avait pu à un pareil 
moment se laisser aller à un mouvement de joie, 
il se contenta, par un geste qui lui était familier 
chaque fois qu'une question ardue se présentait à 
son esprit, de passer la main sur son front, d'essuyer 
ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put 
pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, 
mais pendant les deux années qu'il lui survécut, il 
disait à mon grand-père : « C'est drôle, je pense très 
souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y 
penser beaucoup à la fois. » « Souvent mais peu à la 
fois, comme le pauvre père Swann», était devenu une 
des phrases favorites de mon grand-père qui la pro- 
nonçait à propos des choses les plus différentes. Il 
m'aurait paru que ce père de Swann était un monstre, 
si mon grand-père que je considérais comme meilleur 
juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour 
moi, m'a souvent servi dans la suite à absoudre, des 
fautes que j'aurais été enclin à condamner, ne s'était 
récrié : « Mais comment ? c'était un cœur d'or ! » 

Pendant bien des années, où pourtant, surtout 
avant son mariage, M. Swann, le fils, vint souvent 
les voir à Combray, ma grand'tante et mes grands- 
parents ne soupçonnèrent pas qu'il ne vivait plus 
du tout dans la société qu'avait fréquentée sa 
famille et que sous l'espèce d'incognito que lui 
faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient 
— avec la parfaite innocence d'honnêtes hôteliers 
qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre bri- 
gand — un des membres les plus élégants du Jockey- 
Club, ami préféré du comte de Paris et du prince 
de Galles, un des hommes les plus choyés de la 
haute société du faubourg Saint-Germain. 

L'ignorance où nous étions de cette brillante vie 
mondaine que menait Swann tenait évidemment en 



28 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, 
mais aussi à ce que les bourgeois d'alors se faisaient 
de la société une idée un peu hindoue, et la consi- 
déraient comme composée de castes fermées où 
chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans 
le rang qu'occupaient ses parents, et d'où rien, à 
moins des hasards d'une carrière exceptionnelle ou 
d'un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour 
vous faire pénétrer dans une caste supérieure. 
M. Swann, le père, était agent de change ; le « fils 
Swann » se trouvait faire partie pour toute sa vie 
d'une caste où les fortunes, commue dans une caté- 
gorie de contribuables, variaient entre tel et tel 
revenu. On savait quelles avaient été les fréquenta- 
tions du père, on savait donc quelles étaient les 
siennes, avec quelles personnes il était « en situa- 
tion » de frayer. S'il en connaissait d'autres, c'é- 
taient relations de jeune homme sur lesquelles des 
amis anciens de sa famille, comme étaient mes 
parents, fermaient d'autant plus bienveillamment 
les yeux qu'il continuait, depuis qu'il était orphelin, 
à venir très fidèlement nous voir ; mais il y avait 
fort à parier que ces gens inconnus de nous qu'il 
voyait étaient de ceux qu'il n'aurait pas osé saluer 
si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l'on 
avait voulu à toute force appliquer à Swann un 
coefficient social qui lui fût personnel, entre les 
autres fils d'agents de situation égale à celle de 
ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu 
inférieur parce que, très simple de façons et ayant 
toujours eu une « toquade » d'objets anciens et de 
peinture, il demeurait maintenant dans un vieil 
hôtel où il entassait ses collections et que ma grand'- 
mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai 
d'Orléans, quartier que ma grand'tante trouvait 
infamant d'habiter. « Êtes-vous seulement connais- 
seur ? Je vous demande cela dans votre intérêt, 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 29 

parce que vous devez vous faire repasser des 
croûtes par les marchands », lui disait ma grand'- 
tante ; elle ne lui supposait en effet aucune compé- 
tence, et n'avait pas haute idée, même au point 
de vue intellectuel, d'un homme qui, dans la con- 
versation, évitait les sujets sérieux et montrait une 
précision fort prosaïque, non seulement quand il 
nous donnait, en entrant dans les moindres détails, 
des recettes de cuisine, mais même quand les sœurs 
de ma grand'mère parlaient de sujets artistiques. 
Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer 
son admiration pour un tableau, il gardait un 
silence presque désobligeant, et se rattrapait en 
revanche s'il pouvait fournir sur le musée où il se 
trouvait, sur la date où il avait été peint, un rensei- 
gnement matériel. Mais d'habitude il se contentait 
de chercher à nous amuser en racontant chaque 
fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver 
avec des gens choisis parmi ceux que nous connais- 
sions, avec le pharmacien de Combray, avec notre 
cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits 
faisaient rire ma grand'tante, mais sans qu'elle dis- 
tinguât bien si c'était à cause du rôle ridicule que 
s'y donnait toujours Swann ou de l'esprit qu'il 
mettait à les conter : « On peut dire que vous êtes 
un vrai type, monsieur Swann ! » Comme elle était 
la seule personne un peu vulgaire de notre famille, 
elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, 
quand on parlait de Swann, qu'il aurait pu, s'il 
avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou 
avenue de l'Opéra, qu'il était le fils de M. Swann 
[ui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, 
lais que c'était sa fantaisie. Fantaisie qu'elle 
jugeait au reste devoir être si divertissante pour les 
autres, qu'à Paris, quand M. Swann venait le 
i^f janvier lui apporter son sac de marrons glacés, 
elle ne manquait pas, s'il y avait du monde, de lui 



30 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

dire : « Eh bien ! M. Swann, vous habitez toujours 
près de l'Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas 
manquer le train quand vous prenez le chemin de 
Lyon ? » Et elle regardait du coin de l'œil, par- 
dessus son lorgnon, les autres visiteurs. 

Mais si l'on avait dit à ma grand'mère que ce 
Swann qui en tant que fils Swann était parfaitement 
« qualifié » pour être reçu par toute la « belle bour- 
geoisie », par les notaires ou les avoués les plus 
estimés de Paris (privilège qu'il semblait laisser 
tomber un peu en quenouille), avait, comme en 
cachette, une vie toute différente ; qu'en sortant de 
chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu'il ren- 
trait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue 
tournée et se rendait dans tel salon que jamais l'œil 
d'aucun agent ou associé d'agent ne contempla, cela 
eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu'aurait 
pu l'être pour une dame plus lettrée la pensée d'être 
personnellement liée avec Aristée dont elle aurait 
compris qu'il allait, après avoir causé avec elle, 
plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un 
empire soustrait aux yeux des mortels, et où Virgile 
nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, pour s'en 
tenir à une image qui avait plus de chance de lui 
venir à l'esprit, car elle l'avait vue peinte sur nos 
assiettes à petits fours de Combray, d'avoir eu à dîner 
Ali-Baba, lequel, quand il se saura seul, pénétrera 
dans la caverne éblouissante de trésors insoupçonnés. 

Un jour qu'il était venu nous voir à Paris, après 
dîner, en s'excusant d'être en habit, Françoise 
ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu'il 
avait dîné « chez une princesse », — « Oui, chez une 
princesse du demi-monde ! » avait répondu ma 
tante en haussant les épaules sans lever les yeux 
de sur son tricot, avec une ironie sereine. 

Aussi, ma grand'tante en usait-elle cavalièrement 
avec lui. Comme elle croyait qu'il devait être flatté 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 31 

par nos invitations, elle trouvait tout naturel qu'il 
ne vînt pas nous voir l'été sans avoir à la main un 
panier de pêches ou de framboises de son jardin, 
et que de chacun de ses voyages d'Italie il m'eût 
rapporté des photographies de chefs-d'œuvre. 

On ne se gênait guère pour l'envoyer quérir dès 
qu'on avait besoin d'une recette de sauce gribiche 
ou de salade à l'ananas pour de grands dîners où on 
ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige 
suffisant pour qu'on pût le servir à des étrangers 
qui venaient pour la première fois. Si la conversation 
tombait sur les princes de la Maison de France : 
« des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous 
ni moi et nous nous en passons, n'est-ce pas », 
disait ma grand'tante à Swann qui avait peut-être 
dans sa poche une lettre de Twickenham ; elle lui 
faisait pousser le piano et tourner les pages les 
soirs où la sœur de ma grand'mère chantait, ayant, 
pour manier cet être ailleurs si recherché, la naïve 
brusquerie d'un enfant qui joue avec un bibelot 
de collection sans plus de précautions qu'avec un 
objet bon marché. Sans doute le Swann que con- 
nurent à la même époque tant de clubmen était 
bien différent de celui que créait ma grand'tante, 
quand le soir, dans le petit jardin de Combray, 
après qu'avaient retenti les deux coups hésitants 
de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce 
qu'elle savait sur la famille Swann l'obscur et 
incertain personnage qui se détachait, suivi de ma 
grand'mère, sur un fond de ténèbres, et qu'on 
reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue 
des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne 
sommes pas un tout matériellement constitué, 
identique pour tout le monde et dont chacun n'a 
qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier 
des charges ou d'un testament ; notre personnalité 
sociale est une création de la pensée des autres. 



32 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Même l'acte si simple que nous appelons « voir une 
personne que nous connaissons » est en partie un 
acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence 
physique de l'être que nous voyons de toutes les 
notions que nous avons sur lui, et dans l'aspect 
total que nous nous représentons, ces notions ont 
certainement la plus grande part. Elles finissent 
par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en 
une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se 
mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix 
comme si celle-ci n'était qu'une transparente enve- 
loppe, que chaque fois que nous voyons ce visage 
et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions 
que nous retrouvons, que nous écoutons. Sans 
doute, dans le Swann qu'ils s'étaient constitué, mes 
parents avaient omis par ignorance de faire entrer 
une foule de particularités de sa vie mondaine qui 
étaient cause que d'autres personnes, quand elles 
étaient en sa présence, voyaient les élégances régner 
dans son visage et s'arrêter à son nez busqué 
comme à leur frontière naturelle ; mais aussi ils 
avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de 
son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces 
yeux dépréciés, le vague et doux résidu — mi- 
mémoire, mi-oubli — des heures oisives passées 
ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour 
de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie 
de bon voisinage campagnard. L'enveloppe cor- 
porelle de notre ami en avait été si bien bourrée, 
ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents, 
que ce Swann-là était devenu un être complet et 
vivant, et que j'ai l'impression de quitter une per- 
sonne pour aller vers une autre qui en est distincte, 
quand, dans ma mémoire, du Swann que j'ai connu 
plus tard avec exactitude, je passe à ce premier 
Swann — à ce premier Swann dans lequel je re- 
trouve les erreurs charmantes de ma jeunesse et 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 33 

qui d'ailleurs ressemble moins à l'autre qu'aux 
personnes que j'ai connues à la même époque, 
comme s'il en était de notre vie ainsi que d'un 
musée où tous les portraits d'un même temps ont 
un air de famille, une même tonalité — à ce premier 
Swann rempli de loisir, parfumé par l'odeur du 
grand marronnier, des paniers de framboises et 
d'un brin d'estragon. 

Pourtant un jour que ma grand'mère était allée 
demander un service à une dame qu'elle avait con- 
nue au Sacre-Cœur (et avec laquelle, à cause de 
notre conception des castes, elle n'avait pas voulu 
rester en relations, malgré une sympathie réci- 
proque), la marquise de •Villeparisis, de la célèbre 
famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois 
que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est 
un grand ami de mes neveux des Laumes. » Ma 
grand'mère était revenue de sa visite enthousias- 
mée par la maison qui donnait sur des jardins et où 
M™6 de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi 
par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique 
dans la cour et chez qui elle était entrée demander 
qu'on fît un point à sa jupe qu'elle avait déchirée 
dans l'escalier. Ma grand'mère avait trouvé ces 
gens parfaits, elle déclarait que la petite était une 
perle et que le giletier était l'homme le plus distin- 
gué, le mieux qu'elle eût jamais vu. Car pour elle, 
la distinction était quelque chose d'absolument 
indépendant du rang social. Elle s'extasiait sur 
une réponse que le giletier lui avait faite, disant à 
maman : « Sévigné n'aurait pas mieux dit ! » et, en 
revanche, d'un neveu de M™« de Villeparisis qu'elle 
avait rencontré chez elle : « Ah ! ma fille, comme il 
est commun ! » 

Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, 
non pas de relever celui-ci dans l'esprit de ma grand'- 
tante, mais d'y abaisser M™^ de Villeparisis. Il 




34 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

semblait que Ja considération que, sur la foi 
de ma grand'mère, nous accordions à M™e de 
Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien faire qui 
l'en rendît moins digne et auquel elle avait manqué 
en apprenant l'existence de Swann, en permettant 
à des parents à elle de le fré(iuenter. « Comment ! 
elle connaît Swann ? Pour une personne que tu 
prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! » 
Cette opinion de mes parents sur les relations de 
Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage 
avec une femme de la pire société, presque une 
cocotte que, d'ailleurs, il ne chercha jamais à pré- 
senter, continuant à venir seul chez nous, quoique 
de moins en moins, mais d'après laquelle ils crurent 
pouvoir juger — supposant que c'était là qu'il 
l'avait prise — le milieu, inconnu d'eux, qu'il fré- 
quentait habituellement. 

Mais une fois, mon grand-père lut dans son 
journal que M. Swann était un des plus fidèles 
habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de 
X..., dont le père et l'oncle avaient été les hommes 
d'État les plus en vue du règne de Louis-Philippe. 
Or mon grand-père était curieux de tous les petits 
faits qui pouvaient l'aider à entrer par la pensée 
dans la vie privée d'hommes comme Mole, comme 
le duc Pasquier, comme le duc de Broglie. Il fut 
enchanté d'apprendre que Swann fréquentait des 
gens qui les avaient connus. Ma grand'tante au 
contraire interpréta cette nouvelle dans un sens 
défavorable à Swann : quelqu'un qui choisissait 
ses fréquentations en dehors de la caste où il était 
né, en dehors de sa « classe » sociale, subissait à ses 
yeux un fâcheux déclassement. Il lui semblait qu'on 
renonçât d'un coup au fruit de toutes les belles 
relations avec des gens bien posés, qu'avaient hono- 
rablement entretenues et engrangées pour leurs 
enfants les familles prévoyantes (ma grand'tante 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 35 

avait même cessé de voir le fils d'un notaire de 
nos amis parce qu'il avait épousé une altesse et 
était par là descendu pour elle du rang respecté de 
fils de notaire à celui d'un de ces aventuriers 
anciens valets de chambre ou garçons d'écurie, 
pour qui on raconte que les reines eurent parfois 
des bontés). Elle blâma le projet qu'avait mon 
grand-père d'interroger Swann, le soir prochain où 
il devait venir dîner, sur ces amis que nous lui 
découvrions. D'autre part les deux sœurs de ma 
grand'mère, vieilles filles qui avaient sa noble 
nature, mais non son esprit, déclarèrent ne pas 
comprendre le plaisir quQ leur beau-frère pouvait 
trouver à parler de niaiseries pareilles. C'étaient 
des personnes d'aspirations élevées et qui à cause 
de cela même étaient incapables de s'intéresser à 
ce qu'on appelle un potin, eût-il même un intérêt 
historique, et d'une façon générale à tout ce qui 
ne se rattachait pas directement à un objet esthé- 
tique ou vertueux. Le désintéressement de leur 
pensée était tel, à l'égard de tout ce qui, de près ou 
de loin, semblait se rattacher à la vie mondaine, 
que leur sens auditif — ayant fini par comprendre 
son inutilité momentanée dès qu'à dîner la conver- 
sation prenait un ton frivole ou seulement terre 
à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient 
pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers, 
— mettait alors au repos ses organes récepteurs et 
leur laissait subir un véritable commencement 
d'atrophie. Si alors mon grand-père avait besoin 
d'attirer l'attention des deux sœurs, il fallait qu'il 
eût recours à ces avertissements physiques dont 
usent les médecins aliénistes à l'égard de certains 
maniaques de la distraction : coups frappés à plu- 
sieurs reprises sur un verre avec la lame d'un cou- 
teau, coïncidant avec une brusque interpellation de 
la voix et du regard, moyens violents que ces 



36 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

psychiatres transportent souvent dans les rapports 
courants avec des gens bien portants, soit par 
habitude professionnelle, soit qu'ils croient tout 
le monde un peu fou. 

Elles furent plus intéressées quand la veille du 
jour où Swann devait venir dîner, et leur avait 
personnellement envoyé une caisse de vin d'Asti, 
ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté 
du nom d'un tableau qui était à une Exposition 
de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de 
M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que 
Swann a « les honneurs » du Figaro ?» — « Mais je 
vous ai toujours dit qu'il avait beaucoup de goût », 
dit ma grand'mère. — « Naturellement toi, du 
moment qu'il s'agit d'être d'un autre avis que 
nous », répondit ma grand'tante qui, sachant que 
ma grand'mère n'était jamais du même avis qu'elle, 
et n'étant pas bien sûre que ce fût à elle-même que 
nous donnions toujours raison, voulait nous arracher 
une condamnation en bloc des opinions de ma 
grand'mère contre lesquelles elle tâchait de nous 
solidariser de force avec les siennes. Mais nous 
restâmes silencieux. Les sœurs de ma grand'mère 
ayant manifesté l'intention de parler à Swann de 
ce mot du Figaro, ma grand'tante le leur déconseilla. 
Chaque fois qu'elle voyait aux autres un avantage 
si petit fût-il qu'elle n'avait pas, elle se persuadait 
que c'était non un avantage, mais un mal, et elle 
les plaignait pour ne pas avoir à les envier. « Je 
crois que vous ne lui feriez pas plaisir ; moi j e sais 
bien que cela me serait très désagréable de voir 
mon nom imprimé tout vif comme cela dans le 
journal, et je ne serais pas flattée du tout qu'on 
m'en parlât. » Elle ne s'entêta pas d'ailleurs à 
persuader les sœurs de ma grand'mère ; car celles-ci 
par horreur de la vulgarité poussaient si loin l'art 
de dissimuler sous des périphrases ingénieuses une 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 37 

allusion personnelle, qu'elle passait souvent ina- 
perçue de celui même à qui elle s'adressait. Quant à 
ma mère, elle ne pensait qu'à tâcher d'obtenir de 
mon père qu'il consentît à parler à Swann non de 
sa femme, mais de sa fille qu'il adorait et à cause 
de laquelle, disait-on, il avait fini par faire ce 
mariage. « Tu pourrais ne lui dire qu'un mot, lui 
demander comment elle va. Cela doit être si cruel 
pour lui. » Mais mon père se fâchait : « Mais non ! 
tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule. » 

Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de 
Swann devint l'objet d'une préoccupation doulou- 
reuse, ce fut moi. C'est que les soirs où des étrangers, 
ou seulement M. Swanîi, étaient là, maman ne 
montait pas dans ma chambre. Je dînais avant tout 
le monde et je venais ensuite m'asseoir à table, 
jusqu'à huit heures où il était convenu que je devais 
monter ; ce baiser précieux et fragile que maman 
me confiait d'habitude dans mon lit au moment de 
m'endormir, il me fallait le transporter de la salle 
à manger dans ma chambre et le garder pendant 
tout le temps que je me déshabillais, sans que se 
brisât sa douceur, sans que se répandît et s'évapo- 
rât sa vertu volatile, et, justement ces soirs-là où 
j'aurais eu besoin de le recevoir avec plus de pré- 
caution, il fallait que je le prisse, que je dérobasse 
brusquement, publiquement, sans même avoir le 
temps et la liberté d'esprit nécessaires pour porter à 
ce que je faisais cette attention des maniaques qui s'ef- 
forcent de ne pas penser à autre chose pendant qu'ils 
ferment une porte, pour pouvoir, quand l'incertitude 
maladive leur revient, lui opposer victorieusement 
le souvenir du moment où ils l'ont fermée. Nous 
étions tous au jardin quand retentirent les deux 
coups hésitants de la clochette. On savait que 
c'était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda 
d'un air interrogateur et on envoya ma grand'mère 



38 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

en reconnaissance. « Pensez à le remercier intelli- 
giblement de son vin, vous savez qu'il est délicieux 
et la caisse est énorme », recommanda mon grand- 
père à ses deux belles-sœurs. « Ne commencez pas 
à chuchoter, dit ma grand'tante. Comme c'est 
confortable d'arriver dans une maison où tout le 
monde parle bas !» — « Ah ! voilà M. Swann. 
Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera beau 
demain », dit mon père. Ma mère pensait qu'un 
mot d'elle effacerait toute la peine que dans notre 
famille on avait pu faire à Swann depuis son 
mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un 
peu à l'écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me 
décider à la quitter d'un pas en pensant que tout à 
l'heure il faudrait que je la laisse dans la salle à 
manger et que je remonte dans ma chambre, sans 
avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle 
vînt m'embrasser. « Voyons, monsieur Swann, lui 
dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille ; je suis 
sûre qu'elle a déjà le goût des belles œuvres comme 
son papa. » — « Mais venez donc vous asseoir avec 
nous tous sous la véranda », dit mon grand-père 
en s'approchant. Ma mère fut obligée de s'inter- 
rompre, mais elle tira de cette contrainte même une 
pensée délicate de plus, comme les bons poètes que 
la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus 
grandes beautés : « Nous reparlerons d'elle quand 
nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à 
Swann. Il n'y a qu'une maman qui soit digne de 
vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait 
de mon avis. » Nous nous assîmes tous autour de 
la table de fer. J'aurais voulu ne pas penser aux 
heures d'angoisse que je passerais ce soir seul dans 
ma chambre sans pouvoir m'endormir ; je tâchais 
de me persuader qu'elles n'avaient aucune impor- 
tance, puisque je les aurais oubliées demain matin, 
de m'attacher à des idées d'avenir qui auraient dû 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 39 

me conduire comme sur un pont au delà de l'abîme 
prochain qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu 
par ma préoccupation, rendu convexe comme le 
regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait 
pénétrer par aucune impression étrangère. Les 
pensées entraient bien en lui, mais à condition de 
laisser dehors tout élément de beauté ou simplement 
de drôlerie qui m'eût touché ou distrait. Comme un 
malade grâce à un anesthésique assiste avec une 
pleine lucidité à l'opération qu'on pratique sur 
lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des 
vers que j'aimais ou observer les efforts que mon 
grand-père faisait pour, parler à Swann du duc 
d'Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me 
fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune 
gaîté. Ces efforts furent infructueux. A peine mon 
grand-père eut-il posé à Swann une question relative 
à cet orateur qu'une des sœurs de ma grand'mère 
aux oreilles de qui cette question résonna comme 
un silence profond mais intempestif et qu'il était 
poli de rompre, interpella l'autre : « Imagine-toi, 
Céline, que j'ai fait la connaissance d'une jeune ins- 
titutrice suédoise qui m'a donné sur les coopératives 
dans les pays Scandinaves des détails tout ce qu'il 
y a de plus intéressants. Il faudra qu'elle vienne 
dîner ici un soir. » — « Je crois bien ! répondit sa 
sœur Flora, mais je n'ai pas perdu mon temps non 
plus. J'ai rencontré M. Vinteuil, un vieux savant 
qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant 
a expliqué dans le plus grand détail comment il 
s'y prend pour composer un rôle. C'est tout ce qu'il 
y a de plus intéressant. C'est un voisin de M. Vin- 
teuil, je n'en savais rien ; et il est très aimable. » 
— « Il n'y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins 
aimables », s'écria ma tante Céline d'une voix que 
la timidité rendait forte et la préméditation factice, 
tout en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un 



40 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

regard significatif. En même temps ma tante 
Flora qui avait compris que cette phrase était le 
remerciement de Céline pour le vin d'Asti, regardait 
également Swann avec un air mêlé de congratula- 
tion et d'ironie, soit simplement pour souligner le 
trait d'esprit de sa sœur, soit qu'elle enviât Swann 
de l'avoir inspiré, soit qu'elle ne pût s'empêcher de 
se moquer de lui parce qu'elle le croyait sur la 
sellette. « Je crois qu'on pourra réussir à avoir ce 
monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met 
sur Maubant ou sur M™e Materna, il parle des 
heures sans s'arrêter. » — « Ce doit être délicieux », 
soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la 
nature avait malheureusement aussi complètement 
omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passion- 
nément aux coopératives suédoises ou à la compo- 
sition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de 
fournir celui des sœurs de ma grand'mère du petit 
grain de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y 
trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime 
de Mole ou du comte de Paris. « Tenez, dit Swann 
à mon grand-père, ce que je vais vous dire à plus 
plus de rapports que cela n'en a l'air avec ce que 
vous me demandiez, car sur certains points les 
choses n'ont pas énormément changé. Je relisais ce 
matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous 
aurait amusé. C'est dans le volume sur son ambas- 
sade d'Espagne ; ce n'est pas un des meilleurs, ce 
n'est guère qu'un journal merveilleusement écrit, 
ce qui fait déjà une première différence avec les 
assommants journaux que nous nous croyons 
obligés de lire matin et soir. » — « Je ne suis pas 
de votre avis, il y a des jours où la lecture des 
journaux me semble fort agréable... », interrompit 
ma tante Flora, pour montrer qu'elle avait lu la 
phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. 
« Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 41 

intéressent ! » enchérit ma tante Céline. « Je ne dis 
pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche 
aux journaux, c'est de nous faire faire attention 
tous les jours à des choses insignifiantes tandis que 
nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les 
livres où il y a des choses essentielles. Du moment 
que nous déchirons fiévreusement chaque matin la 
bande du journal, alors on devrait changer les 
choses et mettre dans le journal, moi je ne sais 
pas, les... Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d'un 
ton d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air 
pédant). Et c'est dans le volume doré sur tranches 
que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix ans, 
ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines 
ce dédain qu'affectent certains hommes du monde, 
que nous lirions que la reine de Grèce est allée à 
Cannes ou que la princesse de Léon a donné un 
bal costumé. Comme cela la juste proportion serait 
rétablie. » Mais regrettant de s'être laissé aller à 
parler même légèrement de choses sérieuses : 
« Nous avons une bien belle conversation, dit-il 
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons 
ces « sommets », et se tournant vers mon grand- 
père : « Donc Saint-Simon raconte que Maulevrier 
avait eu l'audace de tendre la main à ses fils. Vous 
savez, c'est ce Maulevrier dont il dit : « Jamais je 
ne vis dans cette épaisse bouteille que de l'humeur, 
de la grossièreté et des sottises. » — « Épaisses ou 
non, je connais des bouteilles oti il y a tout autre 
chose », dit vivement Flora, qui tenait à avoir 
remercié Swann elle aussi, car le présent de vin 
d'Asti s'adressait aux deux. Céline se mit à rire. 
Swann interloqué reprit : « Je ne sais si ce fut 
ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut 
donner la main à mes enfants. Je m'en aperçus 
assez tôt pour l'en empêcher. » Mon grand-père 
s'extasiait déjà sur « ignorance ou panneau », mais 



42 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

M^^e Céline, chez qui le nom de Saint-Simon — un 
littérateur — avait empêché l'anesthésie complète 
des facultés auditives, s'indignait déjà : « Comment? 
vous admirez cela ? Eh bien ! c'est du joli ! Mais 
qu'est-ce que cela peut vouloir dire ; est-ce qu'un 
homme n'est pas autant qu'un autre ? Qu'est-ce 
que cela peut faire qu'il soit duc ou cocher s'il a de 
l'intelligence et du cœur ? Il avait une belle manière 
d'élever ses enfants, votre Saint-Simon, s'il ne leur 
disait pas de donner la main à tous les honnêtes 
gens. Mais c'est abominable, tout simplement. Et 
vous osez citer cela ? » Et mon grand-père navré, 
sentant l'impossibilité, devant cette obstruction, 
de chercher à faire raconter à Swann les histoires qui 
l'eussent amusé, disait à voix basse à maman : 
« Rappelle-moi donc le vers que tu m'as appris et 
qui me soulage tant dans ces moments-là. Ah ! 
oui : « Seigneur, que de vertus vous nous faites 
haïr ! » Ah ! comme c'est bien ! » 

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais 
que quand on serait à table, on ne me permettrait 
pas de rester pendant toute la durée du dîner et 
que, pour ne pas contrarier mon père, maman ne 
me laisserait pas l'embrasser à plusieurs reprises 
devant le monde, comme si c'avait été dans ma 
chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à 
manger, pendant qu'on commencerait à dîner et 
que je sentirais approcher l'heure, de faire d'avance 
de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce 
que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon 
regard la place de la joue que j'embrasserais, de 
préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce com- 
mencement mental de baiser consacrer toute la 
minute que m'accorderait maman à sentir sa joue 
contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut 
obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa 
palette, et a fait d'avance de souvenir, d'après ses 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 43 

notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se 
passer de la présence du modèle. Mais voici qu'avant 
que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité 
inconsciente de dire : « Le petit a l'air fatigué, il 
devrait monter se coucher. On dîne tard du reste 
ce soir. » Et mon père, qui ne gardait pas aussi 
scrupuleusement que ma grand'mère et que ma 
mère la foi des traités, dit : « Oui, allons, va te 
coucher. » Je voulus embrasser maman, à cet instant 
on entendit la cloche du dîner. « Mais non, voyons, 
laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir 
comme cela, ces manisfestations sont ridicules. 
Allons, monte ! » Et il m^ fallut partir sans viatique ; 
il me fallut monter chaque marche de l'escalier, 
comme dit l'expression populaire, à « contre-cœur », 
montant contre mon cœur qui voulait retourner 
près de ma mère parce qu'elle ne lui avait pas, en 
m'embrassant, donné licence de me suivre. Cet 
escalier détesté où je m'engageais toujours si tris- 
tement, exhalait une odeur de vernis qui avait en 
quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière 
de chagrin que je ressentais chaque soir, et la 
rendait peut-être plus cruelle encore pour ma 
sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, 
mon intelligence n'en pouvait plus prendre sa 
part. Quand nous dormons et qu'une rage de dents 
n'est encore perçue par nous que comme une jeune 
fille que nous nous efforçons deux cents fois de 
suite de tirer de l'eau ou que comme un vers de 
Molière que nous nous répétons sans arrêter, c'est 
un grand soulagement de nous réveiller et que notre 
intelligence puisse débarrasser l'idée de rage de 
dents de tout déguisement héroïque ou cadencé. 
C'est l'inverse de ce soulagement que j'éprouvais 
quand mon chagrin de monter dans ma chambre 
entrait en moi d'une façon infiniment plus rapide, 
presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque. 



44 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

par l'inhalation — beaucoup plus toxique que la 
pénétration morale — de l'odeur de vernis parti- 
culière à cet escaUer. Une fois dans ma chambre, il 
fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, 
creuser mon propre tombeau, en défaisant mes 
couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de 
nuit. Mais avant de m'ensevelir dans le lit de fer 
qu'on avait ajouté dans la chambre parce que 
j'avais trop chaud l'été sous les courtines de reps du 
grand lit, j'eus un mouvement de révolte, je voulus 
essayer d'une ruse de condamné. J'écrivis à ma 
mère en la suppliant de monter pour une chose 
grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. 
Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma 
tante, qui était chargée de s'occuper de moi quand 
j'étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je 
me doutais que pour elle, faire une commission à 
ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait 
aussi impossible que pour le portier d'un théâtre 
de remettre une lettre à un acteur pendant qu'il 
est en scène. Elle possédait à l'égard des choses qui 
peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impé- 
rieux, abondant, subtil et intransigeant sur des 
distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui 
donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté 
de prescriptions féroces comme de massacrer les 
enfants à la mamelle, défendent avec une délica- 
tesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le 
lait de sa mère, ou de manger dans un animal le 
nerf de la cuisse). Ce code, si l'on en jugeait par 
l'entêtement soudain qu'elle mettait à ne pas vou- 
loir faire certaines commissions que nous lui don- 
nions, semblait avoir prévu des complexités sociales 
et des raffinements mondains tels que rien dans 
l'entourage de Françoise et dans sa vie de domes- 
tique de village n'avait pu les lui suggérer ; et 
l'on était obligé de se dire qu'il y avait en elle un 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 45 

passé français très ancien, noble et mal compris, 
comme dans ces cités manufacturières où de vieux 
hôtels témoignent qu'il y eut jadis une vie de cour, 
et où les ouvriers d'une usine de produits chimiques 
travaillent au milieu de délicates sculptures qui 
représentent le miracle de saint Théophile ou les 
quatre fils Aymon. Dans le cas particulier, l'article 
du code à cause duquel il était peu probable que 
sauf le cas d'incendie Françoise allât déranger 
maman en présence de M. Swann pour un aussi 
petit personnage que moi, exprimait simplement le 
respect qu'elle professait non seulement pour les 
parents — comme pour les morts, les prêtres et les 
rois — mais encore pour l'étranger à qui on donne 
l'hospitalité, respect qui m'aurait peut-être touché 
dans un livre mais qui m'irritait toujours dans sa 
bouche, à cause du ton grave et attendri qu'elle 
prenait pour en parler, et davantage ce soir où le 
caractère sacré qu'elle conférait au dîner avait 
pour effet qu'elle refuserait d'en troubler la céré- 
monie. Mais pour mettre une chance de mon côté, 
je n'hésitai pas à mentir et à lui dire que ce n'était 
pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, 
mais que c'était maman qui, en me quittant, 
m'avait recommandé de ne pas oublier de lui 
envoyer une réponse relativement à un objet qu'elle 
m'avait prié de chercher ; et elle serait certainement 
très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je 
pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les 
hommes primitifs dont les sens étaient plus puis- 
sants que les nôtres, elle discernait immédiatement, 
à des signes insaisissables pour nous, toute vérité 
que nous voulions lui cacher ; elle regarda pendant 
cinq minutes l'enveloppe comme si l'examen du 
papier et l'aspect de l'écriture allaient la renseigner 
sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel 
article de son code elle devait se référer. Puis elle 



46 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

sortit d'un air résigné qui semblait signifier : 
« C'est-il pas malheureux pour des parents d'avoir 
un enfant pareil ! » Elle revint au bout d'un moment 
me dire qu'on n'en était encore qu'à la glace, qu'il 
était impossible au maître d'hôtel de remettre la 
lettre en ce moment devant tout le monde, mais 
que, quand on serait au rince-bouche, on trouverait 
le moyen de la faire passer à maman. Aussitôt 
mon anxiété tomba ; maintenant ce n'était plus 
comme tout à l'heure pour jusqu'à demain que 
j'avais quitté ma mère, puisque mon petit mot 
allait, la fâchant sans doute (et doublement parce 
que ce manège me rendrait ridicule aux yeux de 
Swann), me faire du moins entrer invisible et ravi 
dans la même pièce qu'elle, allait lui parler de moi 
à l'oreille ; puisque cette salle à manger interdite, 
hostile, où, il y avait un instant encore, la glace 
elle-même — le « granité » — et les rince-bouche 
me semblaient receler des plaisirs malfaisants et 
mortellement tristes parce que maman les goûtait 
loin de moi, s'ouvrait à moi et, comme un fruit 
devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire 
jaillir, projeter jusqu'à mon cœur enivré l'attention 
de maman tandis qu'elle lirait mes lignes. Mainte- 
nant je n'étais plus séparé d'elle ; les barrières 
étaient tombées, un fil délicieux nous réunissait. 
Et puis, ce n'était pas tout : maman allait sans 
doute venir ! 

L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais 
que Swann s'en serait bien moqué s'il avait lu ma 
lettre et en avait deviné le but ; or, au contraire, 
comme je l'ai appris plus tard, une angoisse sem- 
blable fut le tourment de longues années de sa vie, 
et personne aussi bien que lui peut-être n'aurait 
pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu'il y a 
à sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir 
où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le rejoindre. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 47 

c'est l'amour qui la lui a fait connaître, l'amour 
auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par 
lequel elle sera accaparée, spécialisée ; mais quand, 
comme pour moi, elle est entrée en nous avant 
qu'il ait encore fait son apparition dans notre vie, 
elle flotte en l'attendant, vague et libre, sans affec- 
tation déterminée, au service un jour d'un senti- 
ment, le lendemain d'un autre, tantôt de la ten- 
dresse filiale ou de l'amitié pour un camarade. — 
Et la joie avec laquelle je fis mon premier appren- 
tissage quand Françoise revint me dire que ma 
lettre serait remise, Swann l'avait bien connue aussi, 
cette joie trompeuse que nous donne quelque ami, 
quelque parent de la femme que nous aimons, 
quand arrivant à l'hôtel ou au théâtre où elle se 
trouve, pour quelque bal, redoute, ou première où 
il va la retrouver, cet ami nous aperçoit errant 
dehors, attendant désespérément quelque occasion 
de communiquer avec elle. Il nous reconnaît, nous 
aborde familièrement, nous demande ce que nous 
faisons là. Et comme nous inventons que nous 
avons quelque chose d'urgent à dire à sa parente 
ou amie, il nous assure que rien n'est plus simple, 
nous fait entrer dans le vestibule et nous promet 
de nous l'envoyer avant cinq minutes. Que nous 
l'aimons — comme en ce moment j'aimais Fran- 
çoise — l'intermédiaire bien intentionné qui d'un 
mot vient de nous rendre supportable, humaine et 
presque propice la fête inconcevable, infernale, au 
sein de laquelle nous croyions que des tourbillons 
ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de 
nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. 
Si nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accosté 
et qui est lui aussi un des initiés des cruels mystères, 
les autres invités de la fête ne doivent rien avoir 
de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et 
suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs incon- 



48 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nus, voici que par une brèche inespérée nous y 
pénétrons ; voici qu'une des moments dont la 
succession les aurait composées, un moment aussi 
réel que les autres, même peut-être plus important 
pour nous, parce que notre maîtresse y est plus 
mêlée, nous nous le représentons, nous le possédons, 
nous y intervenons, nous l'avons créé presque : le 
moment où on va lui dire que nous sommes là, en 
bas. Et sans doute les autres moments de la fête 
ne devaient pas être d'une essence bien différente 
de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux 
et qui dût tant nous faire souffrir, puisque l'ami 
bienveillant nous a dit : « Mais elle sera ravie de 
descendre ! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir 
de causer avec vous que de s'ennuyer là-haut. » 
Hélas ! Swann en avait fait l'expérience, les bonnes 
intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur une 
femme qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque 
dans une fête par quelqu'un qu'elle n'aime pas. 
Souvent, l'ami redescend seul. 

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour 
mon amour-propre (engagé à ce que la fable de la 
recherche dont elle était censée m'avoir prié de 
lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire 
par Françoise ces mots : «Il n'y a pas de réponse» 
que depuis j'ai si souvent entendus des concierges 
de « palaces » ou des valets de pied de tripots, 
rapporter à quelque pauvre fille qui s'étonne : 
« Comment, il n'a rien dit, mais c'est impossible ! 
Vous avez pourtant bien remis ma lettre. C'est 
bien, je vais attendre encore. » Et — de même 
qu'elle assure invariablement n'avoir pas besoin du 
bec supplémentaire que le concierge veut allumer 
pour elle, et reste là, n'entendant plus que les 
rares propos sur le temps qu'il fait échangés entre 
le concierge et un chasseur qu'il envoie tout d'un 
coup, en s'apercevant de l'heure, faire rafraîchir 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 49 

dans la glace la boisson d'un client — ayant décliné 
l'offre de Françoise de me faire de la tisane ou de 
rester auprès de moi, je la laissai retourner à l'of- 
fice, je me couchai et je fermai les yeux en tâchant 
de ne pas entendre la voix de mes parents qui 
prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques 
secondes, je sentis qu'en écrivant ce mot à maman, 
en m'approchant, au risque de la fâcher, si près 
d'elle que j'avais cru toucher le moment de la 
revoir, je m'étais barré la possibilité de m'endormir 
sans l'avoir revue, et les battements de mon cœur 
de minute en minute devenaient plus douloureux 
parce que j'augmentais mon agitation en me prê- 
chant un calme qui éîait l'acceptation de mon 
infortune. Tout à coup mon anxiété tomba, une 
félicité m'envahit comme quand un médicament 
puissant commence à agir et nous enlève une dou- 
leur : je venais de prendre la résolution de ne plus 
essayer de m'endormir sans avoir revu maman, de 
l'embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec 
la certitude d'être ensuite fâché pour longtemps 
avec elle, quand elle remonterait se coucher. Le 
calme qui résultait de mes angoisses finies me 
mettait dans une allégresse extraordinaire, non 
moins que l'attente, la soif et la peur du danger. 
J'ouvris la fenêtre sans bruit et m'assis au pied de 
mon lit ; je ne faisais presque aucun mouvement 
afin qu'on ne m'entendît pas d'en bas. Dehors, les 
choses semblaient, elles aussi, figées en une muette 
attention à ne pas troubler le clair de lune, qui 
doublant et reculant chaque chose par l'extension 
devant elle de son reflet, plus dense et concret 
qu'elle-même, avait à la fois aminci et agrandi le 
paysage comme un plan replié jusque-là, qu'on 
développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque 
feuillage de marronnier, bougeait. Mais son frisson- 
nement minutieux, total, exécuté jusque dans ses 

Vol. I. 4 



50 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne 
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, 
restait circonscrit. Exposés sur ce silence qui n'en 
absorbait rien, les bruits les plus éloignés, ceux qui 
devaient venir de jardins situés à l'autre bout de 
la ville, se percevaient détaillés avec un tel « fini » 
qu'ils semblaient ne devoir cet effet de lointain 
qu'à leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine 
si bien exécutés par l'orchestre du Conservatoire 
que, quoiqu'on n'en perde pas une note, on croit les 
entendre cependant loin de la salle du concert, et 
que tous les vieux abonnés — les sœurs de ma 
grand'mère aussi quand Swann leur avait donné 
ses places — tendaient l'oreille comme s'ils avaient 
écouté les progrès lointains d'une armée en marche 
qui n'aurait pas encore tourné la rue de Trévise. 
Je savais que le cas dans lequel je me mettais 
était de tous celui qui pouvait avoir pour moi, de 
la part de mes parents, les conséquences les plus 
graves, bien plus graves en vérité qu'un étranger 
n'aurait pu le supposer, de celles qu'il aurait cru 
que pouvaient produire seules des fautes vraiment 
honteuses. Mais dans l'éducation qu'on me donnait, 
l'ordre des fautes n'était pas le même que dans 
l'éducation des autres enfants, et on m'avait habitué 
à placer avant toutes les autres (parce que sans 
doute il n'y en avait pas contre lesquelles j'eusse 
besoin d'être plus soigneusement gardé) celles dont 
je comprends maintenant que leur caractère com- 
mun est qu'on y tombe en cédant à une impulsion 
nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, 
on ne déclarait pas cette origine qui aurait pu me 
faire croire que j'étais excusable d'y succomber ou 
même peut-être incapable d'y résister. Mais je les 
reconnaissais bien à l'angoisse qui les précédait 
comme à la rigueur du châtiment qui les suivait ; 
et je savais que celle que je venais de commettre 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 51 

était de la même famille que d'autres pour lesquelles 
j'avais été sévèrement puni, quoique infiniment 
plus grave. Quand j'irais me mettre sur le chemin 
de ma mère au moment où elle monterait se coucher, 
et qu'elle verrait que j'étais resté levé pour lui 
redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait 
plus rester à la maison, on me mettrait au collège 
le lendemain, c'était certain. Eh bien ! dussé-je me 
jeter par la fenêtre cinq minutes après, j'aimerais 
encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant 
c'était maman, c'était lui dire bonsoir, j'étais allé 
trop loin dans la voie qui menait à la réalisation 
de ce désir pour pouvoir» rebrousser chemin. 

J'entendis les pas de mes parents qui accompa- 
gnaient Swann ; et quand le grelot de la porte 
m'eut averti qu'il venait de partir, j'allai à la 
fenêtre. Maman demandait à mon père s'il avait 
trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait 
repris de la glace au café et à la pistache. « Je l'ai 
trouvée bien quelconque, dit ma mère ; je crois 
que la prochaine fois il faudra essayer d'un autre 
parfum. » — « Je ne peux pas dire comme je trouve 
que Swann change, dit ma grand'tante, il est d'un 
vieux ! » Ma grand'tante avait tellement l'habitude 
de voir toujours en Swann un même adolescent, 
qu'elle s'étonnait de le trouver tout à coup moins 
jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et 
mes parents du reste commençaient à lui trouver 
cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et 
méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il 
semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain 
soit plus long que pour les autres, parce que pour 
eux il est vide, et que les moments s'y additionnent 
depuis le matin sans se diviser ensuite entre des 
enfants. « Je crois qu'il a beaucoup de souci avec 
sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray 
avec un certain monsieur de Charlus. C'est la fable 



52 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

de la ville. » Ma mère fit remarquer qu'il avait 
pourtant l'air bien moins triste depuis quelque 
temps. « Il fait aussi moins souvent ce geste qu'il 
a tout à fait comme son père de s'essuyer les yeux 
et de se passer la main sur le front. Moi je crois 
qu'au fond il n'aime plus cette femme. » — « Mais 
naturellement il ne l'aime plus, répondit mon grand- 
père. J'ai reçu de lui il y a déjà longtemps une 
lettre à ce sujet, à laquelle je me suis empressé de 
ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute 
sur ses sentiments, au moins d'amour, pour sa 
femme. Hé bien ! vous voyez, vous ne l'avez pas 
remercié pour l'asti », ajouta mon grand-père en 
se tournant vers ses deux belles-sœurs. « Comment, 
nous ne l'avons pas remercié ? je crois, entre nous, 
que je lui ai même tourné cela assez délicatement », 
répondit ma tante Flora. « Oui, tu as très bien 
arrangé cela : je t'ai admirée », dit ma tante Céline. 
— « Mais toi, tu as été très bien aussi. » — « Oui, 
j'étais assez fière de ma phrase sur les voisins 
aimables. » — « Comment, c'est cela que vous 
appelez remercier ! s'écria mon grand-père. J'ai 
bien entendu cela, mais du diable si j'ai cru que 
c'était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu'il 
n'a rien compris. » — « Mais voyons, Swann n'est 
pas bête, je suis certaine qu'il a apprécié. Je ne 
pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteil- 
les et le prix du vin ! » Mon père et ma mère res- 
tèrent seuls, et s'assirent un instant ; puis mon 
père dit : « Hé bien ! si tu veux, nous allons monter 
nous coucher. » — « Si tu veux, mon ami, bien que 
je n'aie pas l'ombre de sommeil ; ce n'est pas cette 
glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir 
si éveillée ; mais j'aperçois de la lumière dans l'office 
et puisque la pauvre Françoise m'a attendue, je 
vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant 
que tu vas te déshabiller. » Et ma mère ouvrit la 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 53 

porte treillagée du vestibule qui donnait sur l'es- 
calier. Bientôt, je l'entendis qui montait fermer sa 
fenêtre. J'allai sans bruit dans le couloir ; mon 
cœur battait si fort que j'avais de la peine à avancer, 
mais du moins il ne battait plus d'anxiété, mais 
d'épouvante et de joie. Je vis dans la cage de 
l'escaJier la lumière projetée par la bougie de 
maman. Puis je la vis elle-même, je m'élançai. A 
la première seconde, elle me regarda avec étonne- 
ment, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis 
sa figure prit une expression de colère, elle ne me 
dit même pas un mot, et en effet pour bien moins 
que cela on ne m'adressât plus la parole pendant 
plusieurs jours. Si maman m'avait dit un mot, 
c'aurait été admettre qu'on pouvait me reparler et 
d'ailleurs cela peut-être m'eût paru plus terrible 
encore, comme un signe que devant la gravité du 
châtiment qui allait se préparer, le silence, la 
brouille, eussent été puérils. Une parole, c'eût été 
le calme avec lequel on répond à un domestique 
quand on vient de décider de le renvoyer ; le baiser 
qu'on donne à un fils qu'on envoie s'engager alors 
qu'on le lui aurait refusé si on devait se contenter 
d'être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit 
mon père qui montait du cabinet de toilette où il 
était allé se déshabiller, et, pour éviter la scène 
qu'il me ferait, elle me dit d'une voix entrecoupée 
par la colère : « Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins 
ton père ne t'ait vu ainsi attendant comme un 
fou ! » Mais je lui répétais : « Viens me dire bon- 
soir », terrifié en voyant que le reflet de la bougie 
de mon père s'élevait déjà sur le mur, mais aussi 
usant de son approche comme d'un moyen de 
chantage et espérant que maman, pour éviter que 
mon père me trouvât encore là si elle continuait à 
refuser, allait me dire : « Rentre dans ta chambre, 
je vais venir. » Il était trop tard, mon père était 



54 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces 
mots que personne n'entendit : « Je suis perdu ! » 

Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait cons- 
tamment des permissions qui m'avaient été consen- 
ties dans les pactes plus larges octroyés par ma 
mère et ma grand'mère, parce qu'il ne se souciait 
pas des « principes » et qu'il n'y avait pas avec lui 
de « Droit des gens ». Pour une raison toute contin- 
gente, ou même sans raison, il me supprimait au 
dernier moment telle promenade si habituelle, si 
consacrée, qu'on ne pouvait m'en priver sans par- 
jure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, 
longtemps avant l'heure rituelle, il me disait : 
« Allons, monte te coucher, pas d'explication ! » 
Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de principes 
(dans le sens de ma grand'mère), il n'avait pas à 
proprement parler d'intransigeance. Il me regarda 
un instant d'un air étonné et fâché, puis dès que 
maman lui eut expliqué en quelques mots embar- 
rassés ce qui était arrivé, il lui dit : « Mais va donc 
avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as 
pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, 
moi je n'ai besoin de rien. » — « Mais, mon ami, 
répondit timidement ma mère, que j'aie envie ou 
non de dormir, ne change rien à la chose, on ne 
peut pas habituer cet enfant... » — « Mais il ne 
s'agit pas d'habituer, dit mon père en haussant les 
épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il 
a l'air désolé, cet enfant ; voyons, nous ne sommes 
pas des bourreaux ! Quand tu l'auras rendu malade, 
tu seras bien avancée ! Puisqu'il y a deux lits dans 
sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer 
le grand lit et couche pour cette nuit auprès de 
lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux 
que vous, je vais me coucher. » 

On ne pouvait pas remercier mon père ; on l'eût 
agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restai 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 55 

sans oser faire un mouvement ; il était encore 
devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche 
sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il 
nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des 
névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure 
d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. 
Swann, disant à Sarah qu'elle a à se départir du côté 
d'Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille 
de l'escalier où je vis monter le reflet de sa bougie 
n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien 
des choses ont été détruites que je croyais devoir 
durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées, 
donnant naissance à des peines et à des joies 
nouvelles que je n'aurais pu prévoir alors, de même 
que les anciennes me sont devenues difficiles à 
comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon 
père a cessé de pouvoir dire à maman : « Va avec 
le petit. » La possibilité de telles heures ne renaîtra 
jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je 
recommence à très bien percevoir, si je prête l'oreille, 
les sanglots que j'eus la force de contenir devant 
mon père et qui n'éclatèrent que quand je me 
retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont 
jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie 
se tait maintenant davantage autour de moi que je 
les entends de nouveau, comme ces cloches de 
couvents que couvrent si bien les bruits de la ville 
pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui 
se remettent à sonner dans le silence du soir. 

Maman passa cette nuit-là dans ma chambre ; 
au moment où je venais de commettre une faute 
telle que je m'attendais à être obligé de quitter 
la maison, mes parents m'accordaient plus que je 
n'eusse jamais obtenu d'eux comme récompense 
d'une belle action. Même à l'heure où elle se mani- 
festait par cette grâce, la conduite de mon père à 
mon égard gardait ce quelque chose d'arbitraire et 



56 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

d'immérité qui la caractérisait, et qui tenait à ce 
que généralement elle résultait plutôt de conve- 
nances fortuites que d'un plan prémédité. Peut- 
être même que ce que j'appelais sa sévérité, quand 
il m'envoyait me coucher, méritait moins ce nom 
que celle de ma mère ou de ma grand'mère, car sa 
nature, plus différente en certains points de la 
mienne que n'était la leur, n'avait probablement 
pas deviné jusqu'ici combien j'étais malheureux tous 
les soirs, ce que ma mère et ma grand'mère savaient 
bien ; mais elles m'aimaient assez pour ne pas 
consentir à m'épargner de la souffrance, elles vou- 
laient m'apprendre à la dominer afin de diminuer 
ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. 
Pour mon père, dont l'affection pour moi était 
d'une autre sorte, je ne sais pas s'il aurait eu ce 
courage : pour une fois où il venait de comprendre 
que j'avais du chagrin, il avait dit à ma mère : 
« Va donc le consoler. » Maman resta cette nuit-là 
dans ma chambre et, comme pour ne gâter d'aucun 
remords ces heures si différentes de ce que j'avais 
eu le droit d'espérer, quand Françoise, comprenant 
qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire en 
voyant maman assise près de moi, qui me tenait 
la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui 
demanda : « Mais Madame, qu'a donc Monsieur à 
pleurer ainsi ? » maman lui répondit : « Mais il ne 
sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; prépa- 
rez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » 
Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n'était plus 
considérée comme une faute punissable mais comme 
un mal involontaire qu'on venait de reconnaître 
officiellement, comme un état nerveux dont je 
n'étais pas responsable ; j'avais le soulagement de 
n'avoir plus à mêler de scrupules à l'amertume de 
mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je 
n'étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 57 

Françoise de ce retour des choses humaines, qui, 
une heure après que maman avait refusé de monter 
dans ma chambre et m'avait fait dédaigneusement 
répondre que je devrais dormir, m'élevait à la 
dignité de grande personne et m'avait fait atteindre 
tout d'un coup à une sorte de puberté du chagrin, 
d'émancipation des larmes. J'aurais dû être heu- 
reux : je ne l'étais pas. Il me semblait que ma mère 
venait de me faire une première concession qui 
devait lui être douloureuse, que c'était une pre- 
mière abdication de sa part devant l'idéal qu'elle 
avait conçu pour moi, et que pour la première fois, 
elle, si courageuse, s'avouait vaincue. Il me semblait 
que si je venais de remporter une victoire c'était 
contre elle, que j'avais réussi comme auraient pu 
faire la maladie, des chagrins, ou l'âge, à détendre 
sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette 
soirée commençait une ère, resterait comme une 
triste date. Si j'avais osé maintenant, j'aurais dit 
à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas 
ici. » Mais je connaissais la sagesse pratique, réaliste 
comme on dirait aujourd'hui, qui tempérait en 
elle la nature ardemment idéaliste de ma grand'- 
mère, et je savais que, maintenant que le mal était 
fait, elle aimerait mieux m'en laisser du moins 
goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon 
père. Certes, le beau visage de ma mère brillait 
encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si 
doucement les mains et cherchait à arrêter mes 
larmes ; mais justement il me semblait que cela 
n'aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste 
pour moi que cette douceur nouvelle que n'avait 
pas connue mon enfance ; il me semblait que je 
venais d'une main impie et secrète de tracer dans 
son âme une première ride et d'y faire apparaître 
un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes 
sanglots, et alors je vis maman, qui jamais ne se 



58 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

laissait aller à aucun attendrissement avec moi, 
être tout d'un coup gagnée par le mien et essayer 
de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit 
que je m'en étais aperçu, elle me dit en riant : 
« Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va 
rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu 
que cela continue. Voyons, puisque tu n'as pas 
sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à 
nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de 
tes livres. » Mais je n'en avais pas là. « Est-ce que 
tu aurais moins de plaisir si je sortais déjà les livres 
que ta grand'mère doit te donner pour ta fête ? 
Pense bien : tu ne seras pas déçu de ne rien avoir 
après-demain ? » J'étais au contraire enchanté et 
maman alla chercher un paquet de livres dont je 
ne pus deviner, à travers le papier qui les envelop- 
pait, que la taille courte et large, amis qui, sous ce 
premier aspect, pourtant sommaire et voilé, éclip- 
saient déjà la boîte à couleurs du Jour de l'An et 
les vers à soie de l'an dernier. C'était la Mare au 
Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les 
Maîtres Sonneurs. Ma grand'mère, ai-je su depuis, 
avait d'abord choisi les poésies de Musset, un 
volume de Rousseau et Indiana; car si elle jugeait 
les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons 
et les pâtisseries, elle ne pensait pas que les grands 
souffles du génie eussent sur l'esprit même d'un 
enfant une influence plus dangereuse et moins 
vivifiante que sur son corps le grand air et le vent 
du large. Mais mon père l'ayant presque traitée de 
folle en apprenant les livres qu'elle voulait me 
donner, elle était retournée elle-même à Jouy-le- 
Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas 
de ne pas avoir mon cadeau (c'était un jour brûlant 
et elle était rentrée si souffrante que le médecin 
avait averti ma mère de ne pas la laisser se fatiguer 
ainsi) et elle s'était rabattue sur les quatre romans 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 59 

champêtres de George Sand. « Ma fille, disait-elle 
à maman, je ne pourrais me décider à donner à cet 
enfant quelque chose de mal écrit. » 

En réahté, elle ne se résignait jamais à rien 
acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel, 
et surtout celui que nous procurent les belles choses 
en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs 
que dans les satisfactions du bien-être et de la 
vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu'un 
un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un 
fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait 
« anciens », comme si leur longue désuétude ayant 
effacé leur caractère d'utilité, ils paraissaient plutôt 
disposés pour nous raconter la vie des hommes 
d'autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. 
Elle eût aimé que j'eusse dans ma chambre des 
photographies des monuments ou des paysages les 
plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette, 
et bien que la chose représentée eût une valeur 
esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l'utilité 
reprenaient trop vite leur place dans le mode 
mécanique de représentation, la photographie. Elle 
essayait de ruser et, sinon d'éliminer entièrement 
la banalité commerciale, du moins de la réduire, 
d'y substituer, pour la plus grande partie, de l'art 
encore, d'y introduire comme plusieurs « épaisseurs » 
d'art : au lieu de photographies de la Cathédrale de 
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du 
Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si 
quelque grand peintre ne les avait pas représentés, 
et préférait me donner des photographies de la 
Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes 
Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vé- 
suve par Turner, ce qui faisait un degré d'art de 
plus. Mais si le photographe avait été écarté de la 
représentation du chef-d'œuvre ou de la nature et 
remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits 



6o A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

pour reproduire cette interprétation même. Arrivée 
à l'échéance de la vulgarité, ma grand'mère tâchait 
de la reculer encore. Elle demandait à Swann si 
l'œuvre n'avait pas été gravée, préférant, quand 
c'était possible, des gravures anciennes et ayant 
encore un intérêt au delà d'elles-mêmes, par exemple 
celles qui représentent un chef-d'œuvre dans un 
état où nous ne pouvons plus le voir aujourd'hui 
(comilfie la gravure de la Cène de Léonard avant sa 
dégradation, par Morgan). Il faut dire que les 
résultats de cette manière de comprendre l'art de 
faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. 
L'idée que je pris de Venise d'après un dessin du 
Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, 
était certainement beaucoup moins exacte que 
celle que m'eussent donnée de simples photogra- 
phies. On ne pouvait plus faire le compte à la 
maison, quand ma grand'tante voulait dresser 
un réquisitoire contre ma grand'mère, des fauteuils, 
offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux 
époux, qui, à la première tentative qu'on avait 
faite pour s'en servir, s'étaient immédiatement 
effondrés sous le poids d'un des destinataires. Mais 
ma grand'mère aurait cru mesquin de trop s'occuper 
de la solidité d'une boiserie où se distinguait encore 
une fleurette, un sourire, quelquefois une belle 
imagination du passé. Même ce qui dans ces meubles 
répondait à un besoin, comme c'était d'une façon à 
laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait 
comme les vieilles manières de dire où nous voyons 
une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, 
par l'usure de l'habitude. Or, justement, les romans 
champêtres de George Sand qu'elle me donnait 
pour ma fête, étaient pleins, ainsi qu'un mobilier 
ancien, d'expressions tombées en désuétude et rede- 
venues imagées, comme on n'en trouve plus qu'à 
la campagne. Et ma grand'mère les avait achetés 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 6i 

de préférence à d'autres, comme elle eût loué plus 
volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeon- 
nier gothique, ou quelqu'une de ces vieilles choses 
qui exercent sur l'esprit une heureuse influence en 
lui donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans 
le temps. 

Maman s'assit à côté de mon lit ; elle avait pris 
François le Champi à qui sa couverture rougeâtre 
et son titre incompréhensible donnaient pour moi 
une personnalité distincte et un attrait mystérieux. 
Je n'avais jamais lu encore de vrais romans. J'avais 
entendu dire que George Sand était le type du 
romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans 
François le Champi quelque chose d'indéfinissable 
et de délicieux. Les procédés de narration destinés 
à exciter la curiosité ou l'attendrissement, certaines 
façons de dire qui éveillent l'inquiétude et la mélan- 
colie, et qu'un lecteur un peu instruit reconnaît 
pour communs à beaucoup de romans, me parais- 
saient simples — à moi qui considérais un livre 
nouveau non comme une chose ayant beaucoup de 
semblables, mais comme une personne unique, 
n'ayant de raison d'exister qu'en soi — une émana- 
tion troublante de l'essence particulière à François 
le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces 
choses si communes, ces mots si courants, je sentais 
comme une intonation, une accentuation étrange. 
L'action s'engagea ; elle me parut d'autant plus 
obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je 
rêvassais souvent, pendant des pages entières, à 
tout autre chose. Et aux lacunes que cette distrac- 
tion laissait dans le récit, s'ajoutait, quand c'était 
maman qui me lisait à haute voix, qu'elle passait 
toutes les scènes d'amour. Aussi tous les change- 
ments bizarres qui se produisent dans l'attitude 
respective de la meunière et de l'enfant et qui ne 
trouvent leur explication que dans les progrès d'un 



62 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

amour naissant me paraissaient empreints d'un 
profond mystère dont je me figurais volontiers que 
la source devait être dans ce nom inconnu et si 
doux de « Champi » qui mettait sur l'enfant, qui le 
portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, 
empourprée et charmante. Si ma mère était une 
lectrice infidèle, c'était aussi, pour les ouvrages où 
elle trouvait l'accent d'un sentiment vrai, une 
lectrice admirable par le respect et la simplicité 
de l'interprétation, par la beauté et la douceur du 
son. Même dans la vie, quand c'étaient des êtres 
et non des œuvres d'art qui excitaient ainsi son 
attendrissement ou son admiration, c'était touchant 
de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, 
de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté qui 
eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois 
perdu un enfant, tel rappel de fête, d'anniversaire, 
qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand 
âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux 
à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la 
prose de George Sand, qui respire toujours cette 
bonté, cette distinction morale que mxaman avait 
appris de ma grand'mère à tenir pour supérieures 
à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre 
que bien plus tard à ne pas tenir également pour 
supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir 
de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût 
pu empêcher le flot puissant d'y être reçu, elle 
fournissait toute la tendresse naturelle, toute 
l'ample douceur qu'elles réclamaient à ces phrases 
qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour 
ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de 
sa sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans 
le ton qu'il faut l'accent cordial qui leur préexiste 
et les dicta, mais que les mots n'indiquent pas ; 
grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité 
dans les temps des verbes, donnait à l'imparfait 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 63 

et au passé défini la douceur qu'il y a dans la bonté, 
la mélancolie qu'il y a dans la tendresse, dirigeait 
la phrase qui finissait vers celle qui allait commen- 
cer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche 
des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs 
quantités fussent différentes, dans un rythme uni- 
forme, elle insufflait à cette prose si commune une 
sorte de vie sentimentale et continue. 

Mes remords étaient calmés, je me laissais aller 
à la douceur de cette nuit où j'avais ma mère 
auprès de moi. Je savais qu'une telle nuit ne pourrait 
se renouveler ; que le plus grand désir que j'eusse 
au monde, garder ma mère dans ma chambre pen- 
dant ces tristes heures nocturnes, était trop en 
opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de 
tous, pour que l'accomplissement qu'on lui avait 
accordé ce soir pût être autre chose que factice et 
exceptionnel. Demain mes angoisses reprendraient 
et maman ne resterait pas là. Mais quand mes 
angoisses étaient calmées, je ne les comprenais 
plus ; puis demain soir était encore lointain ; je me 
disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que ce 
temps-là ne pût m'apporter aucun pouvoir de plus, 
puisqu'il s'agissait de choses qui ne dépendaient 
pas de ma volonté et que seul me faisait paraître 
plus évitables l'intervalle qui les séparait encore de 
moi. 

* 

C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, 
réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je 
n'en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, 
découpé au milieu d'indistinctes ténèbres, pareil 
à ceux que l'embrasement d'un feu de bengale ou 
(quelque projection électrique éclairent et section- 
nent dans un édifice dont les autres parties restent 
plongées dans la nuit : à la base assez large, le 



64 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

petit salon, la salle à manger, l'amorce de l'allée obs- 
cure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient 
de mes tristesses, le vestibule oii je m'acheminais 
vers la première marche de l'escalier, si cruel à 
monter, qui constituait à lui seul le tronc fort 
étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, 
ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte 
vitrée pour l'entrée de maman ; en un mot, tou- 
jours vu à la même heure, isolé de tout ce qu'il 
pouvait y avoir autour, se détachant seul sur 
l'obscurité, le décor strictement nécessaire (comme 
celui qu'on voit indiqué en tête des vieilles pièces 
pour les représentations en province) au drame de 
mon déshabillage ; comme si Combray n'avait con- 
sisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier 
et comme s'il n'y avait jamais été que sept heures 
du soir. A vrai dire, j'aurais pu répondre à qui 
m'eût interrogé que Combray comprenait encore 
autre chose et existait à d'autres heures. Mais 
comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été 
fourni seulement par la mémoire volontaire, la 
mémoire de l'intelligence, et comme les renseigne- 
ments qu'elle donne sur le passé ne conservent rien 
de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce 
reste de Combray. Tout cela était en réalité mort 
pour moi. 

Mort à jamais ? C'était possible. 

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un 
second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous 
permet pas d'attendre longtemps les faveurs du 
premier. 

Je trouve très raisonnable la croyance celtique 
que les âmes de ceux que nous avons perdus sont 
captives dans quelque être inférieur, dans une 
bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en 
effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne 
vient jamais, où nous nous trouvons passer près de 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 65 

l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur 
prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et 
sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement 
est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la 
mort et reviennent vivre avec nous. 

Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue 
que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de 
notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors 
de son domaine et de sa portée, en quelque objet 
matériel (en la sensation que nous donnerait cet 
objet matériel) que nous ne soupçonnons pas. Cet 
objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions 
avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions 
pas. 

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, 
tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de 
mon coucher n'existait plus pour moi, quand un 
jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma 
mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me 
faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. 
Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, je me 
ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux 
courts et dodus appelés Petites Madeleines qui 
semblent avoir été moulés dans la valve rainurée 
d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machi- 
nalement, accablé par la morne journée et la pers- 
pective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres 
une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un 
morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la 
gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon 
palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait 
d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait 
envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait 
aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, 
ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la 
même façon qu'opère l'amour, en me remplissant 
d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence 

Vol. I. 3 



66 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de 
me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait 
pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle 
était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle 
le dépassait infiniment, ne devait pas être de même 
nature. D'oti venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où 
l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je 
ne trouve rien de plus que dans la première, une 
troisième qui m'apporte un peu moins que la 
seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du 
breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité 
que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y 
a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que 
répéter indéfiniment, avec de moins en moins de 
force, ce même témoignage que je ne sais pas inter- 
préter et que je veux au moins pouvoir lui rede- 
mander et retrouver intact à ma disposition, tout 
à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose 
la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui 
de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incer- 
titude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par 
lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble 
le pays obscur où il doit chercher et où tout son 
bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement: 
créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas 
encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer 
dans sa lumière. 

Et je recommence à me demander quel pouvait 
être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve 
logique mais l'évidence de sa félicité, de sa réalité 
devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux 
essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par 
la pensée au moment où je pris la première cuillerée 
de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté 
nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de 
plus, de ramener encore une fois la sensation qui 
s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il 



» 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 67 

va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, 
toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon 
attention contre les bruits de la chambre voisine. 
Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, 
je le force au contraire à prendre cette distraction 
que je lui refusais, à penser à autre chose, à se 
refaire avant une tentative suprême. Puis une deu- 
xième fois, je fais le vide devant lui, je remets en 
face de lui la saveur encore récente de cette pre- 
mière gorgée et je sens tressaillir en moi quelque 
chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque 
chose qu'on aurait désancré, à une grande profon- 
deur ; je ne sais ce que c'est, mais cela monte len- 
tement ; j'éprouve la résistance et j'entends la 
rumeur des distances traversées. 

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce 
doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette 
saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se 
débat trop loin, trop confusément ; à peine si je 
perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable 
tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis 
distinguer la forme, lui demander, comme au seul 
interprète possible, de me traduire le témoignage 
de sa contemporaine, de son inséparable compagne, 
la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle 
circonstance particulière, de quelle époque du 
passé il s'agit. 

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire con- 
science, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction 
d'un instant identique est venue de si loin solliciter, 
émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. 
Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redes- 
cendu peut-être ; qui sait s'il remontera jamais de 
sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me 
pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous 
détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre 
importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire 



68 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mon thé en pensant simplement à mes ennuis 
d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent 
remâcher sans peine. 

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce 
goût, c'était celui du petit morceau de madeleine 
que le dimanche matin à Combray (parce que ce 
jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), 
quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma 
tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans 
son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite 
madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je 
n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant sou- 
vent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes 
des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de 
Combray pour se lier à d'autres plus récents ; 
peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés 
si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, 
tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi 
du petit coquillage de pâtisserie, si grassement 
sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient 
abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force 
d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la 
conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne 
subsiste, après la mort des êtres, après la destruction 
des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, 
plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, 
l'odeur et la saveur restent encore longtemps, 
comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, 
sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, 
sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice 
immense du souvenir. 

Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de 
madeleine trempé dans le tilleul que me donnait 
ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse 
remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi 
ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la 
vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 69 

vint comme un décor de théâtre s'appliquer au 
petit pavillon donnant sur le jardin, qu'on avait 
construit pour mes parents sur ses derrières (ce 
pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là) ; et 
avec la maison, la ville, la Place où on m'envoyait 
avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses 
depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, 
les chemins qu'on prenait si le temps était beau. 
Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent 
à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau 
de petits morceaux de papier jusque-là indistincts 
qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contour- 
nent, se colorent, se différencient, deviennent des 
fleurs, des maisons, des personnages consistants et 
reconnaissables, de même maintenant toutes les 
fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Svi^ann, 
et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens 
du village et leurs petits logis et l'église et tout 
Combray et ses environs, tout cela qui prend forme 
et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse 
de thé. 



II 



COMBRAY, de loin, à dix lieues à la ronde, vu du 
chemin de fer quand nous y arrivions la der- 
nière semaine avant Pâques, ce n'était qu'une 
église résumant la ville, la représentant, parlant d'elle 
et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, 
tenant serrés autour de sa haute mante sombre, 
en plein champ, contre le vent, comme une pastoure 
ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassem- 
blées qu'un reste de remparts du moyen âge cernait 
çà et là d'un trait aussi parfaitement circulaire 
qu'une petite ville dans un tableau de primitif. 
A l'habiter, Combray était un peu triste, comme 
ses rues dont les maisons construites en pierres 
noirâtres du pays, précédées de degrés extérieurs, 
coiffées de pignons qui rabattaient l'ombre devant 
elles, étaient assez obscures pour qu'il fallût dès que 
le jour commençait à tomber relever les rideaux 
dans les « salles » ; des rues aux graves noms de 
saints (desquels plusieurs se rattachaient à l'his- 
toire des premiers seigneurs de Combray) : rue 



72 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison 
de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la 
grille, et rue du Saint-Esprit sur laquelle s'ouvrait 
la petite porte latérale de son jardin ; et ces rues 
de Combray existent dans une partie de ma mémoire 
si reculée, peintes de couleurs si différentes de celles 
qui maintenant revêtent pour moi le monde, qu'en 
vérité elles me paraissent toutes, et l'église qui les 
dominait sur la Place, plus irréelles encore que les 
projections de la lanterne magique ; et qu'à certains 
moments, il me semble que pouvoir encore traverser 
la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre 
rue de l'Oiseau — à la vieille hôtellerie de l'Oiseau 
Flesché, des soupiraux de laquelle montait une 
odeur de cuisine qui s'élève encore par moments en 
moi aussi intermittente et aussi chaude — serait 
une entrée en contact avec l'Au-delà plus merveil- 
leusement surnaturelle que de faire la connaissance 
de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. 
La cousine de mon grand-père — ma grand'- 
tante — chez qui nous habitions, était la mère de 
cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, 
mon oncle Octave, n'avait plus voulu quitter, 
d'abord Combray, puis à Combray sa maison, puis 
sa chambre, puis son lit et ne « descendait » plus, 
toujours couchée dans un état incertain de chagrin, 
de débilité physique, de maladie, d'idée fixe et de 
dévotion. Son appartement particulier donnait. sur 
la rue Saint- Jacques qui aboutissait beaucoup plus 
loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, 
verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), 
et qui, unie, grisâtre, avec les trois hautes marches 
de grès presque devant chaque porte, semblait 
comme un défilé pratiqué par un tailleur d'images 
gothiques à même la pierre où il eût sculpté une 
crèche ou un calvaire. Ma tante n'habitait plus 
effectivement que deux chambres contiguës, restant 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 73 

l'après-midi dans l'une pendant qu'on aérait l'autre. 
C'étaient de ces chambres de province qui — de 
même qu'en certains pays des parties entières de 
l'air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par 
des myriades de protozoaires que nous ne voyons 
pas — nous enchantent des mille odeurs qu'y 
dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, 
toute une vie secrète, invisible, surabondante et 
morale que l'atmosphère y tient en suspens ; 
odeurs naturelles encore, certes, et couleur du 
temps comme celles de la campagne voisine, mais 
déjà casanières, humaines et renfermées, gelée 
exquise, industrieuse et iimpide de tous les fruits 
de l'année qui ont quitté le verger pour l'armoire ; 
saisonnières, mais mobilières et domestiques, cor- 
rigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur 
du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une 
horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses 
et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heu- 
reuses d'une paix qui n'apporte qu'un surcroît 
d'anxiété et d'un prosaïsme qui sert de grand réser- 
voir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir 
vécu. L'air y était saturé de la fine fleur d'un silence 
si nourricier, si succulent, que je ne m'y avançais 
qu'avec une sorte de gourmandise, surtout par ces 
premiers matins encore froids de la semaine de 
Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais 
seulement d'arriver à Combray : avant que j'en- 
trasse souhaiter le bonjour à ma tante, on me faisait 
attendre un instant dans la première pièce où le 
soleil, d'hiver encore, était venu se mettre au 
chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux 
briques et qui badigeonnait toute la chambre d'une 
odeur de suie, en faisait comme un de ces grands 
« devants de four » de campagne, ou de ces man- 
teaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on 
souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, 



74 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter 
au confort de la réclusion la poésie de l'hivernage ; 
je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils 
en velours frappé, toujours revêtus d'un appui- 
tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte 
les appétissantes odeurs dont l'air de la chambre était 
tout grumuleux et qu'avait déjà fait travailler et 
« lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, 
il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursou- 
flait, en faisant un invisible et palpable gâteau 
provincial, un immense « chausson » où, à peine 
goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus 
réputés, mais plus secs aussi du placard, de la 
commode, du papier à ramages, je revenais toujours 
avec une convoitise inavouée m'engluer dans l'odeur 
médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du 
couvre-lit à fleurs. 

Dans la chambre voisine, j'entendais ma tante 
qui causait toute seule à mi-voix. Elle ne parlait 
jamais qu'assez bas parce qu'elle croyait avoir dans 
la tête quelque chose de cassé et de flottant qu'elle 
eût déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait 
jamais longtemps, même seule, sans dire quelque 
chose, parce qu'elle croyait que c'était salutaire 
pour sa gorge et qu'en empêchant le sang de s'y 
arrêter, cela rendrait moins fréquents les étouffe- 
ments et les angoisses dont elle souffrait ; puis, dans 
l'inertie absolue où elle vivait, elle prêtait à ses 
moindres sensations une importance extraordinaire; 
elle les douait d'une motilité qui lui rendait difficile 
de les garder pour elle, et à défaut de confident 
à qui les communiquer, elle se les annonçait à 
elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa 
seule forme d'activité. Malheureusement, ayant 
pris l'habitude de penser tout haut, elle ne faisait 
pas toujours attention à ce qu'il n'y eût personne 
dans la chambre voisine, et je l'entendais souvent 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 75 

se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle 
bien que je n'ai pas dormi » (car ne jamais dormir 
était sa grande prétention dont notre langage à 
tous gardait le respect et la trace : le matin Fran- 
çoise ne venait pas « l'éveiller », mais « entrait » chez 
elle ; quand ma tante voulait faire un somme dans 
la journée, on disait qu'elle voulait « réfléchir » ou 
« reposer » ; et quand il lui arrivait de s'oublier en 
causant jusqu'à dire : « ce qui m'a réveillée » ou 
«j'ai rêvé que», elle rougissait et se reprenait au 
plus vite). 

Au bout d'un moment, j'entrais l'embrasser ; 
Françoise faisait infuser "Son thé ; ou, si ma tante se 
sentait agitée, elle demandait à la place sa tisane, 
et c'était moi qui étais chargé de faire tomber du 
sac de pharmacie dans une assiette la quantité de 
tilleul qu'il fallait mettre ensuite dans l'eau bouil- 
lante. Le dessèchement des tiges les avait incurvées 
en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel 
s'ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les 
eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus 
ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou changé 
leur aspect, avaient l'air des choses les plus dispa- 
rates, d'une aile transparente de mouche, de l'en- 
vers blanc d'une étiquette, d'un pétale de rose, 
mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées 
comme dans la confection d'un nid. Mille petits 
détails inutiles — charmante prodigalité du phar- 
macien — qu'on eût supprimés dans une prépara- 
tion factice, me donnaient, comme un livre où on 
s'émerveille de rencontrer le nom d'une personne 
de connaissance, le plaisir de comprendre que 
c'était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux 
que je voyais avenue de la Gare, modifiées, juste- 
ment parce que c'étaient non des doubles, mais 
elles-mêmes et qu'elles avaient vieilli. Et chaque 
caractère nouveau n'y étant que la métamorphose 



76 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

d'un caractère ancien, dans de petites boules grises 
je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas 
venus à terme ; mais surtout l'éclat rose, lunaire 
et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la 
forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues 
comme de petites roses d'or — signe, comme la lueur 
qui révèle encore sur une muraille la place d'une 
fresque effacée, de la différence entre les parties 
de l'arbre qui avaient été « en couleur » et celles 
qui ne l'avaient pas été — me montrait que ces 
pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac 
de pharmacie avaient embaumé les soirs de prin- 
temps. Cette flamme rose de cierge, c'était leur 
couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans 
cette vie diminuée qu'était la leur maintenant et 
qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma 
tante pouvait tremper dans l'infusion bouillante 
dont elle savourait le goût de feuille morte ou de 
fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait 
un morceau quand il était suffisamment amolli. 

D'un côté de son lit était une grande commode 
jaune en bois de citronnier et une table qui tenait 
à la fois de l'oflicine et du maître-autel, où, au-des- 
sus d'une statuette de la Vierge et d'une bouteille 
de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe 
et des ordonnances de médicaments, tout ce qu'il 
fallait pour suivre de son lit les ofiîces et son régime, 
pour ne manquer l'heure ni de la pepsine, ni des 
Vêpres. De l'autre côté, son lit longeait la fenêtre, 
elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin 
au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes 
persans, la chronique quotidienne mais immémoriale 
de Combray, qu'elle commentait ensuite avec 
Françoise. 

Je n'étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, 
qu'elle me renvoyait par peur que je la fatigue. 
Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 77 

fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait 
pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les 
vertèbres transparaissaient comme les pointes d'une 
couronne d'épines ou les grains d'un rosaire, et 
elle me disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t'en, 
va te préparer pour la messe ; et si en bas tu ren- 
contres Françoise, dis-lui de ne pas s'amuser trop 
longtemps avec vous, qu'elle monte bientôt voir 
si je n'ai besoin de rien. » 

Françoise, en effet, qui était depuis des années à 
son service et ne se doutait pas alors qu'elle entre- 
rait un jour tout à fait au nôtre, délaissait un peu 
ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y 
avait eu dans mon enfance, avant que nous allions 
à Combray, quand ma tante Léonie passait encore 
l'hiver à Paris chez sa mère, un temps où je con- 
naissais si peu Françoise que, le i^^ janvier, avant 
d'entrer chez ma grand'tante, ma mère me 
mettait dans la main une pièce de cinq francs et 
me disait : « Surtout ne te trompe pas de personne. 
Attends pour donner que tu m'entendes dire : 
« Bonjour Françoise » ; en même temps je te touche- 
rai légèrement le bras. » A peine arrivions-nous 
dans l'obscure antichambre de ma tante que nous 
apercevions dans l'ombre, sous les tuyaux d'un 
bonnet éblouissant, raide et fragile comme s'il avait 
été de sucre filé, les remous concentriques d'un 
sourire de reconnaissance anticipé. C'était Fran- 
çoise, immobile et debout dans l'encadrement de 
la petite porte du corridor comme une statue de 
sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué 
à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son 
visage l'amour désintéressé de l'humanité, le respect 
attendri pour les hautes classes qu'exaltait dans les 
meilleures régions de son cœur l'espoir des étrennes. 
Maman me pinçait le bras avec violence et disait 
d'une voix forte : « Bonjour Françoise. » A ce signal 



78 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mes doigts s'ouvraient et je lâchais la pièce qui 
trouvait pour la recevoir une main confuse, mais 
tendue. Mais depuis que nous allions à Combray 
je ne connaissais personne mieux que Françoise ; 
nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au 
moins pendant les premières années, avec autant de 
considération que pour ma tante, un goût plus vif, 
parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie 
de la famille (elle avait pour les liens invisibles 
que noue entre les membres d'une famille la circu- 
lation d'un même sang, autant de respect qu'un 
tragique grec), le charme de n'être pas ses maîtres 
habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, 
nous plaignant de n'avoir pas encore plus beau 
temps, le jour de notre arrivée, la veille de Pâques, 
où souvent il faisait un vent glacial, quand maman 
lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses 
neveux, si son petit-fils était gentil, ce qu'on comp- 
tait faire de lui, s'il ressemblait à sa grand'mère. 

Et quand il n'y avait plus de monde là, maman 
qui savait que Françoise pleurait encore ses parents 
morts depuis des années, lui parlait d'eux avec 
douceur, lui demandait mille détails sur ce qu'avait 
été leur vie. 

Elle avait deviné que Françoise n'aimait pas 
son gendre et qu'il lui gâtait le plaisir qu'elle avait 
à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas 
aussi librement quand il était là. Aussi, quand 
Françoise allait les voir, à quelques lieues de Com- 
bray, maman lui disait en souriant : « N'est-ce pas 
Françoise, si Julien a été obligé de s'absenter et 
si vous avez Marguerite à vous toute seule pour 
toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous 
ferez une raison ? » Et Françoise disait en riant : 
« Madame sait tout ; madame est pire que les 
rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée 
et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, 



DU COTE DE CHEZ SWANN 79 

d'employer ce terme savant), qu'on a fait venir 
pour M"^ Octave et qui voient ce que vous avez 
dans le cœur », et disparaissait, confuse qu'on s'oc- 
cupât d'elle, peut-être pour qu'on ne la vît pas 
pleurer ; maman était la première personne qui lui 
donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, 
ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient 
présenter de l'intérêt, être un motif de joie ou de 
tristesse pour une autre qu'elle-même. Ma tante 
se résignait à se priver un peu d'elle pendant notre 
séjour, sachant combien ma mère appréciait le 
service de cette bonne si intelligente et active, qui 
était aussi belle dès cinq, heures du matin dans sa 
cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant 
et fixe avait l'air d'être en biscuit, que pour aller 
à la grand'messe ; qui faisait tout bien, travaillant 
comme un cheval, qu'elle fût bien portante ou non, 
mais sans bruit, sans avoir l'air de rien faire, la 
seule des bonnes de ma tante qui, quand maman 
demandait de l'eau chaude ou du café noir, les 
apportait vraiment bouillants ; elle était un de ces 
serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux 
qui déplaisent le plus au premier abord à un étran- 
ger, peut-être parce qu'ils ne prennent pas la peine 
de faire sa conquête et n'ont pas pour lui de pré- 
venance, sachant très bien qu'ils n'ont aucun 
besoin de lui, qu'on cesserait de le recevoir plutôt 
que de les renvoyer ; et qui sont en revanche ceux 
à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé 
leurs capacités réelles, et ne se soucient pas de cet 
agrément superficiel, de ce bavardage servile qui 
fait favorablement impression à un visiteur, mais 
qui recouvre souvent une inéducable nullité. 

Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes 
parents eussent tout ce qu'il leur fallait, remontait 
une première fois chez ma tante pour lui donner sa 
pepsine et lui demander ce qu'elle prendrait pour 



8o A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

déjeuner, il était bien rare qu'il ne fallût pas donner 
déjà son avis ou fournir des explications sur quelque 
événement d'importance : 

— Françoise, imaginez-vous que M°*® Goupil est 
passée plus d'un quart d'heure en retard pour aller 
chercher sa sœur ; pour peu qu'elle s'attarde sur 
son chemin cela ne me surprendrait point qu'elle 
arrive après l'élévation. 

— Hé ! il n'y aurait rien d'étonnant, répondait 
Françoise. 

— Françoise, vous seriez venue cinq minutes 
plus tôt, vous auriez vu passer M^^ Imbert qui 
tenait des asperges deux fois grosses comme celles 
de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa 
bonne où elle les a eues. Vous qui, cette année, nous 
mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez 
pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs. 

— Il n'y aurait rien d'étonnant qu'elles viennent 
de chez M. le Curé, disait Françoise. 

— Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, 
répondait ma tante en haussant les épaules. Chez 
M. le Curé ! Vous savez bien qu'il ne fait pousser 
que de petites méchantes asperges de rien. Je vous 
dis que celles-là étaient grosses comme le bras. Pas 
comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre 
bras qui a encore tant maigri cette année. 

— Françoise, vous n'avez pas entendu ce carillon 
qui m'a cassé la tête ? 

— Non, madame Octave. 

— Ah ! ma pauvre fille, il faut que vous l'ayez 
solide votre tête, vous pouvez remercier le Bon 
Dieu. C'était la Maguelone qui était venue chercher 
le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite 
avec elle et ils ont tourné par la rue de l'Oiseau. Il 
faut qu'il y ait quelque enfant de malade. 

— Eh 1 là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui 
ne pouvait pas entendre parler d'un malheur arrivé 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 8i 

à un inconnu, même dans une partie du monde 
éloignée, sans commencer à gémir. 

— Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné 
la cloche des morts ? Ah ! mon Dieu, ce sera pour 
M™® Rousseau. Voilà-t-il pas que j'avais oublié 
qu'elle a passé l'autre nuit. Ah ! il est temps que le 
Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j'ai 
fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre 
Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma 
fille. 

— Mais non, madame Octave, mon temps n'est 
pas si cher ; celui qui l'a fait ne nous l'a pas vendu. 
Je vas seulement voir si«mon feu ne s'éteint pas. 

Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles 
ensemble au cours de cette séance matinale, les 
premiers événements du jour. Mais quelquefois ces 
événements revêtaient un caractère si mystérieux 
et si grave que ma tante sentait qu'elle ne pourrait 
pas attendre le moment où Françoise monterait, et 
quatre coups de sonnette formidables retentissaient 
dans la maison. 

— Mais, madame Octave, ce n'est pas encore 
l'heure de la pepsine, disait Françoise. Est-ce que 
vous vous êtes senti une faiblesse ? 

— Mais non, Françoise, disait ma tante, c'est- 
à-dire, si, vous savez bien que maintenant les 
moments où je n'ai pas de faiblesse sont bien rares ; 
un jour je passerai comme M"e Rousseau sans 
avoir eu le temps de me reconnaître ; mais ce n'est 
pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que je 
viens de voir comme je vous vois M"« Goupil 
avec une fillette que je ne connais point ? Allez 
donc chercher deux sous de sel chez Camus. C'est 
bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui 
r'est. 

— Mais ça sera la fille de M. Pupin, disait 
Françoise qui préférait s'en tenir à une explication 

Vol. I. 6 



82 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

immédiate, ayant été déjà deux fois depuis le matin 
chez Camus. 

— La fille de M. Pupin ! Oh ! je vous crois bien, 
ma pauvre Françoise ! Avec cela que je ne l'aurais 
pas reconnue ? 

— Mais je ne veux pas dire la grande, madame 
Octave, je veux dire la gamine, celle qui est en 
pension à Jouy. Il me ressemble de l'avoir déjà vue 
ce matin. 

— Ah ! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait 
qu'elle soit venue pour les fêtes. C'est cela ! Il n'y 
a pas besoin de chercher, elle sera venue pour les 
fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à 
l'heure M™^ Sazerat venir sonner chez sa sœur 
pour le déjeuner. Ce sera ça ! J'ai vu le petit de chez 
Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez que 
la tarte allait chez M°^® Goupil. 

— Dès l'instant que M'"^ Goupil a de la visite, 
madame Octave, vous n'allez pas tarder à voir 
tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il 
commence à ne plus être de bonne heure, disait 
Françoise qui, pressée de redescendre s'occuper du 
déjeuner, n'était pas fâchée de laisser à ma tante 
cette distraction en perspective. 

— Oh ! pas avant midi, répondait ma tante d'un 
ton résigné, tout en jetant sur la pendule un coup 
d'œil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir 
qu'elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, 
à apprendre que M^^^ Goupil avait à déjeuner, un 
plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement 
attendre encore un peu plus d'une heure. Et encore 
cela tombera pendant mon déjeuner ! ajoutait-elle 
à mi-voix pour elle-même. Son déjeuner lui était 
une distraction suffisante pour qu'elle n'en souhaitât 
pas une autre en même temps. « Vous n'oublierez 
pas au moins de me donner mes œufs à la crème 
dans une assiette plate ? » C'étaient les seules qui 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 83 

fussent ornées de sujets, et ma tante s'amusait à 
chaque repas à lire la légende de celle qu'on lui 
servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchif- 
frait : Alibaba et les quarante voleurs, Aladin ou la 
Lampe merveilleuse, et disait en souriant : Très 
bien, très bien. 

— Je serais bien allée chez Camus... disait Fran- 
çoise en voyant que ma tante ne l'y enverrait plus. 

— Mais non, ce n'est plus la peine, c'est sûrement 
M^i® Pupin. Ma pauvre Françoise, je regrette de 
vous avoir fait monter pour rien. 

Mais ma tante savait bien que ce n'était pas 
pour rien qu'elle avait «sonné Françoise, car, à 
Combray, une personne « qu'on ne connaissait 
point » était un être aussi peu croyable qu'un dieu 
de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas 
que, chaque fois que s'était produite, dans la rue du 
Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions 
stupéfiantes, des recherches bien conduites n'eussent 
pas fini par réduire le personnage fabuleux aux 
proportions d'une « personne qu'on connaissait », 
soit personnellement, soit abstraitement, dans son 
état civil, en tant qu'ayant tel degré de parenté 
avec des gens de Combray. C'était le fils de M™^ 
Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé 
Perdreau qui sortait du couvent, le frère du curé, 
percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa 
retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait 
eu en les apercevant l'émotion de croire qu'il y 
avait à Combray des gens qu'on ne connaissait 
point simplement parce qu'on ne les avait pas 
reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, 
longtemps à l'avance. M*"® Sauton et le curé avaient 
prévenu qu'ils attendaient leurs «voyageurs». Quand 
le soir je montais, en rentrant, raconter notre pro- 
menade à ma tante, si j'avais l'imprudence de lui 
dire que nous avions rencontré près du Pont- Vieux, 



84 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

un homme que mon grand-père ne connaissait pas : 
« Un homme que grand-père ne connaissait point, 
s'écriait-elle. Ah ! je te crois bien ! » Néanmoins un 
peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le 
cœur net, mon grand-père était mandé. « Qui donc 
est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux, 
mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez 
point ?» — « Mais si, répondait mon grand-père, 
c'était Prosper, le frère du jardinier de M™e Bouille- 
bœuf. » — « Ah ! bien », disait ma tante, tranquil- 
lisée et un peu rouge ; haussant les épaules avec 
un sourire ironique, elle ajoutait : « Aussi il me 
disait que vous aviez rencontré un homme que vous 
ne connaissiez point ! » Et on me recommandait 
d'être plus circonspect une autre fois et de ne plus 
agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. 
On connaissait tellement bien tout le monde, à 
Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu 
par hasard passer un chien « qu'elle ne connaissait 
point », elle ne cessait d'y penser et de consacrer 
à ce fait incompréhensible ses talents d'induction 
et ses heures de liberté. 

— Ce sera le chien de M"*^ Sazerat, disait Fran- 
çoise, sans grande conviction, mais dans un but 
d'apaisement et pour que ma tante ne se « fende 
pas la tête ». 

— Comme si je ne connaissais pas le chien de 
Mn^e Sazerat ! répondait ma tante dont l'esprit 
critique n'admettait pas si facilement un fait. 

— Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin 
a rapporté de Lisieux. 

— Ah ! à moins de ça. 

— Il paraît que c'est une bête bien affable, 
ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de 
Théodore, spirituelle comme une personne, toujours 
de bonne humeur, toujours aimable, toujours 
quelque chose de gracieux. C'est rare qu'une bête 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 85 

qui n'a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame 
Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas 
le temps de m'amuser, voilà bientôt dix heures, 
mon fourneau n'est seulement pas éclairé, et j'ai 
encore à plumer mes asperges. 

— Comment, Françoise, encore des asperges ! 
mais c'est une vraie maladie d'asperges que 
vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos 
Parisiens ! 

— Mais non, madame Octave, ils aiment bien 
ça. Ils rentreront de l'église avec de l'appétit et 
vous verrez qu'ils ne les mangeront pas avec le 
dos de la cuiller. • 

— Mais à l'église, ils doivent y être déjà ; vous 
ferez bien de ne pas perdre de temps. Allez surveiller 
votre déjeuner. 

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Fran- 
çoise, j'accompagnais mes parents à la messe. Que 
je l'aimais, que je la revois bien, notre Eglise ! 
Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, 
grêlé comme une écumoire, était dévié et profondé- 
ment creusé aux angles (de même que le bénitier 
où il nous conduisait) comme si le doux effleurement 
des mantes des paysannes entrant à l'église et de 
leurs doigts timides prenant de l'eau bénite, pouvait, 
répété pendant des siècles, acquérir une force des- 
tructive, infléchir la pierre et l'entailler de sillons 
comme en trace la roue des carrioles dans la borne 
contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres 
tombales, sous lesquelles la noble poussière des 
abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur 
comme un pavage spirituel, n'étaient plus elles- 
mêmes de la matière inerte et dure, car le temps 
les avait rendues douces et fait couler comme du 
miel hors des limites de leur propre équarrissure 
(]u'ici elles avaient dépassées d'un flot blond, entraî- 
nant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, 



86 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

noyant les violettes blanches du marbre ; et en 
deçà desquelles, ailleurs, elles s'étaient résorbées, 
contractant encore l'elliptique inscription latine, 
introduisant un caprice de plus dans la disposition 
de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres 
d'un mot dont les autres avaient été démesurément 
distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant 
que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte 
que, fît-il gris dehors, on était sûr qu'il ferait beau 
dans l'église ; l'un était rempli dans toute sa gran- 
deur par un seul personnage pareil à un Roi de 
jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais archi- 
tectural, entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique 
et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à 
midi, quand il n'y a pas d'office — à l'un de ces 
rares moments où l'église aérée, vacante, plus 
humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche 
mobilier, avait l'air presque habitable comme le hall 
de pierre sculptée et de verre peint, d'un hôtel de 
style moyen âge — on voyait s'agenouiller un 
instant M™^ Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin 
un paquet tout ficelé de petits fours qu'elle venait 
de prendre chez le pâtissier d'en face et qu'elle 
allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un autre 
une montagne de neige rose, au pied de laquelle se 
livrait un combat, semblait avoir givré à même la 
verrière qu'elle boursouflait de son trouble grésil 
comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons 
éclairés par quelque aurore (par la même sans doute 
qui empourprait le retable de l'autel de tons si 
frais qu'ils semblaient plutôt posés là momentané- 
ment par une lueur du dehors prête à s'évanouir 
que par des couleurs attachées à jamais à la pierre); 
et tous étaient si anciens qu'on voyait çà et là leur 
vieillesse argentée étinceler de la poussière des 
siècles et montrer brillante et usée jusqu'à la corde 
la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN Sj 

avait un qui était un haut compartiment divisé en 
une centaine de petits vitraux rectangulaires où 
dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes 
pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; 
mais soit qu'un rayon eût brillé, soit que mon 
regard en bougeant eût promené à travers la ver- 
rière tour à tour éteinte et rallumée un mouvant et 
précieux incendie, l'instant d'après elle avait pris 
l'éclat changeant d'une traîne de paon, puis elle 
tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et 
fantastique qui dégouttait du haut de la voûte 
sombre et rocheuse, le long des parois humides, 
comme si c'était dans la nef de quelque grotte 
irisée de sinueux stalactites que je suivais mes 
parents, qui portaient leur paroissien ; un instant 
après les petits vitraux en losange avaient pris la 
transparence profonde, l'infrangible dureté de 
saphirs qui eussent été juxtaposés sur quelque 
immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, 
plus aimé que toutes ces richesses, un sourire mo- 
mentané de soleil ; il était aussi reconnaissable dans 
le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries 
que sur le pavé de la place ou la paille du marché ; 
et, même à nos premiers dimanches quand nous 
étions arrivés avant Pâques, il me consolait que la 
terre fût encore nue et noire, en faisant épanouir, 
comme en un printemps historique et qui datait des 
successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et 
doré de myosotis en verre. 

Deux tapisseries de haute lice représentaient le 
couronnement d'Esther (la tradition voulait qu'on 
eût donné à Assuérus les traits d'un roi de France 
et à Esther ceux d'une dame de Guermantes dont 
il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en 
fondant, avaient ajouté une expression, un relief, 
un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres 
d'Esther au delà du dessin de leur contour ; le 



88 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

jaune de sa robe s'étalait si onctueusement, si 
grassement, qu'elle en prenait une sorte de consis- 
tance et s'enlevait vivement sur l'atmosphère 
refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans 
les parties basses du panneau de soie et de laine, 
mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher 
en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes 
branches jaunissantes, dorées et comme à demi 
effacées par la brusque et oblique illumination 
d'un soleil invisible. Tout cela, et plus encore les 
objets précieux venus à l'église de personnages qui 
étaient pour moi presque des personnages de 
légende (la croix d'or travaillée, disait-on, par 
saint Eloi et donnée par Dagobert, le tombeau des 
fils de Louis le Germanique, en porphyre et en 
cuivre émaillé), à cause de quoi je m'avançais dans 
l'église, quand nous gagnions nos chaises, comme 
dans une vallée visitée des fées, où le paysan 
s'émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, 
dans une mare, la trace palpable de leur passage 
surnaturel ; tout cela faisait d'elle pour moi quelque 
chose d'entièrement différent du reste de la ville : 
un édifice occupant, si l'on peut dire, un espace à 
quatre dimensions — la quatrième étant celle du 
Temps — déployant à travers les siècles son vais- 
seau qui, de travée en travée, de chapelle en cha- 
pelle, semblait vaincre et franchir, non pas seule- 
ment quelques mètres, mais des époques successives 
d'où il sortait victorieux ; dérobant le rude et 
farouche XI^ siècle dans l'épaisseur de ses murs, 
d'où il n'apparaissait avec ses lourds cintres bouchés 
et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde 
entaille que creusait près du porche l'escalier du 
clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses 
arcades gothiques qui se pressaient coquettement 
devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le 
cacher aux étrangers, se placent en souriant devant 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 89 

un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; élevant 
dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait 
contemplé saint Louis et semblait le voir encore ; 
et s'enfonçant avec sa crypte dans une nuit méro- 
vingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte 
obscure et puissamment nervurée comme la mem- 
brane d'une immense chauve-souris de pierre, 
Théodore et sa sœur nous éclairaient d'une bougie 
le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel 
une profonde valve — comme la trace d'un fos- 
sile — avait été creusée, disait-on, « par une lampe 
de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse 
franque, s'était détaché» d'elle-même des chaînes 
d'or où elle était suspendue à la place de l'actuelle 
abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la 
flamme s'éteignît, s'était enfoncée dans la pierre 
et l'avait fait mollement céder sous elle ». 

L'abside de l'église de Combray, peut-on vraiment 
en parler ? Elle était si grossière, si dénuée de 
beauté artistique et même d'élan religieux. Du 
dehors, comme le croisement des rues sur lequel 
elle donnait était en contre-bas, sa grossière muraille 
s'exhaussait d'un soubassement en moellons nulle- 
ment polis, hérissés de cailloux, et qui n'avait rien 
de particulièrement ecclésiastique, les verrières 
semblaient percées à une hauteur excessive, et le 
tout avait plus l'air d'un mur de prison que d'égHse. 
Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes 
les glorieuses absides que j'ai vues, il ne me serait 
jamais venu à la pensée de rapprocher d'elles 
l'abside de Combray. Seulement, un jour, au détour 
'l'une petite rue provinciale, j'aperçus, en face 
«lu croisement de trois ruelles, une muraille fruste 
et surélevée, avec des verrières percées en haut et 
offrant le même aspect asymétrique que l'abside de 
Combray. Alors je ne me suis pas demandé comme 
à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y 



90 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

était exprimé le sentiment religieux, mais je me 
suis involontairement écrié : « L'Eglise ! » 

L'église ! Familière ; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, 
où était sa porte nord, de ses deux voisines, la 
pharmacie de M. Rapin et la maison de Mf-^ Loiseau, 
qu'elle touchait sans aucune séparation ; simple 
citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son 
numéro dans la rue si les rues de Combray avaient 
eu des numéros, et où il semble que le facteur 
aurait dû s'arrêter le matin quand il faisait sa 
distribution, avant d'entrer chez M"^® Loiseau et en 
sortant de chez M. Rapin ; il y avait pourtant entre 
elle et tout ce qui n'était pas elle une démarcation 
que mon esprit n'a jamais pu arriver à franchir. 
M™® Loiseau avait beau avoir à sa fenêtre des 
fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de 
laisser leurs branches courir toujours partout tête 
baissée, et dont les fleurs n'avaient rien de plus 
pressé, quand elles étaient assez grandes, que d'aller 
rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées 
contre la sombre façade de l'église, les fuchsias ne 
devenaient pas sacrés pour cela pour moi ; entre 
les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles s'ap- 
puyaient, si mes yeux ne percevaient pas d'inter- 
valle, mon esprit réservait un abîme. 

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de 
bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l'hori- 
zon où Combray n'apparaissait pas encore ; quand 
du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait 
de Paris, mon père l'apercevait qui filait tour à 
tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en 
tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, 
prenez les couvertures, on est arrivé ». Et dans une 
des plus grandes promenades que nous faisions de 
Combray, il y avait un endroit où la route resserrée 
débouchait tout à coup sur un immense plateau 
fermé à l'horizon par des forêts déchiquetées que 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 91 

dépassait seule la fine pointe du clocher de Saint- 
Hilaire, mais si mince, si rose, qu'elle semblait 
seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait 
voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que 
de nature, cette petite marque d'art, cette unique 
indication humaine. Quand on se rapprochait et 
qu'on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée 
et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à 
côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre 
et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux 
d'automne, on aurait dit, s'élevant au-dessus du 
violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre 
presque de la couleur de la vigne vierge. 

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma 
grand'mère me faisait arrêter pour le regarder. 
Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les 
unes au-dessus des autres, avec cette juste et 
originale proportion dans les distances qui ne 
donne pas de la beauté et de la dignité qu'aux 
visages humains, il lâchait, laissait tomber à inter- 
valles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant 
un moment, tournoyaient en criant, comme si les 
vieilles pierres qui les laissaient s'ébattre sans 
paraître les voir, devenues tout d'un coup inhabi- 
tables et dégageant un principe d'agitation infinie, 
les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir 
rayé en tous sens le velours violet de l'air du soir, 
brusquement calmés ils revenaient s'absorber dans 
la tour, de néfaste redevenue propice, quelques- 
uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais 
happant peut-être quelque insecte, sur la pointe 
d'un clocheton, comme une mouette arrêtée avec 
l'immobilité d'un pêcheur à la crête d'une vague. 
Sans trop savoir pourquoi, ma grand'mère trouvait 
au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulga- 
rité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait 
aimer et croire riches d'une influence bienfaisante 



92 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

la nature quand la main de l'homme ne l'avait 
pas, comme faisait le jardiner de ma grand'tante, 
rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, 
toute partie de l'église qu'on apercevait la distin- 
guait de tout autre édifice par une sorte de pensée 
qui lui était infuse, mais c'était dans son clocher 
qu'elle semblait prendre conscience d'elle-même, 
affirmer une existence individuelle et responsable. 
C'était lui qui parlait pour elle. Je crois surtout 
que, confusément, ma grand'mère trouvait au 
clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus 
de prix au monde, l'air naturel et l'air distingué. 
Ignorante en architecture, elle disait : « Mes en- 
fants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n'est 
peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille 
figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s'il jouait du 
piano, il ne jouerait pas sec. » Et en le regardant, 
en suivant des yeux la douce tension, l'inclinaison 
fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient 
en s'élevant comme des mains jointes qui prient, 
elle s'unissait si bien à l'effusion de la flèche, que 
son regard semblait s'élancer avec elle ; et en même 
temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres 
usées dont le couchant n'éclairait plus que le faîte 
et qui, à partir du moment où elles entraient dans 
cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, 
paraissaient tout d'un coup montées bien plus 
haut, lointaines, comme un chant repris « en voix: 
de tête » une octave au-dessus. 

C'était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à 
toutes les occupations, à toutes les heures, à tous 
les points de vue de la ville, leur figure, leur cou- 
ronnement, leur consécration. De ma chambre, je 
ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été 
recouverte d'ardoises ; mais quand, le dimanche, 
je les voyais, par une chaude matinée d'été, flam- 
boyer comme un soleil noir, je me disais : « Mon 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 93 

Dieu ! neuf heures î il faut se préparer pour aller 
à la grand'messe si je veux avoir le temps d'aller 
embrasser tante Léonie avant », et je savais exacte- 
ment la couleur qu'avait le soleil sur la place, la 
chaleur et la poussière du marché, l'ombre que 
faisait le store du magasin où maman entrerait 
peut-être avant la messe, dans une odeur de toile 
ccrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui 
ferait montrer, en cambrant la taille, le patron 
qui, tout en se préparant à fermer, venait d'aller 
dans l'arrière-boutique passer sa veste du dimanche 
et se savonner les mains qu'il avait l'habitude, 
toutes les cinq minutes, même dans les circonstances 
les plus mélancoliques, de frotter l'une contre 
l'autre d'un air d'entreprise, de partie fine et de 
réussite. 

Quand après la messe, on entrait dire à Théodore 
d'apporter une brioche plus grosse que d'habitude 
parce que nos cousins avaient profité du beau 
temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, 
on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui- 
même comme une plus grande brioche bénie, 
avec des écailles et des égouttements gommeux de 
soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et 
le soir, quand je rentrais de promenade et pensais 
au moment où il faudrait tout à l'heure dire bonsoir 
à ma mère et ne plus la voir, il était au contraire si 
doux, dans la journée finissante, qu'il avait l'air 
d'être posé et enfoncé comme un coussin de velours 
brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, 
s'était creusé légèrement pour lui faire sa place 
ot refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui 
tournaient autour de lui semblaient accroître son 
silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque 
chose d'ineffable. 

Même dans les courses qu'on avait à faire derrière 
l'église, là où on ne la voyait pas, tout semblait 



94 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre 
les maisons, peut-être plus émouvant encore quand 
il apparaissait ainsi sans l'égJise. Et certes, il y 
en a bien d'autres qui sont plus beaux vus de cette 
façon, et j'ai dans mon souvenir des vignettes de 
clochers dépassant les toits, qui ont un autre carac- 
tère d'art que celles que composaient les tristes 
rues de Combray. Je n'oublierai jamais dans une 
curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, 
deux charmants hôtels du xviii^ siècle, qui me sont 
à beaucoup d'égards chers et vénérables et entre 
lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui 
descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique 
d'une église qu'ils cachent s'élance, ayant l'air de 
terminer, de surmonter leurs façades, mais d'une 
manière si différente, si précieuse, si annelée, si 
rose, si vernie, qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas 
plus partie que de deux beaux galets unis, entre les- 
quels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et 
crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et 
glacé d'émail. Même à Paris, dans un des quartiers 
les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on 
voit après un premier, un second et même un 
troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs 
rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois 
aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu'en tire 
l'atmosphère, d'un noir décanté de cendres, laquelle 
n'est autre que le dôme Saint-Augustin et qui 
donne à cette vue de Paris le caractère de certaines 
vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans 
aucune de ces petites gravures, avec quelque goût 
que ma mémoire ait pu les exécuter, elle ne put 
mettre ce que j'avais perdu depuis longtemps, le 
sentiment qui nous fait non pas considérer une 
chose comme un spectacle, mais y croire comme 
en un être sans équivalent, aucune d'elles ne tient 
sous sa dépendance toute une partie profonde de 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 95 

ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du 
clocher de Combray dans les rues qui sont derrière 
l'église. Qu'on le vît à cinq heures, quand on allait 
chercher les lettres à la poste, à quelques maisons 
de soi, à gauche, surélevant brusquement d'une 
cime isolée la ligne de faîte des toits ; que si, au 
contraire, on voulait entrer demander des nouvelles 
de M™« Sazerat, on suivît des yeux cette ligne 
redevenue basse après la descente de son autre 
versant en sachant qu'il faudrait tourner à la deu- 
xième rue après le clocher ; soit qu'encore, poussant 
plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, 
montrant de profil des arêtes et des surfaces nou- 
velles comme un solide surpris à un moment inconnu 
de sa révolution ; ou que, des bords de la Vivonne, 
l'abside musculeusement ramassée et remontée par 
la perspective semblât jaillir de l'effort que le 
clocher faisait pour lancer sa flèche au cœur du 
ciel ; c'était toujours à lui qu'il fallait revenir, 
toujours lui qui dominait tout, sommant les mai- 
sons d'un pinacle inattendu, levé devant moi comme 
le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans 
la foule des humains sans que je le confondisse 
pour cela avec elle. Et aujourd'hui encore si, dans 
une grande ville de province ou dans un quartier de 
Paris que je connais mal, un passant qui m'a «mis 
dans mon chemin » me montre au loin, comme un 
point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de 
couvent levant la pointe de son bonnet ecclésias- 
tique au coin d'une rue que je dois prendre, pour 
peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver 
quelque trait de ressemblance avec la figure chère 
et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assu- 
rer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, 
m'apercevoir qui, oublieux de la promeni de entre- 
prise ou de la course obligée, reste là, devant le 
clocher, pendant des heures, immobile, essayant de 



96 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

me souvenir, sentant au fond de moi des terres 
reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâ- 
tissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement 
que tout à l'heure quand je lui demandais de me 
renseigner, je cherche encore mon chemin, je 
tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur... 

En rentrant de la messe, nous rencontrions sou- 
vent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa 
profession d'ingénieur, ne pouvait, en dehors des 
grandes vacances, venir à sa propriété de Combray 
que du samedi soir au lundi matin. C'était un de 
ces hommes qui, en dehors d'une carrière scienti- 
fique où ils ont d'ailleurs brillamment réussi, pos- 
sèdent une culture toute différente, littéraire, artis- 
tique, que leur spécialisation professionnelle n'uti- 
lise pas et dont profite leur conversation. Plus 
lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions pas 
à cette époque que M. Legrandin eût une certaine 
réputation comme écrivain et nous fûmes très 
étonnés de voir qu'un musicien célèbre avait com- 
posé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus 
de « facilité » que bien des peintres, ils s'imaginent 
que la vie qu'ils mènent n'est pas celle qui leur 
aurait convenu et apportent à leurs occupations 
positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, 
soit une application soutenue et hautaine, mépri- 
sante, amère et consciencieuse. Grand, avec une 
belle tournure, un visage pensif et fin aux longues 
moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, 
d'une politesse raffinée, causeur comme nous n'en 
avions jamais entendu, il était aux yeux de ma 
famille, qui le citait toujours en exemple, le type de 
l'homme d'élite, prenant la vie de la façon la plus 
noble et la plus déUcate. Ma grand'mère lui repro- 
chait seulement de parler un peu trop bien, un 
peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son 
langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 97 

lavallière toujours flottantes, dans son veston 
droit presque d'écolier. Elle s'étonnait aussi des 
tirades enflammées qu'il entamait souvent contre 
l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, « cer- 
tainement le péché auquel pense saint Paul quand 
il parle du péché p>our lequel il n'y a pas de rémis- 
sion. » 

L'ambition mondaine était un sentiment que ma 
grand'mère était si incapable de ressentir et presque 
de comprendre, qu'il lui paraissait bien inutile de 
mettre tant d'ardeur à la flétrir. De plus, elle ne 
trouvait pas de très bon goût que M. Legradin, 
dont la sœur était mariée près de Balbec avec un 
gentilhomme bas-normand, se livrât à des attaques 
aussi violentes contre les nobles, allant jusqu'à 
reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous 
guillotinés. 

— Salut, amis ! nous disait-il en venant à notre 
rencontre. Vous êtes heureux d'habiter beaucoup 
ici ; demain il faudra que je rentre à Paris, dans 
ma niche. 

— Oh ! ajoutait-il, avec ce sourire doucement 
ironique et déçu, un peu distrait, qui lui était 
particulier, certes il y a dans ma maison toutes les 
choses inutiles. Il n'y manque que le nécessaire, un 
grand morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder 
toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie, 
petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. 
Vous avez une jolie âme, d'une qualité rare, une 
nature d'artiste, ne la laissez pas manquer de ce 
qu'il lui faut. 

Quand, à notre retour, ma tante nous faisait 
demander si M™® Goupil était arrivée en retard à 
la messe, nous étions incapables de la renseigner. 
En revanche nous ajoutions à son trouble en lui 
ilisant qu'un peintre travaillait dans l'église à 
copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. Françoise, 

Vol. I. 7 



98 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

envoyée aussitôt chez l'épicier, était revenue bre- 
douille par la faute de l'absence de Théodore à qui 
sa double profession de chantre aj^ant une part de 
l'entretien de l'église, et de garçon épicier donnait, 
avec des relations dans tous les mondes, un savoir 
universel. 

— Ah ! soupirait ma tante, je voudrais que ce 
soit déjà l'heure d'Eulalie. Il n'y a vraiment qu'elle 
qui pourra me dire cela. 

Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde 
qui s'était « retirée » après la mort de M^^ de la 
Bretonnerie, où elle avait été en place depuis son 
enfance, et qui avait pris à côté de l'église une 
chambre, d'où elle descendait tout le temps soit 
aux offices, soit, en dehors des offices, dire une 
petite prière ou donner un coup de main à Théo- 
dore ; le reste du temps elle allait voir des per- 
sonnes malades comme ma tante Léonie à qui elle 
racontait ce qui s'était passé à la messe ou aux 
vêpres. Elle ne dédaignait pas d'ajouter quelque 
casuel à la petite rente que lui servait la famille de 
ses anciens maîtres en allant de temps en temps 
visiter le linge du curé ou de quelque autre person- 
nalité marquante du monde clérical de Combray. 
Elle portait au-dessus d'une mante de drap noir un 
petit béguin blanc, presque de religieuse, et une 
maladie de peau donnait à une partie de ses joues 
et à son nez recourbé les tons rose vif de la balsa- 
mine. Ses visites étaient la grande distraction de 
ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne 
d'autre, en dehors de M. le Curé. Ma tante avait 
peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce 
qu'ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans 
l'une ou l'autre des deux catégories de gens qu'elle 
détestait. Les uns, les pires et dont elle s'était 
débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui 
conseillaient de ne pas « s'écouter » et professaient. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 



99 



fût-ce négativement et en ne la manifestant que 
par certains silences de désapprobation ou par 
certains sourires de doute, la doctrine subversive 
qu'une petite promenade au soleil et un bon bifteck 
saignant (quand elle gardait quatorze heures sur 
l'estomac deux méchantes gorgées d'eau de Vichy !) 
lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. 
L'autre catégorie se composait des personnes qui 
qui avaient l'air de croire qu'elle était plus gra- 
vement malade qu'elle ne pensait, qu'elle était 
aussi gravement malade qu'elle le disait. Aussi, 
ceux qu'elle avait laissé monter après quelques 
hésitations et sur les officieuses instances de Fran- 
çoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré 
combien ils étaient indignes de la faveur qu'on 
leur faisait en risquant timidement un : « Ne 
croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu 
par un beau temps », ou qui, au contraire, quand 
elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, 
c'est la fin, mes pauvres amis », lui avaient répondu : 
« Ah ! quand on n'a pas la santé ! Mais vous pouvez 
durer encore comme ça », ceux-là, les uns comme 
les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être 
reçus. Et si Françoise s'amusait de l'air épouvanté 
de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans 
la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui 
avait l'air de venir chez elle ou quand elle avait 
entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien 
plus, et comme d'un bon tour, des ruses toujours 
victorieuses de ma tante pour arriver à les faire 
congédier et de leur mine déconfite en s'en retour- 
nant sans l'avoir vue, et, au fond, admirait sa 
maîtresse qu'elle jugeait supérieure à tous ces gens 
puisqu'elle ne voulait pas les recevoir. En somme, 
ma tante exigeait à la fois qu'on l'approuvât dans 
son régime, qu'on la plaignît pour ses souffrances 
et qu'on la rassurât sur son avenir. 



loo A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

C'est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait 
lui dire vingt fois en une minute : « C'est la fin, ma 
pauvre Eulalie », vingt fois Eulalie répondait : 
« Connaissant votre maladie comme vous la connais- 
sez, madame Octave, vous irez à cent ans, comme 
me disait hier encore M^^^ Sazerin. » (Une des plus 
fermes croyances d'Eulalie, et que le nombre 
imposant des démentis apportés par l'expérience 
n'avait pas suffi à entamer, était que M°^^ Sazerat 
s'appelait M^^^ Sazerin.) 

— Je ne demande pas à aller à cent ans, répon- 
dait ma tante, qui préférait ne pas voir assigner à 
ses jours un terme précis. 

Et comme Eulalie savait avec cela comme per- 
sonne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites, 
qui avaient lieu régulièrement tous les dimanches 
sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante 
un plaisir dont la perspective l'entretenait ces 
jours-là dans un état agréable d'abord, mais bien 
vite douloureux comme une faim excessive, pour 
peu qu'Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette 
volupté d'attendre Eulalie tournait en supplice, ma 
tante ne cessait de regarder l'heure, bâillait, se sentait 
des faiblesses. Le coup de sonnette d'Eulalie, s'il arri- 
vait tout à la fin de la journée, quand elle ne l'es- 
pérait plus, la faisait presque se trouver mal. En 
réalité, le dimanche, elle ne pensait qu'à cette visite 
et sitôt le déjeuner fini, Françoise avait hâte que 
nous quittions la salle à manger pour qu'elle pût 
monter « occuper » ma tante. Mais (surtout à partir 
du moment où les beaux jours s'installaient à 
Combray) il y avait bien longtemps que l'heure 
altière de midi, descendue de la tour de Saint- 
Hilaire qu'elle armoriait des douze fleurons momen- 
tanés de sa couronne sonore, avait retenti autour 
de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi 
familièrement en sortant de l'église, quand nous 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN loi 

étions encore assis devant les assiettes des Mille et 
une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le 
repas. Car, au fond permanent d'œufs, de côtelettes, 
de pommes de terre, de confitures, de biscuits, 
qu'elle ne nous annonçait même plus, Françoise 
ajoutait — selon les travaux des champs et des 
vergers, le fruit de la marée, les hasards du com- 
merce, les politesses des voisins et son propre génie, 
et si bien que notre menu, comme ces quatre- 
feuilles qu'on sculptait au xiii® siècle au portail 
des cathédrales, reflétait un peu le rythme des 
saisons et des épisodes de la vie — : une barbue 
parce que la marchande» lui en avait garanti la 
fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une 
belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons 
à la moelle parce qu'elle ne nous en avait pas 
encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce 
que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps 
de descendre d'ici sept heures, des épinards pour 
changer, des abricots parce que c'était encore une 
rareté, des groseilles parce que dans quinze jours 
il n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann 
avait apportées exprès, des cerises, les premières 
qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans 
qu'il n'en donnait plus, du fromage à la crème que 
j'aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes 
parce qu'elle l'avait commandé la veille, une brioche 
parce que c'était notre tour de l'offrir. Quand tout 
cela était fini, composée expressément pour nous, 
mais dédiée plus spécialement à mon père qui était 
amateur, une crème au chocolat, inspiration, atten- 
tion personnelle de Françoise, nous était offerte, 
fugitive et légère comme une œuvre de circonstance 
où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût 
refusé d'en goûter en disant : « J'ai fini, je n'ai plus 
faim », se serait immédiatement ravalé au rang de 
ces goujats qui, même dans le présent qu'un artiste 



102 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

leur fait d'une de ses œuvres, regardent au poids 
et à la matière alors que n'y valent que l'intention 
et la signature. Même en laisser une seule goutte 
dans le plat eût témoigné de la même impolitesse 
que se lever avant la fin du morceau au nez du 
compositeur. 

Enfin ma mère me disait : « Voyons, ne reste pas 
ici indéfiniment, monte dans ta chambre si tu as 
trop chaud dehors, mais va d'abord prendre l'air 
un instant pour ne pas lire en sortant de table. » 
J'allais m'asseoir près de la pompe et de son auge, 
souvent ornée, comme un fond gothique, d'une 
salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le 
relief mobile de son corps allégorique et fuselé, 
sur le banc sans dossier ombragé d'un lilas, dans 
ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte 
de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre 
peu soignée duquel s'élevait par deux degrés, en 
saillie de la maison, et comme une construction 
indépendante, l'arrière-cuisine. On apercevait son 
dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle 
avait moins l'air de l'antre de Françoise que d'un 
petit temple de Vénus. Elle regorgeait des offrandes 
du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, 
venus parfois de hameaux assez lointains pour lui 
dédier les prémices de leurs champs. Et son faîte 
était toujours couronné du roucoulement d'une 
colombe. 

Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois 
consacré qui l'entourait, car, avant de monter lire, 
j'entrais dans le petit cabinet de repos que mon 
oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien 
militaire qui avait pris sa retraite comme comman- 
dant, occupait au rez-de-chaussée, et qui, même 
quand les fenêtre ouvertes laissaient entrer la cha- 
leur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient 
rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette 



1 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 103 

odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et 
ancien régime, qui fait rêver longuement les narines 
quand on pénètre dans certains pavillons de chasse 
abandonnés. Mais depuis nombre d'années je n'en- 
trais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce 
dernier ne venant plus à Combray à cause d'une 
brouille qui était survenue entre lui et ma famille, 
par ma faute, dans les circonstances suivantes : 
Une ou deux fois par mois, à Paris, on m'envoyait 
lui faire une visite, comme il finissait de déjeuner, en 
simple vareuse, servi par son domestique en veste 
de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plai- 
gnait en ronchonnant que,je n'étais pas venu depuis 
longtemps, qu'on l'abandonnait ; il m'offrait un 
massepain ou une mandarine, nous traversions un 
salon dans lequel on ne s'arrêtait jamais, où on ne 
faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de 
moulures dorées, les plafonds peints d'un bleu qui 
prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés 
en satin comme chez mes grands-parents, mais 
jaune ; puis nous passions dans ce qu'il appelait 
son cabinet de « travail » aux murs duquel étaient 
accrochées de ces gravures représentant sur fond 
noir une déesse charnue et rose conduisant un char, 
montée sur un globe, ou une étoile au front, qu'on 
aimait sous le second Empire parce qu'on leur 
trouvait un air pompéien, puis qu'on détesta, et 
qu'on recommence à aimer pour une seule et même 
raison, malgré les autres qu'on donne, et qui est 
qu'elles ont l'air second Empire. Et je restais avec 
mon oncle jusqu'à ce que son valet de chambre 
vînt lui demander de la part du cocher, pour quelle 
heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait 
alors dans une méditation qu'aurait craint de 
troubler d'un seul mouvement son valet de chambre 
émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le 
résultat, toujours identique. Enfin, après une 



I04 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

hésitation suprême, mon oncle prononçait infaillible- 
ment ces mots : « Deux heures et quart », que le 
valet de chambre répétait avec étonnement, mais 
sans discuter : « Deux heures et quart ? bien., je 
vais le dire... » 

A cette époque j'avais l'amour du théâtre, 
amour platonique, car mes parents ne m'avaient 
encore jamais permis d'y aller, et je me représentais 
d'une façon si peu exacte les plaisirs qu'on y goûtait 
que je n'étais pas éloigné de croire que chaque 
spectateur regardait comme dans un stéréoscope un 
décor qui n'était que pour lui, quoique semblable 
au millier d'autres que regardait, chacun pour soi, 
le reste des spectateurs. 

Tous les matins je courais jusqu'à la colonne 
Moriss pour voir les spectacles qu'elle annonçait. 
Rien n'était plus désintéressé et plus heureux que 
les rêves offerts à mon imagination par chaque 
pièce annoncée, et qui étaient conditionnés à la 
fois par les images inséparables des mots qui en 
composaient le titre et aussi de la couleur des 
affiches encore humides et boursouflées de colle sur 
lesquelles il se détachait. Si ce n'est une de ces 
œuvres étranges comme le Testament de César 
Girodot et Œdipe-Roi lesquelles s'inscrivaient, non 
sur l'affiche verte de l'Opéra-Comique, mais sur 
l'affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne 
me paraissait plus différent de l'aigrette étincelante 
et blanche des Diamants de la Couronne que le 
satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes 
parents m'ayant dit que quand j'irais pour la pre- 
mière fois au théâtre j'aurais à choisir entre ces 
deux pièces, cherchant à approfondir successivement 
le titre de l'une et le titre de l'autre, puisque c'était 
tout ce que je connaissais d'elles, pour tâcher de 
saisir en chacun le plaisir qu'il me promettait et de 
le comparer à celui que recelait l'autre, j'arrivais 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 105 

à me représenter avec tant de force, d'une part 
une pièce éblouissante et fière, de l'autre une pièce 
douce et veloutée, que j'étais aussi incapable de 
décider laquelle aurait ma préférence, que si, pour 
le dessert, on m'avait donné à opter entre du riz 
à l'Impératrice et de la crème au chocolat. 

Toutes mes conversations avec mes camarades 
portaient sur ces acteurs dont l'art, bien qu'il me 
fût encore inconnu, était la première forme, entre 
toutes celles qu'il revêt, sous laquelle se laissait 
pressentir par moi l'Art. Entre la manière que l'un 
ou l'autre avait de débiter, de nuancer une tirade, 
les différences les plus» minimes me semblaient 
avoir une importance incalculable. Et, d'après ce 
que l'on m'avait dit d'eux, je les classais par ordre 
de talent, dans des listes que je me récitais toute 
la journée, et qui avaient fini par durcir dans mon 
cerveau et par le gêner de leur inamovibilité. 

Plus tard,'' quand je fus au collège, chaque fois 
que pendant les classes je correspondais, aussitôt 
que le professeur avait la tête tournée, avec un 
nouvel ami, ma première question était toujours 
pour lui demander s'il était déjà allé au théâtre et 
s'il trouvait que le plus grand acteur était bien 
Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, 
Febvre ne venait qu'après Thiron, ou Delaunay 
qu'après Coquelin, la soudaine motilité que Coque- 
lin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans 
mon esprit pour y passer au deuxième rang, et 
l'agilité miraculeuse, la féconde animation dont se 
voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, 
rendait la sensation du fleurissement et de la vie 
à mon cerveau assoupli et fertilisé. 

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la 
vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre- 
Français m'avait causé le saisissement et les souf- 
frances de l'amour, combien le nom d'une étoile 



io6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

flamboyant à la porte d'un théâtre, combien, à la 
glace d'un coupé qui passait dans la rue avec ses 
chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du 
visage d'une femme que je pensais être peut-être 
une actrice laissait en moi un trouble plus prolongé, 
un effort impuissant et douloureux pour me repré- 
senter sa vie. Je classais par ordre de talent les 
plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, 
Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes 
m'intéressaient. Or mon oncle en connaissait beau- 
coup et aussi des cocottes que je ne distinguais pas 
nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et 
si nous n'allions le voir qu'à certains jours c'est 
que, les autres jours, venaient des femmes avec 
lesquelles sa famille n'aurait pas pu se rencontrer, 
du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, 
au contraire; sa trop grande facilité à faire à de 
jolies veuves qui n'avaient peut-être jamais été 
mariées, à des comtesses de nom ronflant, qui 
n'était sans doute qu'un nom de guerre, la politesse 
de les présenter à ma grand'mère ou même à leur 
donner des bijoux de famille, l'avait déjà brouillé 
plus d'une fois avec mon grand-père. Souvent, à un 
nom d'actrice qui venait dans la conversation, 
j'entendais mon père dire à ma mère, en souriant : 
« Une amie de ton oncle » ; et je pensais que le 
stage que peut-être pendant des années des hommes 
importants faisaient inutilement à la porte de telle 
femme qui ne répondait pas à leurs lettres et les 
faisait chasser par le concierge de son hôtel, mon 
oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi 
en le présentant chez lui à l'actrice, inapprochable 
à tant d'autres, qui était pour lui une intime 
amie. 

Aussi — sous le prétexte qu'une leçon qui avait 
été déplacée tombait maintenant si mal qu'elle 
m'avait empêché plusieurs fois et m'empêcherait 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 107 

encore de voir mon oncle — un jour, autre que 
celui qui était réservé aux visites que nous lui 
faisions, profitant de ce que mes parents avaient 
déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d'aller 
regarder la colonne d'affiches, pourquoi on me 
laissait aller seul, je courus jusqu'à lui. Je remarquai 
devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux 
qui avaient aux œillères un œillet rouge comme 
avait le cocher à sa boutonnière. De l'escalier j'en- 
tendis un rire et une voix de femme, et dès que 
j'eus sonné, un silence, puis le bruit de portes qu'on 
fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me 
voyant parut embarrasSé, me dit que mon oncle 
était très occupé, ne pourrait sans doute pas me 
recevoir, et, tandis qu'il allait pourtant le prévenir, 
la même voix que j'avais entendue disait : « Oh, 
si I laisse-le entrer ; rien qu'une minute, cela m'a- 
muserait tant. Sur la photographie qui est sur ton 
bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, 
dont la photographie est à côté de la sienne, n'est-ce 
pas ? Je voudrais le voir rien qu'un instant, ce 
gosse. » 

J'entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; 
finalement le valet de chambre me fit entrer. 

Sur la table, il y avait la même assiette de masse- 
pains que d'habitude ; mon oncle avait sa vareuse 
de tous les jours, mais en face de lui, en robe de 
soie rose avec un grand collier de perles au cou, 
était assise une jeune femme qui achevait de man- 
ger une mandarine. L'incertitude où j'étais s'il 
fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir 
et, n'osant pas trop tourner les yeux de son côté 
de peur d'avoir à lui parler, j'allai embrasser mon 
oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle 
lui dit : « Mon neveu », sans lui dire mon nom, ni 
me dire le sien, sans doute parce que, depuis les 
difficultés qu'il avait eues avec mon grand-père, il 



io8 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tâchait autant que possible d'éviter tout trait 
d'union entre sa famille et ce genre de relations. 

— Comme il ressemble à sa mère, dit-elle. 

— Mais vous n'avez jamais vu ma nièce qu'en 
photographie, dit vivement mon oncle d'un ton 
bourru. 

— Je vous demande pardon, mon cher ami, je 
l'ai croisée dans l'escalier l'année dernière quand 
vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l'ai 
vue que le temps d'un éclair et que votre escalier 
est bien noir, mais cela m'a suffi pour l'admirer. 
Ce petit homme a ses beaux yeux et aussi ça, dit- 
elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas 
de son front. Est-ce que madame votre nièce porte 
le même nom que vous, ami ? demanda-t-elle à 
mon oncle. 

— Il ressemble surtout à son père, grogna mon 
oncle qui ne se souciait pas plus de faire des pré- 
sentations à distance en disant le nom de maman 
que d'en faire de près. C'est tout à fait son pèro et 
aussi ma pauvre mère. 

— Je ne connais pas son père, dit la dame en 
rose avec une légère inclinaison de tête, et je n'ai 
jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous 
vous souvenez, c'est peu après votre grand chagrin 
que nous nous sommes connus. 

J'éprouvais une petite déception, car cette jeune 
dame ne différait pas des autres jolies femmes que 
j'avais vues quelquefois dans ma famille, notamment 
de la fille d'un de nos cousins chez lequel j'allais 
tous les ans le premier janvier. Mieux habillée 
seulement, l'amie de mon oncle avait le même 
regard vif et bon, elle avait l'air aussi franc et 
aimant. Je ne lui trouvais rien de l'aspect théâtral 
que j'admirais dans les photographies d'actrices, 
ni de l'expression diabolique qui eût été en rapport 
avec la vie qu'elle devait mener. J'avais peine à 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 109 

croire que ce fût une cocotte et surtout je n'aurais 
pas cru que ce fût une cocotte chic si je n'avais 
pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le 
collier de perles, si je n'avais pas su que mon oncle 
n'en connaissait que de la plus haute volée. Mais 
je me demandais comment le millionnaire qui lui 
donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait 
avoir du plaisir à manger sa fortune pour une 
personne qui avait l'air si simple et comme il faut. 
Et pourtant, en pensant à ce que devait être sa 
vie, l'immoralité m'en troublait peut-être plus que 
si elle avait été concrétisée devant moi en une 
apparence spéciale — d'être ainsi invisible comme 
le secret de quelque roman, de quelque scandale 
qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois 
et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir 
en beauté et haussé jusqu'au demi-monde et à la 
notoriété, celle que ses jeux de physionomie, ses 
intonations de voix, pareils à tant d'autres que je 
connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer 
comme une jeune fille de bonne famille, qui n'était 
plus d'aucune famille. 

On était passé dans le « cabinet de travail », et 
mon oncle, d'un air un peu gêné par ma présence, 
lui offrit des cigarettes. 

— Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis 
habituée à celles que le grand-duc m'envoie. Je lui 
ai dit que vous en étiez jaloux. Et elle tira d'un 
étui des cigarettes couvertes d'inscriptions étran- 
gères et dorées. « Mais si, reprit-elle tout d'un coup, 
je dois avoir rencontré chez vous le père de ce jeune 
homme. N'est-ce pas votre neveu ? Comment ai-je 
pu l'oublier ? Il a été tellement bon, tellement 
exquis pour moi », dit-elle d'un air modeste et 
sensible. Mais en pensant à ce qu'avait pu être 
l'accueil rude, qu'elle disait avoir trouvé exquis, 
de mon père, moi qui connaissais sa réserve et sa 



iio A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

froideur, j'étais gêné, comme par une indélicatesse 
qu'il aurait commise, de cette inégalité entre la 
reconnaissance excessive qui lui était accordée et 
son amabilité insuffisante. Il m'a semblé plus tard 
.que c'était un des côtés touchants du rôle de ces 
femmes oisives et studieuses, qu'elles consacrent 
leur générosité, leur talent, un rêve disponible de 
beauté sentimentale — car, comme les artistes,, 
elles ne le réalisent pas, ne le font pas entrer dans le 
cadre de l'existence commune — et un or qui leur 
coûte peu, à enrichir d'un sertissage précieux et 
fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes. 
Comme celle-ci, dans le fumoir où mon oncle était 
en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si 
doux, sa robe de soie rose, ses perles, l'élégance 
qui émane de l'amitié d'un grand-duc, de même elle 
avait pris quelque propos insignifiant de mon père, 
elle l'avait travaillé avec délicatesse, lui avait 
donné un tour, une appellation précieuse, et y 
enchâssant un de ses regards d'une si belle eau, 
nuancé d'humilité et de gratitude, elle le rendait 
changé en un bijou artiste, en quelque chose de 
« tout à fait exquis ». 

— Allons, voyons, il est l'heure que tu t'en 
ailles, me dit mon oncle. 

Je me levai, j'avais une envie irrésistible de 
baiser la main de la dame en rose, mais il me semblait 
que c'eût été quelque chose d'audacieux comme 
un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je 
me disais : « Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire », 
puis je cessai de me demander ce qu'il fallait faire 
pour pouvoir faire quelque chose. Et d'un geste 
aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons 
que je trouvais il y avait un moment en sa faveur, 
je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait. 

— Comme il est gentil ! il est déjà galant, il a 
un petit œil pour les femmes : il tient de son oncle. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN m 

Ce sera un parfait gentleman, ajouta-t-elle en 
serrant les dents pour donner à la phrase un accent 
légèrement britannique. Est-ce qu'il ne pourrait 
pas venir une fois prendre a cup of tea, comme disent 
nos voisins les Anglais ; il n'aurait qu'à m'envoyer 
un « bleu » le matin. 

Je ne savais pas ce que c'était qu'un « bleu ». 
Je ne comprenais pas la moitié des mots que disait 
la dame, mais la crainte que n'y fût cachée quelque 
question à laquelle il eût été impoli de ne pas 
répondre, m'empêchait de cesser de les écouter 
avec attention, et j'en éprouvais une grande 
fatigue. 

— Mais non, c'est impossible, dit mon oncle, 
en haussant les épaules, il est très tenu, il travaille 
beaucoup. Il a tous les prix à son cours, ajout a-t-il, 
à voix basse pour que je n'entende pas ce mensonge 
et que je n'y contredise pas. Qui sait ? ce sera peut- 
être un petit Victor Hugo, une espèce de Vaula- 
belle, vous savez. 

— J'adore les artistes, répondit la dame en rose, 
il n'y a qu'eux qui comprennent les femmes... 
Qu'eux et les êtres d'élite comme vous. Excusez 
mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle ? Est-ce 
les volumes dorés qu'il y a dans la petite biblio- 
thèque vitrée de votre boudoir ? Vous savez que 
vous m'avez promis de me les prêter, j'en aurai 
grand soin. 

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne 
répondit rien et me conduisit jusqu'à l'antichambre. 
Eperdu d'amour pour la dame en rose, je couvris 
de baisers fous les joues pleines de tabac de mon 
vieil oncle, et tandis qu'avec assez d'embarras il 
me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement 
qu'il aimerait autant que je ne parlasse pas de 
cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes 
aux yeux, que le souvenir de sa bonté était en 



lî'Z A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen 
de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si fort 
en effet que deux heures plus tard, après quelques 
phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas 
donner à mes parents une idée assez nette de la 
nouvelle importance dont j'étais doué, je trouvai 
plus explicite de leur raconter dans les moindres 
détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais 
pas ainsi causer d'ennuis à mon oncle. Comment 
l'aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je 
ne pouvais supposer que mes parents trouve- 
raient du mal dans une visite où je n'en trouvais 
pas. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un ami nous 
demande de ne pas manquer de l'excuser auprès 
d'une femme à qui il a été empêché d'écrire, et 
que nous négligions de le faire, jugeant que cette 
personne ne peut pas attacher d'importance à un 
silence qui n'en a pas pour nous. Je m'imaginais, 
comme tout le monde, que le cerveau des autres 
était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de 
réaction spécifique sur ce qu'on y introduisait ; et 
je ne doutais pas qu'en déposant dans celui de 
mes parents la nouvelle de la connaissance que 
mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse 
en même temps comme je le souhaitais le jugement 
bienveillant que je portais sur cette présentation. 
Mes parents malheureusement s'en remirent à des 
principes entièrement différents de ceux que je 
leur suggérais d'adopter, quand ils voulurent appré- 
cier l'action de mon oncle. Mon père et mon grand- 
père eurent avec lui des explications violentes ; 
j'en fus indirectement informé. Quelques jours 
après, croisant dehors mon oncle qui passait en 
voiture découverte, je ressentis la douleur, la 
reconnaissance, le remords que j'aurais voulu lui 
exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai 
qu'un coup de chapeau serait mesquin et pourrait 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 113 

faire supposer à mon oncle que je ne me croyais 
pas tenu envers lui à plus qu'à une banale politesse. 
Je résolus de m'abstenir de ce geste insuffisant et 
je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais 
en cela des ordres de mes parents, il ne le leur 
pardonna pas, et il est mort bien des années après 
sans qu'aucun de nous l'ait jamais revu. 

Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos 
maintenant fermé de mon oncle Adolphe, et, après 
m'être attardé aux abords de l'arrière-cuisine, 
quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me 
disait : « Je vais laisser ma fille de cuisine servir le 
café et monter l'eau chaudt, il faut que je me sauve 
chez M™« Octave », je me décidais à rentrer et 
montais directement lire chez moi. La fille de cui- 
sine était une personne morale, une institution 
permanente à qui des attributions invariables assu- 
raient une sorte de continuité et d'identité, à 
travers la succession des formes passagères en les- 
quelles elle s'incarnait, car nous n'eûmes jamais la 
même deux ans de suite. L'année où nous man- 
geâmes tant d'asperges, la fille de cuisine habituel- 
lement chargée de les « plumer » était une pauvre 
créature maladive, dans un état de grossesse déjà 
assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, 
et on s'étonnait même que Françoise lui laissât 
faire tant de courses et de besogne, car elle com- 
mençait à porter difficilement devant elle la mys- 
térieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont 
on devinait sous ses amples sarraux la forme magni- 
fique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui 
revêtent certaines des figures symboliques de 
Giotto dont M. Swann m'avait donné des photo- 
graphies. C'est lui-même qui nous l'avait fait remar- 
quer et quand il nous demandait des nouvelles de la 
fille de cuisine, il nous disait : « Comment va la 
Charité de Giotto ? » D'ailleurs elle-même, la 

Vol. I. 8 



114 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu'à la 
figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et 
carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, 
fortes et hommasses, matrones plutôt, dans les- 
quelles les vertus sont personnifiées à l'Arena. Et 
je me rends compte maintenant que ces Vertus et 
ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d'une 
autre manière. De même que l'image de cette fille 
était accrue par le symbole ajouté qu'elle portait 
devant son ventre, sans avoir l'air d'en comprendre 
le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la 
beauté et l'esprit, comme un simple et pesant 
fardeau, de même c'est sans paraître s'en douter 
que la puissante ménagère qui est représentée à 
l'Arena au-dessous du nom « Caritas » et dont la 
reproduction était accrochée au mur de ma salle 
d'études, à Combray, incarne cette vertu, c'est 
sans qu'aucune pensée de charité semble avoir 
jamais pu être exprimée par son visage énergique et 
vulgaire. Par une belle invention du peintre elle 
foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolu- 
ment comme si elle piétinait des raisins pour en 
extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté 
sur des sacs pour se hausser ; et elle tend à Dieu 
son cœur enflammé, disons mieux, elle le lui « passe », 
comme une cuisinière passe un tire-bouchon par 
le soupirail de son sous-sol à quelqu'un qui le lui 
demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L'Envie, 
elle, aurait eu davantage une certaine expression 
d'envie. Mais dans cette fresque-là encore, le sym- 
bole tient tant de place et est représenté comme si 
réel, le serpent qui sifiie aux lèvres de l'Envie est 
si gros, il lui remplit si complètement sa bouche 
grande ouverte, que les muscles de sa figure sont 
distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux 
d'un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et 
que l'attention de l'Envie — et la nôtre du même 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 115 

coup — tout entière concentrée sur l'action de ses 
lèvres, n'a guère de temps à donner à d'envieuses 
pensées. 

Malgré toute l'admiration que M. Swann pro- 
fessait pour ces figures de Giotto, je n'eus longtemps 
aucun plaisir à considérer dans notre salle d'études, 
où on avait accroché les copies qu'il m'en avait 
rapportées, cette Charité sans charité, cette Envie 
qui avait l'air d'une planche illustrant seulement 
dans un livre de médecine la compression de la 
glotte ou de la luette par une tumeur de la langue 
ou par l'introduction de l'instrument de l'opérateur, 
une Justice, dont le visage»grisâtre et mesquinement 
régulier était celui-là même qui, à Combray, carac- 
térisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches 
que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient 
enrôlées d'avance dans les milices de réserve de 
l'Injustice. Mais plus tard j'ai compris que l'étran- 
geté saisissante, la beauté spéciale de ces fresques te- 
nait à la grande place que le symbole y occupait, et 
que le fait qu'il fût présenté, non comme un symbole 
puisque la pensée symbolisée n'était pas exprimée, 
mais comme réel, comme effectivement subi ou 
matériellement manié, donnait à la signification de 
l'œuvre quelque chose de plus littéral et de plus 
précis, à son enseignement quelque chose de plus 
concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de 
cuisine, elle aussi, l'attention n'était-elle pas sans 
cesse ramenée à son ventre par le poids qui le 
tirait ; et de même encore, bien souvent la pensée 
des agonisants est tournée vers le côté effectif, 
douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la 
mort qui est précisément le côté qu'elle leur pré- 
sente, qu'elle leur fait rudement sentir et qui res- 
semble beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, 
à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, 
qu'à ce que nous appelons l'idée de la mort. 



ii6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue 
eussent en eux bien de la réalité puisqu'ils m'ap- 
paraissaient comme aussi vivants que la servante 
enceinte, et qu'elle-même ne me semblait pas 
beaucoup moins allégorique. Et peut-être cette 
non-participation (du moins apparente) de l'âme 
d'un être à la vertu qui agit par lui a aussi en dehors 
de sa valeur esthétique une réalité sinon psycholo- 
gique, au moins, comme on dit, physiognomonique. 
Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de rencontrer, 
au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, 
des incarnations vraiment saintes de la charité 
active, elles avaient généralement un air allègre, 
positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, 
ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun 
attendrissement devant la souffrance humaine, 
aucune crainte de la heurter, et qui est le visage 
sans douceur, le visage antipathique et sublime de 
la vraie bonté. 

Pendant que la fille de cuisine — faisant briller 
involontairement la supériorité de Françoise, comme 
l'Erreur, par le contraste, rend plus éclatant le 
triomphe de la Vérité — servait du café qui, selon 
maman, n'était que de l'eau chaude, et montait 
ensuite dans nos chambres de l'eau chaude qui 
était à peine tiède, je m'étais étendu sur mon lit, 
un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait 
en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile 
contre le soleil de l'après-midi derrière ses volets 
presque clos où un reflet de jour avait pourtant 
trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et 
restait immobile entre le bois et le vitrage, dans 
un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine 
assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur 
de la lumière ne m'était donnée que par les coups 
frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti 
par Françoise que ma tante ne « reposait pas » 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 117 

et qu'on pouvait faire du bruit) contre des caisses 
poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l'atmos- 
phère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient 
faire voler au loin des astres écarlates ; et aussi 
par les mouches qui exécutaient devant moi, dans 
leur petit concert, comme la musique de chambre de 
l'été : elle ne l'évoque pas à la façon d'un air de 
musique humaine, qui, entendu par hasard à la 
belle saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie 
à l'été par un lien plus nécessaire : née des beaux 
jours, ne renaissant qu'avec eux, contenant un peu 
de leur essence, elle n'en réveille pas seulement 
l'image dans notre mémoire, elle en certifie le 
retour, la présence effective, ambiante, immédiate- 
ment accessible. 

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au 
plein soleil de la rue ce que l'ombre est au rayon, 
c'est-à-dire aussi lumineuse que lui et offrait à 
mon imagination le spectacle total de l'été dont 
mes sens, si j'avais été en promenade, n'auraient pu 
jouir que par morceaux ; et ainsi elle s'accordait 
bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées 
par mes livres et qui venaient l'émouvoir) suppor- 
tait, pareil au repos d'une main immobile au milieu 
d'une eau courante, le choc et l'animation d'un 
torrent d'activité. 

Mais ma grand'mère, même si le temps trop 
chaud s'était gâté, si un orage ou seulement un 
grain était survenu, venait me supplier de sortir. 
Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j'allais du 
moins la continuer au jardin, sous le marronnier, 
dans une petite guérite en sparterie et en toile 
au fond de laquelle j'étais assis et me croyais caché 
aux yeux des personnes qui pourraient venir faire 
visite à mes parents. 

Et ma pensée n'était-elle pas aussi comme une 
autre crèche au fond de laquelle je sentais que je 



ii8 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

restais enfoncé, même pour regarder ce qui se 
passait au dehors ? Quand je voyais un objet 
extérieur, la conscience que je le voyais restait entre 
moi et lui, le bordait d'un mince liséré spirituel qui 
m'empêchait de jamais toucher directement sa 
matière ; elle se volatilisait en quelque sorte avant 
que je prisse contact avec elle, comme un corps 
incandescent qu'on approche d'un objet mouillé 
ne touche pas son humidité parce qu'il se fait 
toujours précéder d'une zone d'évaporation. Dans 
l'espèce d'écran diapré d'états différents que, tandis 
que je lisais, déployait simultanément ma con- 
science, et qui allaient des aspirations les plus 
profondément cachées en moi-même jusqu'à la 
vision tout extérieure de l'horizon que j'avais, au 
bout du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord 
en moi de plus intime, la poignée sans cesse en 
mouvement qui gouvernait le reste, c'était ma 
croyance en la richesse philosophique, en la beauté 
du livre que je lisais, et mon désir de me les appro- 
prier, quel que fût ce livre. Car, même si je l'avais 
acheté à Combray, en l'apercevant devant l'épicerie 
Borange, trop distante de la maison pour que 
Françoise pût s'y fournir comme chez Camus, mais 
mieux achalandée comme papeterie et librairie, 
retenu par des ficelles dans la mosaïque des bro- 
chures et des livraisons qui revêtaient les deux 
vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de 
pensées qu'une porte de cathédrale, c'est que je 
l'avais reconnu pour m'avoir été cité comme un 
ouvrage remarquable par le professeur ou le cama- 
rade qui me paraissait à cette époque détenir le 
secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, 
à demi incompréhensibles, dont la connaissance 
était le but vague mais permanent de ma pensée. 
Après cette croyance centrale qui, pendant ma 
ecture, exécutait d'incessants mouvements du 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 119 

dedans au dehors, vers la découverte de la vérité, 
venaient les émotions que me donnait l'action à 
laquelle je prenais part, car ces après-midi-là 
étaient plus remplis d'événements dramatiques que 
ne l'est souvent toute une vie. C'était les événements 
qui survenaient dans le livre que je lisais; il est 
vrai que les personnages qu'ils affectaient n'étaient 
pas « réels », comme disait Françoise. Mais tous 
les sentiments que nous font éprouver la joie ou 
l'infortune d'un personnage réel ne se produisent 
en nous que par l'intermédiaire d'une image de 
cette joie ou de cette infortune ; l'ingéniosité du 
premier romancier consista, à comprendre que dans 
l'appareil de nos émotions, l'image étant le seul 
élément essentiel, la simplification qui consisterait 
à supprimer purement et simplement les personnages 
réels serait un perfectionnement décisif. Un être 
réel, si profondément que nous sympathisions avec 
lui, pour une grande part est perçu par nos sens, 
c'est-à-dire nous reste opaque, offre un poids mort 
que notre sensibilité ne peut soulever. Qu'un mal- 
heur le frappe, ce n'est qu'en une petite partie de 
la notion totale que nous avons de lui que nous 
pourrons en être émus ; bien plus, ce n'est qu'en 
une partie de la notion totale qu'il a de soi qu'il 
pourra l'être lui-même. La trouvaille du romancier 
a été d'avoir l'idée de remplacer ces parties impé- 
nétrables à l'âme par une quantité égale de parties 
immatérielles, c'est-à-dire que notre âme peu.t 
s'assimiler. Qu'importe dès lors que les actions, les 
émotions de ces êtres d'un nouveau genre nous 
apparaissent comme vraies, puisque nous les avons 
faites nôtres, puisque c'est en nous qu'elles se 
produisent, qu'elles tiennent sous leur dépendance, 
tandis que nous tournons fiévreusement les pages 
du livre, la rapidité de notre respiration et l'inten- 
sité de notre regard. Et une fois que le romancier 



k 



I20 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nous a mis dans cet état, où comme dans tous les 
états purement intérieurs toute émotion est décu- 
plée, où son livre va nous troubler à la façon d'un 
rêve mais d'un rêve plus clair que ceux que nous 
avons en dormant et dont le souvenir durera davan- 
tage, alors, voici qu'il déchaîne en nous pendant 
une heure tous les bonheurs et tous les malheurs 
possibles dont nous mettrions dans la vie des 
années à connaître quelques-uns, et dont les plus 
intenses ne nous seraient jamais révélés parce que 
la lenteur avec laquelle iJs se produisent nous en 
ôte la perception; (ainsi notre cœur change, dans 
la vie, et c'est la pire douleur ; mais nous ne la 
connaissons que dans la lecture, en imagination : 
dans la réalité il change, comme certains phéno- 
mènes de la nature se produisent assez lentement 
pour que, si nous pouvons constater successivement 
chacun de ses états différents, en revanche, la 
sensation même du changement nous soit épargnée.) 
Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie 
des personnages, venait ensuite, à demi projeté 
devant moi, le paysage où se déroulait l'action et 
qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande 
influence que l'autre, que celui que j'avais sous les 
yeux quand je les levais du livre. C'est ainsi que 
pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de 
Combray, j'ai eu, à cause du livre que je lisais 
alors, la nostalgie d'un pays montueux et fiuviatile, 
où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond 
de l'eau claire, des morceaux de bois pourrissaient 
sous des touffes de cresson : non loin montaient 
le long de murs bas des grappes de fleurs violettes 
et rougeâtres. Et comme le rêve d'une femme qui 
m'aurait aimé était toujours présent à ma pensée, 
ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des 
eaux courantes ; et quelle que fût la femme que 
j'évoquais, des grappes de fleurs violettes et rou- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 121 

geâtres s'élevaient aussitôt de chaque côté d'elle 
comme des couleurs complémentaires. 

Ce n'était pas seulement parce qu'une image dont 
nous rêvons reste toujours marquée, s'embellit et 
bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par 
hasard l'entourent dans notre rêverie ; car ces 
paysages des livres que je lisais n'étaient pas pour 
moi que des paysages plus vivement représentés 
à mon imagination que ceux que Combray mettait 
sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. 
Par le choix qu'en avait fait l'auteur, par la foi 
avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa 
parole comme d'une révélation, ils me semblaient 
être — impression que ne me donnait guère le 
pays oti je me trouvais, et surtout notre jardin, 
produit sans prestige de la correcte fantaisie du 
jardinier que méprisait ma grand'mère — une 
part véritable de la Nature elle-même, digne d'être 
étudiée et approfondie. 

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais 
un livre, d'aller visiter la région qu'il décrivait, 
j'aurais cru faire un pas inestimable dans la con- 
quête de la vérité. Car si on a la sensation d'être 
toujours entouré de son âme, ce n'est pas comme 
d'une prison immobile : plutôt on est comme em- 
porté avec elle dans un perpétuel élan pour la 
dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une 
sorte de découragement, entendant toujours autour 
de soi cette sonorité identique qui n'est pas écho 
du dehors, mais retentissement d'une vibration 
interne. On cherche à retrouver dans les choses, 
devenues par là précieuses, le reflet que notre 
âme a projeté sur elles ; on est déçu en constatant 
qu'elles semblent dépourvues dans la nature du 
charme qu'elles devaient, dans notre pensée, au 
voisinage de certaines idées ; parfois on convertit 
toutes les forces de cette âme en habileté, en splen- 



122 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

deur pour agir sur des êtres dont nous sentons 
bien qu'ils sont situés en dehors de nous et que 
nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j'imaginais 
toujours autour de la femme que j'aimais les lieux 
que je désirais le plus alors, si j'eusse voulu que 
ce fût elle qui me les fît visiter, qui m'ouvrît l'accès 
d'un monde inconnu, ce n'était pas par le hasard 
d'une simple association de pensée ; non, c'est que 
mes rêves de voyage et d'amour n'étaient que des 
moments — que je sépare artificiellement aujour- 
d'hui comme si je pratiquais des sections à des 
hauteurs différentes d'un jet d'eau irisé et en 
apparence immobile — dans un même et infié- 
chissable jaillissement de toutes les forces de ma vie. 
Enfin, en continuant à suivre du dedans au 
dehors les états simultanément juxtaposés dans ma 
conscience, et avant d'arriver jusqu'à l'horizon 
réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d'un 
autre genre, celui d'être bien assis, de sentir la 
bonne odeur de l'air, de ne pas être dérangé par 
une visite : et, quand une heure sonnait au clocher 
de Saint- Hi] aire, de voir tomber morceau par 
morceau ce qui de l'après-midi était déjà consommé, 
jusqu'à ce que j'entendisse le dernier coup qui me 
permettait de faire le total et après lequel le long 
silence qui le suivait semblait faire commencer, 
dans le ciel bleu, toute la partie qui m'était encore 
concédée pour lire jusqu'au bon dîner qu'apprêtait 
Françoise et qui me réconforterait des fatigues 
prises, pendant la lecture du livre, à la suite de 
son héros. Et à chaque heure il me semblait que 
c'étaient quelques instants seulement auparavant 
que la précédente avait sonné ; la plus récente 
venait s'inscrire tout près de l'autre dans le ciel 
et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent 
tenu dans ce petit arc bleu qui était compris entre 
leurs deux marques d'or. Quelquefois même cette 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 123 

heure prématurée sonnait deux coups de plus que 
la dernière ; il y en avait donc une que je n'avais 
pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu 
n'avait pas eu lieu pour moi ; l'intérêt de la lecture, 
magique comme un profond sommeil, avait donné 
le change à mes oreilles hallucinées et effacé la 
cloche d'or sur la surface azurée du silence. Beaux 
après-midi du dimanche sous le marronnier du 
jardin de Combray, soigneusement vidés par moi 
des incidents médiocres de mon existence person- 
nelle que j'y avais remplacés par une vie d'aven- 
tures et d'aspirations étranges au sein d'un pays 
arrosé d'eaux vives, vouS m'évoquez encore cette 
vie quand je pense à vous et vous la contenez en 
effet pour l'avoir peu à peu contournée et enclose 
— tandis que je progressais dans ma lecture et 
que tombait la chaleur du jour — dans le cristal 
successif, lentement changeant et traversé de 
feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odo- 
rantes et limpides. 

Quelquefois j'étais tiré de ma lecture, dès le 
milieu de l'après-midi, par la fille du jardinier, qui 
courait comme une folle, renversant sur son pas- 
sage un oranger, se coupant un doigt, se cassant 
une dent et criant : « Les voilà, les voilà ! » pour 
que Françoise et moi nous accourions et ne man- 
quions rien du spectacle. C'était les jours où, pour 
des manœuvres de garnison, la troupe traversait 
Combray, prenant généralement la rue Sainte- 
Hildegarde. Tandis que nos domestiques assis en 
rang sur des chaises en dehors de la grille regar- 
daient les promeneurs dominicaux de Combray et 
se faisaient voir d'eux, la fille du jardinier, par la 
fente que laissaient entre elles deux maisons loin- 
taines de l'avenue de la Gare, avait aperçu l'éclat 
des casques. Les domestiques avaient rentré pré- 
cipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers 



124 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient 
toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les 
maisons, couvrant les trottoirs submergés comme 
des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent 
déchaîné. 

— Pauvres enfants, disait Françoise à peine 
arrivée à la grille et déjà en larmes ; pauvre jeu- 
nesse qui sera fauchée comme un pré ; rien que d'y 
penser j'en suis choquée, ajoutait-elle en mettant 
la main sur son cœur, là où elle avait reçu ce choc. 

— C'est beau, n'est-ce pas, madame Françoise, 
de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas à la 
vie ? disait le jardinier pour la faire « monter ». 

Il n'avait pas parlé en vain : 

— De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc 
qu'il faut tenir, si ce n'est pas à la vie, le seul cadeau 
que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois. Hélas ! 
mon Dieu ! C'est pourtant vrai qu'ils n'y tiennent 
pas ! Je les ai vus en 70 ; ils n'ont plus peur de la 
mort, dans ces misérables guerres ; c'est ni plus 
ni moins des fous ; et puis ils ne valent plus la 
corde pour les pendre, ce n'est pas des hommes, 
c'est des lions. (Pour Françoise la comparaison 
d'un homme à un lion, qu'elle prononçait li-on, 
n'avait rien de flatteur.) 

La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court 
pour qu'on pût voir venir de loin, et c'était par 
cette fente entre les deux maisons de l'avenue de la 
Gare qu'on apercevait toujours de nouveaux casques 
courant et brillant au soleil. Le jardinier aurait 
voulu savoir s'il y en avait encore beaucoup à passer, 
et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout d'un 
coup sa fille s'élançait comme d'une place assiégée, 
faisait une sortie, atteignait l'angle de la rue, et 
après avoir bravé cent fois la mort, venait nous 
rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle 
qu'ils étaient bien un mille qui venaient sans 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 125 

arrêter du côté de Thiberzy et de Méséglise. Fran- 
çoise et le jardinier, réconciliés, discutaient sur la 
conduite à tenir en cas de guerre : 

— Voyez- vous, Françoise, disait le jardinier, la 
révolution vaudrait mieux, parce que quand on la 
déclare il n'y a que ceux qui veulent partir qui y vont. 

— Ah ! oui, au moins je comprends cela, c'est 
plus franc. 

Le jardinier croyait qu'à la déclaration de guerre 
on arrêtait tous les chemins de fer. 

— Pardi, pour pas qu'on se sauve, disait Fran- 
çoise. 

Et le jardinier : « Ah !• ils sont malins », car il 
n'admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce 
de mauvais tour que l'État essayait de jouer au 
peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, 
il n'est pas une seule personne qui n'eût filé. 

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, 
je retournais à mon livre, les domestiques se réins- 
tallaient devant la porte à regarder tomber la 
poussière et l'émotion qu'avaient soulevées les 
soldats. Longtemps après que l'accalmie était 
venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noir- 
cissait encore les rues de Combray. Et devant 
chaque maison, même celles où ce n'était pas 
l'habitude, les domestiques ou même les maîtres, 
assis en regardant, festonnaient le seuil d'un liséré 
capricieux et sombre comme celui des algues et 
des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe 
et la broderie au rivage, après qu'elle s'est éloignée. 

Sauf ces jours-là, je pouvais d'habitude, au 
contraire, lire tranquille. Mais l'interruption et 
le commentaire qui furent apportés une fois par 
une visite de Swann à la lecture que j'étais en 
train de faire du livre d'un auteur tout nouveau 
pour moi, Bergotte, eut cette conséquence que, 
pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré 



126 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

de fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond 
tout autre, devant le portail d'une cathédrale 
gothique, que se détacha désormais l'image d'une 
des femmes dont je rêvais. 

J'avais entendu parler de Bergotte pour la pre- 
mière fois par un de mes camarades plus âgé que 
moi et pour qui j'avais une grande admiration, 
Bloch. En m'entendant lui avouer mon admiration 
pour la Nuit d'Octobre, il avait fait éclater un rire 
bruyant comme une trompette et m'avait dit : 
« Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur 
de Musset. C'est un coco des plus malfaisants et 
une assez sinistre brute. Je dois confesser d'ailleurs, 
que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun 
dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a 
pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, 
de ne signifier absolument rien. C'est : « La blanche 
Oloossone et la blanche Camire » et « La fille de 
Minos et de Pasiphaé ». Ils m'ont été signalés à la 
décharge de ces deux malandrins par un article 
de mon très cher maître, le Père Lecomte, agréable 
aux Dieux immortels. A propos voici un livre que 
je n'ai pas le temps de lire en ce moment qui est 
recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. 
Il tient, m'a-t-on dit, l'auteur, le sieur Bergotte, 
pour un coco des plus subtils ; et bien qu'il fasse 
preuve, des fois, de mansuétudes assez mal expli- 
cables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis 
donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assem- 
bleur de ryhtmes qui a écrit Baghavat et le Lévrier 
de Magnus a dit vrai, par Apollon tu goûteras, 
cher maître, les joies nectaréennes de l'Olympos. » 
C'est sur un ton sarcastique qu'il m'avait demandé 
de l'appeler « cher maître » et qu'il m'appelait lui- 
même ainsi. Mais en réalité nous prenions un 
certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de 
l'âge où on croit qu'on crée ce qu'on nomme. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 127 

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en cau- 
sant avec Bloch et en lui demandant des explica- 
tions, le trouble où il m'avait jeté quand il m'avait 
dit que les beaux vers (à moi qui n'attendais d'eux 
rien moins que la révélation de la vérité) étaient 
d'autant plus beaux qu'ils ne signifiaient rien du 
tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison. 
Il y avait d'abord été bien accueilli. Mon grand- 
père, il est vrai, prétendait que chaque fois que 
je me liais avec un de mes camarades plus qu'avec 
les autres et que je l'amenais chez nous, c'était 
toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en 
principe — même son a«ni Swann était d'origine 
juive — s'il n'avait trouvé que ce n'était pas d'ha- 
bitude parmi les meilleurs que je le choisissais. 
Aussi quand j'amenais un nouvel ami, il était bien 
rare qu'il ne fredonnât pas : « Dieu de nos Pères » 
de la Juive ou bien « Israël romps ta chaîne », ne 
chantant que l'air naturellement (Ti la lam ta 
lam, talim), mais j'avais peur que mon camarade 
ne le connût et ne rétablît les paroles. 

Avant de les avoir vus, rien qu'en entendant leur 
nom qui, bien souvent, n'avait rien de particu- 
lièrement Israélite, il devinait non seulement l'ori- 
gine juive de ceux de mes amis qui l'étaient en 
effet, mais même ce qu'il y avait quelquefois de 
fâcheux dans leur famille. 

— Et comment s'appelle-t-il ton ami qui vient 
ce soir ? 

— Dumont, grand-père. 

— Dumont ! Oh ! je me méfie. 
Et il chantait : 

« Archers, faites bonne garde! 
Veillez sans trêve et sans bruit ; » 

Et après nous avoir posé adroitement quelques 
questions plus précises, il s'écriait : « A la garde ! 



128 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

A la garde ! » ou, si c'était le patient lui-même 
déjà arrivé qu'il avait forcé à son insu, par un 
interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, 
alors, pour nous montrer qu'il n'avait plus aucun 
doute, il se contentait de nous regarder en fredon- 
nant imperceptiblement : 

(c De ce timide Israélite 
Quoi, vous guidez ici les pas ! » 

ou : 

« Champs paternels, Héhron, douce vallée. » 

ou encore : 

« Oui je suis de la race élue. » 

Ces petites manies de mon grand-père n'impli- 
quaient aucun sentiment malveillant à l'endroit de 
mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes 
parents pour d'autres raisons. Il avait commencé par 
agacer mon père qui, le voyant mouillé, lui avait 
dit avec intérêt : 

— Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il 
donc ? est-ce qu'il a plu ? Je n'y comprends rien, 
le baromètre était excellent. 

Il n'en avait tiré que cette réponse : 

— Monsieur, je ne puis absolument vous dire 
s'il a plu. Je vis si résolument en dehors des con- 
tingences physiques que mes sens ne prennent pas 
la peine de me les notifier. 

— Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, 
m'avait dit mon père quand Bloch fut parti. Com- 
ment ! il ne peut même pas me dire le temps qu'il 
fait ! Mais il n'y a rien de plus intéressant ! C'est 
un imbécile. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 129 

Puis Bloch avait déplu à ma grand'mère parce 
que, après le déjeuner comme elle disait qu'elle 
était un peu souffrante, il avait étouffé un sanglot 
et essuyé des larmes. 

— Comment veux-tu que ça soit sincère, me 
dit-elle, puisqu'il ne me connaît pas ; ou bien alors 
il est fou. 

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce 
que, étant venu déjeuner une heure et demie en retard 
et couvert de boue, au lieu de s'excuser, il avait dit : 

— Je ne me laisse jamais influencer par les 
perturbations de l'atmosphère ni par les divisions 
conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volon- 
tiers l'usage de la pipe d'opium et du kriss malais, 
mais j'ignore celui de ces instruments infiniment 
plus pernicieux et d'ailleurs platement bourgeois, 
la montre et le parapluie. 

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était 
pas pourtant l'ami que mes parents eussent sou- 
haité pour moi ; ils avaient fini par penser que les 
larmes que lui avait fait verser l'indisposition de 
ma grand'mère n'étaient pas feintes ; mais ils 
savaient d'instinct ou par expérience que les élans 
de notre sensibilité ont peu d'empire sur la suite de 
nos actes et la conduite de notre vie, et que le 
respect des obligations morales, la fidélité aux 
amis, l'exécution d'une œuvre, l'observance d'un 
régime, ont un fondement plus sûr dans des habi- 
tudes aveugles que dans ces transports momentanés, 
ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à 
Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas 
plus qu'il est convenu d'accorder à ses amis, selon 
les règles de la morale bourgeoise ; qui ne m'enver- 
raient pas inopinément une corbeille de fruits parce 
qu'ils auraient ce jour-là pensé à moi avec ten- 
dresse, mais qui, n'étant pas capables de faire 
pencher en ma faveur la juste balance des devoirs 

Vol. I. 9 



I30 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

et des exigences de l'amitié sur un simple mouve- 
ment de leur imagination et de leur sensibilité, 
ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice. 
Nos torts même font difficilement départir de ce 
qu'elles nous doivent ces natures dont ma grand'- 
tante était le modèle, elle qui, brouillée depuis des 
années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, 
ne modifia pas pour cela le testament oii elle lui 
laissait toute sa fortune, parce que c'était sa plus 
proche parente et que cela « se devait ». 

Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me 
faire plaisir, les problèmes insolubles que je me 
posais à propos de la beauté dénuée de signification 
de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient 
davantage et me rendaient plus souffrant que 
n'auraient fait de nouvelles conversations avec lui, 
bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on 
l'aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner 
comme il venait de m'apprendre — nouvelle qui plus 
tard eut beaucoup d'influence sur ma vie, et la rendit 
plus heureuse, puis plus malheureuse — que toutes 
les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y 
en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il 
ne m'avait assuré avoir entendu dire de la façon la 
plus certaine que ma grand'tante avait eu une 
jeunesse orageuse et avait été publiquement entre- 
tenue. Je ne pus me retenir de répéter ces propos à 
mes parents, on le mit à la porte quand il revint, 
et quand je l'abordai ensuite dans la rue, il fut 
extrêmement froid pour moi. 

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai. 

Les premiers jours, comme un air de musique 
dont on raffolera, mais qu'on ne distingue pas 
encore, ce que je devais tant aimer dans son style 
ne m'apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le 
roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement 
intéressé par le sujet, comme dans ces premiers 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 131 

moments de l'amour où on va tons les jours retrou- 
ver une femme à quelque réunion, à quelque diver- 
tissement par les agréments desquels on se croit 
attiré. Puis je remarquai les expressions rares, 
presque archaïques qu'il aimait employer à certains 
moments où un flot caché d'harmonie, un prélude 
intérieur, soulevait son style ; et c'était aussi à ces 
moments-là qu'il se mettait à parler du « vain 
songe de la vie », de « l'inépuisable torrent des 
belles apparences », du « tourment stérile et délicieux 
de comprendre et d'aimer », des « émouvantes 
effigies qui anoblissent à jamais la façade vénérable 
et charmante des cathédrales », qu'il exprimait 
toute une philosophie nouvelle pour moi par de 
merveilleuses images dont on aurait dit que c'était 
elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui 
s'élevait alors et à l'accompagnement duquel elles 
donnaient quelque chose de sublime. Un de ces 
passages de Bergotte, le troisième ou le quatrième 
que j'eusse isolé du reste, me donna une joie incom- 
parable à celle que j'avais trouvée au premier, 
une joie que je me sentis éprouver en une région 
plus profonde de moi-même, plus unie, plus vaste, 
d'où les obstacles et les séparations semblaient 
avoir été enlevés. C'est que, reconnaissant alors ce 
même goût pour les expressions rares, cette même 
effusion musicale, cette même philosophie idéaliste 
qui avait déjà été les autres fois, sans que je m'en 
rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n'eus 
plus l'impression d'être en présence d'un morceau 
particulier d'un certain livre de Bergotte, traçant 
à la surface de ma pensée une figure purement 
linéaire, mais plutôt du « morceau idéal » de Ber- 
gotte, commun à tous ses livres et auquel tous les 
passages analogues qui venaient se confondre avec 
lui auraient donné une sorte d'épaisseur, de volume, 
dont mon esprit semblait agrandi. 



132 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Je n'étais pas tout à fait le seul admirateur de 
Bergotte ; il était aussi l'écrivain préféré d'une 
amie de ma mère qui était très lettrée ; enfin pour 
]ire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon 
faisait attendre ses malades ; et ce fut de son 
cabinet de consultation, et d'un parc voisin de 
Combray, que s'envolèrent quelques-unes des pre- 
mières graines de cette prédilection pour Bergotte, 
espèce si rare alors, aujourd'hui universellement 
répandue, et dont on trouve partout en Europe, 
en Amérique, jusque dans le moindre village, la 
fleur idéale et commune. Ce que l'amie de ma mère 
et, paraît-il, le docteur du Boulbon aimaient sur- 
tout dans les livres de Bergotte c'était, comme 
moi, ce même flux mélodique, ces expressions 
anciennes, quelques autres très simples et connues, 
mais pour lesquelles la place où il les mettait en 
lumière semblait révéler de sa part un goût parti- 
culier ; enfin, dans les passages tristes, une certaine 
brusquerie, un accent presque rauque. Et sans 
doute lui-même devait sentir que là étaient ses 
plus grands charmes. Car dans les livres qui sui- 
virent, s'il avait rencontré quelque grande vérité, 
ou le nom d'une célèbre cathédrale, il interrompait 
son récit et dans une invocation, une apostrophe, 
une longue prière, il donnait un libre cours à ces 
effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient 
intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par 
les ondulations de la surface, plus douces peut-être 
encore, plus harmonieuses quand elles étaient 
ainsi voilées et qu'on n'aurait pu indiquer d'une 
manière précise où naissait, où expirait leur mur- 
mure. Ces morceaux auxquels il se complaisait 
étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les 
savais par cœur. J'étais déçu quand il reprenait le 
fil de son récit. Chaque fois qu'il parlait de quelque 
chose dont la beauté m'était restée jusque-là cachée. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 133 

des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de 
Paris, d'Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une 
image exploser cette beauté jusqu'à moi. Aussi 
sentant combien il y avait de parties de l'univers 
que ma perception infirme ne distinguerait pas s'il 
ne les rapprochait de moi, j'aurais voulu posséder 
une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes 
choses, surtout sur celles que j'aurais l'occasion de 
voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement 
sur d'anciens monuments français et certains 
paysages maritimes, parce que l'insistance avec 
laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu'il les 
tenait pour riches de signification et de beauté. 
Malheureusement sur presque toutes choses j'igno- 
rais son opinion. Je ne doutais pas qu'elle ne fût 
entièrement différente des miennes, puisqu'elle 
descendait d'un monde inconnu vers lequel je 
cherchais à m'élever : persuadé que mes pensées 
eussent paru ineptie à cet esprit parfait, j'avais 
tellement fait table rase de toutes, que quand par 
hasard il m'arriva d'en rencontrer, dans tel de ses 
livres, une que j'avais déjà eue moi-même, mon 
cœur se gonflait comme si un dieu dans sa bonté 
me l'avait rendue, l'avait déclarée légitime et belle. 
Il arrivait parfois qu'une page de lui disait les mêmes 
choses que j'écrivais souvent la nuit à ma grand'- 
mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, 
si bien que cette page de Bergotte avait l'air d'un 
recueil d'épigraphes pour être placées en tête de 
mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de 
composer un livre, certaines phrases dont la qualité 
ne suffit pas pour décider à le continuer, j'en retrou- 
vai l'équivalent dans Bergotte. Mais ce n'était 
qu'alors, quand je les lisais dans son œuvre, que je 
pouvais en jouir ; quand c'était moi qui les compo- 
sais, préoccupé qu'elles reflétassent exactement ce 
que j'apercevais de ma pensée, craignant de ne 



134 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

pas «faire ressemblant», j'avais bien le temps de 
me demander si ce que j'écrivais était agréable ! 
Mais en réalité il n'y avait que ce genre de phrases, 
ce genre d'idées que j'aimais vraiment. Mes efforts 
inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une 
marque d'amour, d'amour sans plaisir mais pro- 
fond. Aussi quand tout d'un coup je trouvais de 
telles phrases dans l'œuvre d'un autre, c'est-à-dire 
sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans 
avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller 
avec délices au goût que j'avais pour elles, comme 
un cuisinier qui pour une fois où il n'a pas à faire 
la cuisine trouve enfin le temps d'être gourmand. 
Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, 
à propos d'une vieille servante, une plaisanterie 
que le magnifique et solennel langage de l'écrivain 
rendait encore plus ironique, mais qui était la même 
que j'avais si souvent faite à ma grand'mère en 
parlant de Françoise, une autre fois que je vis qu'il 
ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces 
miroirs de la vérité qu'étaient ses ouvrages une 
remarque analogue à celle que j'avais eu l'occasion 
de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur 
Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de 
celles que j'eusse le plus délibérément sacrifiées à 
Bergotte, persuadé qu'il les trouverait sans intérêt), 
il me sembla soudain que mon humble vie et les 
royaumes du vrai n'étaient pas aussi séparés que 
j'avais cru, qu'il coïncidaient même sur certains 
points, et de confiance et de joie je pleurai sur les 
pages de l'écrivain comme dans les bras d'un père 
retrouvé. 

D'après ses livres j'imaginais Bergotte comme un 
vieillard faible et déçu qui avait perdu des enfants 
et ne s'était jamais consolé. Aussi je lisais, je 
chantais intérieurement sa prose, plus « dolce », 
plus « lento » peut-être qu'elle n'était écrite, et la 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 135 

phrase la plus simple s'adressait à moi avec une 
intonation attendrie. Plus que tout j'aimais sa 
philosophie, je m'étais donné à elle pour toujours. 
Elle me rendait impatient d'arriver à l'âge 011 j'en- 
trerais au collège, dans la classe appelée Philoso- 
phie. Mais je ne voulais pas qu'on y fît autre chose 
que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, 
et si l'on m'avait dit que les métaphysiciens aux- 
quels je m'attacherais alors ne lui ressembleraient 
en rien, j'aurais ressenti le désespoir d'un amoureux 
qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des 
autres maîtresses qu'il aura plus tard. 

Un dimanche, pendant^ ma lecture au jardin, je 
fus dérangé par Swann qui venait voir mes parents. 

— Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder ? 
Tiens, du Bergotte ? Qui vous a indiqué ses ou- 
vrages ? 

Je lui dis que c'était Bloch. 

— Ah ! oui, ce garçon que j'ai vu une fois ici, 
qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II 
par Bellini. Oh ! c'est frappant, il a les mêmes 
sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les 
mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une 
barbiche ce sera la même personne. En tout cas il 
a du goût, car Bergotte est un charmant esprit. 
Et voyant combien j'avais l'air d'admirer Bergotte, 
Swann qui ne parlait jamais des gens qu'il connais- 
sait fit, par bonté, une exception et me dit : 

— Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous 
faire plaisir qu'il écrive un mot en tête de votre 
volume, je pourrais le lui demander. 

Je n'osai pas accepter, mais posai à Swann des 
questions sur Bergotte. «Est-ce que vous pourriez 
me dire quel est l'acteur qu'il préfère ? » 

— L'acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu'il 
n'égale aucun artiste homme à la Berma qu'il met 
au-dessus de tout. L'avez-vous entendue ? 



136 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— Non monsieur, mes parents ne me permettent 
pas d'aller au théâtre. 

— C'est malheureux. Vous devriez leur deman- 
der. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n'est 
qu'une actrice si vous voulez, mais vous savez, je ne 
crois pas beaucoup à la ((hiérarchie!)) des arts. 

(Et je remarquai, comme cela m'avait souvent 
frappé dans ses conversations avec les sœurs de ma 
grand'mère, que quand il parlait de choses sérieuses, 
quand il employait une expression qui semblait 
impliquer une opinion sur un sujet important, il 
avait soin de l'isoler dans une intonation spéciale, 
machinale et ironique, comme s'il l'avait mise entre 
guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à 
son compte, et dire : « la hiérarchie, vous savez, 
comme disent les gens ridicules » ? Mais alors, si 
c'était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie ?) 
Un instant après il ajouta : « Cela vous donnera une 
vision aussi noble que n'importe quel chef-d'œuvre, 
je ne sais pas moi... que — et il se mit à rire — 
« les Reines de Chartres ! » Jusque-là cette horreur 
d'exprimer sérieusement son opinion m'avait paru 
quelque chose qui devait être élégant et parisien et 
qui s'opposait au dogmatisme provincial des sœurs 
de ma grand'mère ; et je soupçonnais aussi que 
c'était une des formes de l'esprit dans la coterie où 
vivait Swann et où par réaction sur le lyrisme des 
générations antérieures on réhabilitait à l'excès les 
petits faits précis, réputés vulgaires autrefois, et 
on proscrivait les « phrases ». Mais maintenant je 
trouvais quelque chose de choquant dans cette 
attitude de Swann en face des choses. Il avait l'air 
de ne pas oser avoir une opinion et de n'être tran- 
quille que quand il pouvait donner méticuleusement 
des renseignements précis. Mais il ne se rendait donc 
pas compte que c'était professer l'opinion, postuler 
que l'exactitude de ces détails avait de l'importance. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 137 

Je repensai alors à ce dîner où j'étais si triste 
parce que maman ne devait pas monter dans ma 
chambre et où il avait dit que les bals chez la prin- 
cesse de Léon n'avaient aucune importance. Mais 
c'était pourtant à ce genre de plaisirs qu'il employait 
sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour 
quelle autre vie réservait-il de dire enfin sérieuse- 
ment ce qu'il pensait des choses, de formuler des 
jugements qu'il pût ne pas mettre entre guillemets, 
et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse 
à des occupations dont il professait en même temps 
qu'elles sont ridicules. Je remarquai aussi dans la 
façon dont Swann me «parla de Bergotte quelque 
chose qui en revanche ne lui était pas particulier, 
mais au contraire était dans ce temps-là commun 
à tous les admirateurs de l'écrivain, à l'amie de 
ma mère, au docteur du Boulbon. Comme Swann, 
ils disaient de Bergotte : « C'est un charmant esprit, 
si particulier, il a une façon à lui de dire les choses 
un peu cherchée, mais si agréable. On n'a pas 
besoin de voir la signature, on reconnaît tout de 
suite que c'est de lui. » Mais aucun n'aurait été 
jusqu'à dire : « C'est un grand écrivain, il a un 
grand talent. » Ils ne disaient même pas qu'il avait 
du talent. Ils ne le disaient pas parce qu'ils ne le 
savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître 
dans la physionomie particulière d'un nouvel 
écrivain le modèle qui porte le nom de « grand 
talent » dans notre musée des idées générales. Jus- 
tement parce que cette physionomie est nouvelle, 
nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à 
ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt 
originalité, charme, délicatesse, force ; et puis un 
jour nous nous rendons compte que c'est justement 
tout cela le talent. 

— Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte où 
il ait parlé de la Berma ? demandai-je à Swann. 



138 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, 
mais elle doit être épuisée. Il y a peut-être eu 
cependant une réimpression. Je m'informerai. Je 
peux d'ailleurs demander à Bergotte tout ce que 
vous voulez, il n'y a pas de semaine dans l'année oii 
il ne dîne à la maison. C'est le grand ami de ma 
fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les 
cathédrales, les châteaux. 

Comme je n'avais aucune notion sur la hiérarchie 
sociale, depuis longtemps l'impossibilité que mon 
père trouvait à ce que nous fréquentions M'^e et 
M^^e Swann avait eu plutôt pour effet, en me faisant 
imaginer entre elles et nous de grandes distances, 
de leur donner à mes yeux du prestige. Je regrettais 
que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne 
se mît pas de rouge aux lèvres comme j'avais 
entendu dire par notre voisine M™e Sazerat que 
M™« Swann le faisait pour plaire, non à son mari, 
mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions 
être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait 
surtout à cause de M^^® Swann qu'on m'avait dit 
être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais 
souvent en lui prêtant chaque fois un même visage 
arbitraire et charmant. Mais quand j'eus appris ce 
jour-là que M^^® Swann était un être d'une condition 
si rare, baignant comme dans un élément naturel 
au milieu de tant de privilèges, que quand elle 
demandait à ses parents s'il y avait quelqu'un à 
dîner, on lui répondait par ces syllabes remplies de 
lumière, par le nom de ce convive d'or qui n'était 
pour elle qu'un vieil ami de sa famille : Bergotte ; 
que, pour elle, la causerie intime à table, ce qui 
correspondait à ce qu'était pour moi la conversation 
de ma grand'tante, c'étaient des paroles de Ber- 
gotte, sur tous ces sujets qu'il n'avait pu aborder 
dans ses livres, et sur lesquels j'aurais voulu l'écou- 
ter rendre ses oracles ; et qu'enfin, quand elle allait 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 139 

visiter des villes, il cheminait à côté d'elle, inconnu 
et glorieux, comme les dieux qui descendaient au 
milieu des mortels ; alors je sentis en même temps 
que le prix d'un être comme M^^® Swann, combien 
je lui paraîtrais grossier et ignorant, et j'éprouvai si 
vivement la douceur et l'impossibilité qu'il y 
aurait pour moi à être son ami, que je fus rempli à 
la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent 
maintenant quand je pensais à elle, je la voyais 
devant le porche d'une cathédrale, m'expliquant 
la signification des statues, et, avec un sourire qui 
disait du bien de moi, me présentant comme son 
ami, à Bergotte. Et toujours le charme de toutes les 
idées que faisaient naître en moi les cathédrales, le 
charme des coteaux de l'Ile-de-France et des plaines 
de la Normandie faisait refluer ses reflets sur l'i- 
mage que je me formais de M^^e Swann : c'était 
être tout prêt à l'aimer. Que nous croyions qu'un 
être participe à une vie inconnue où son amour nous 
ferait pénétrer, c'est, de tout ce qu'exige l'amour 
pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait 
faire bon marché du reste. Même les femmes qui 
prétendent ne juger un homme que sur son phy- 
sique, voient en ce physique l'émanation d'une vie 
spéciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires, 
les pompiers ; l'uniforme les rend moins difficiles 
pour le visage ; elles croient baiser sous la cuirasse 
un cœur différent, aventureux et doux ; et un 
jeune souverain, un prince héritier, pour faire les 
plus flatteuses conquêtes, dans les pays étrangers 
qu'il visite, n'a pas besoin du profil régulier qui 
serait peut-être indispensable à un coulissier. 

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'- 
tante n'aurait pas compris que je fisse en dehors 
du dimanche, jour où il est défendu de s'occuper à 
rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de 



I40 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

semaine, elle m'aurait dit « comment tu t'amuses 
encore à lire, ce n'est pourtant pas dimanche » en 
donnant au mot amusement le sens d'enfantillage 
et de perte de temps), ma tante Léonie devisait 
avec Françoise en attendant l'heure d'Eulalie. Elle 
lui annonçait qu'elle venait de voir passer M™® 
Goupil « sans parapluie, avec la robe de soie qu'elle 
s'est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller 
avant vêpres elle pourrait bien la faire saucer. » 

— Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut- 
être non) disait Françoise pour ne pas écarter défi- 
nitivement la possibilité d'une alternative plus 
favorable. 

— Tiens, disait ma tante en se frappant le front, 
cela me fait penser que je n'ai point su si elle était 
arrivée à l'église après l'élévation. Il faudra que je 
pense à le demander à Eulalie... Françoise, regardez- 
moi ce nuage noir derrière le clocher et ce mauvais 
soleil sur les ardoises, bien sûr que la journée ne 
se passera pas sans pluie. Ce n'était pas possible 
que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et le 
plus tôt sera le mieux, car tant que l'orage n'aura 
pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, 
ajoutait ma tante dans l'esprit de qui le désir de 
hâter la descente de l'eau de Vichy l'emportait 
infiniment sur la crainte de voir M™^ Goupil gâter 
sa robe. 

— Peut-être, peut-être. 

— Et c'est que, quand il pleut sur la place, il 
n'y a pas grand abri. 

— Comment, trois heures ? s'écriait tout à 
coup ma tante en pâlissant, mais alors les vêpres 
sont commencées, j'ai oublié ma pepsine ! Je com- 
prends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me 
restait sur l'estomac. 

Et se précipitant sur un livre de messe relié en 
velours violet, monté d'or, et d'où, dans sa hâte. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 141 

elle laissait s'échapper de ces images, bordées d'un 
bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui 
marquent les pages des fêtes, ma tante, tout en 
avalant ses gouttes, commençait à lire au plus vite 
les textes sacrés dont l'intelligence lui était légère- 
ment obscurcie par l'incertitude de savoir si, prise 
aussi longtemps après l'eau de Vichy, la pepsine 
serait encore capable de la rattraper et de la faire 
descendre, « Trois heures, c'est incroyable ce que 
le temps passe ! » 

Un petit coup au carreau, comme si quelque 
chose l'avait heurté, suivi d'une ample chute 
légère comme de grains 'de sable qu'on eût laissé 
tomber d'une fenêtre au-dessus, puis la chute 
s'étendant, se réglant, adoptant un rythme, deve- 
nant fluide, sonore, musicale, innombrable, uni- 
verselle : c'était la pluie. 

— Eh bien ! Françoise, qu'est-ce que je disais ? 
Ce que cela tombe ! Mais je crois que j'ai entendu 
le grelot de la porte du jardin, allez donc voir qui 
est-ce qui peut être dehors par un temps pareil. 

Françoise revenait : 

— C'est M""® Amédée (ma grand'mère) qui a dit 
qu'elle allait faire un tour. Ça pleut pourtant fort. 

— Cela ne me surprend point, disait ma tante 
en levant les yeux au ciel. J'ai toujours dit qu'elle 
n'avait point l'esprit fait comme tout le monde. 
J'aime mieux que ce soit elle que moi qui soit 
dehors en ce moment. 

— M™® Amédée, c'est toujours tout l'extrême 
des autres, disait Françoise avec douceur, réservant 
pour le moment où elle serait seule avec les autres 
domestiques de dire qu'elle croyait ma grand'mère 
un peu « piquée ». 

— Voilà le salut passé ! Eulalie ne viendra plus, 
soupirait ma tante ; ce sera le temps qui lui aura 
fait peur. 



142 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— Mais il n'est pas cinq heures, madame Octave, 
il n'est que quatre heures et demie. 

— Que quatre heures et demie ? et j'ai été 
obligée de relever les petits rideaux pour avoir un 
méchant rayon de jour. A quatre heures et demie ! 
Huit jours avant les Rogations ! Ah ! ma pauvre 
Françoise ! il faut que le bon Dieu soit bien en 
colère après nous. Aussi, le monde d'aujourd'hui en 
fait trop ! Comme disait mon pauvre Octave, on a 
trop oublié le bon Dieu et il se venge. 

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, 
c'était Eulalie. Malheureusement, à peine venait- 
elle d'être introduite que Françoise rentrait et avec 
un sourire qui avait pour but de se mettre elle-même 
à l'unisson de la joie qu'elle ne doutait pas que 
ses paroles allaient causer à ma tante, articulant 
les syllabes pour montrer que, malgré l'emploi du 
style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, 
les paroles mêmes dont avait daigné se servir le 
visiteur : 

— M. le Curé serait enchanté, ravi, si Madame 
Octave ne repose pas et pouvait le recevoir. M. le 
Curé ne veut pas déranger. M. le Curé est en bas, 
j'y ai dit d'entrer dans la salle. 

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à 
ma tante un aussi grand plaisir que le supposait 
Françoise et l'air de jubilation dont celle-ci croyait 
devoir pavoiser son visage chaque fois qu'elle avait 
à l'annoncer ne répondait pas entièrement au sen- 
timent de la malade. Le curé (excellent homme 
avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage, 
car s'il n'entendait rien aux arts, il connaissait 
beaucoup d'étymologies), habitué à donner aux 
visiteurs de marque des renseignements sur l'église 
(il avait même l'intention d'écrire un livre sur la 
paroisse de Combray), la fatiguait par des expli- 
cations infinies et d'ailleurs toujours les mêmes. 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 143 

Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps 
que celle d'Eulalie, sa visite devenait franchement 
désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien 
profiter d'Eulalie et ne pas avoir tout le monde à 
la fois. Mais elle n'osait pas ne pas recevoir le curé 
et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas s'en 
aller en même temps que lui, qu'elle la garderait 
un peu seule quand il serait parti. 

— Monsieur le Curé, qu'est-ce que l'on me 
disait qu'il y a un artiste qui a installé son chevalet 
dans votre église pour copier un vitrail. Je peux 
dire que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais 
entendu parler d'une cht)se pareille ! Et ce qu'il y 
a de plus vilain dans l'église ! 

— Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est ce qu'il y 
a de plus vilain, car s'il y a à Saint-Hilaire des 
parties qui méritent d'être visitées, il y en a d'autres 
qui sont bien vieilles dans ma pauvre basilique, la 
seule de tout le diocèse qu'on n'ait pas restaurée ! 
Mon Dieu, le porche est sale et antique, mais enfin 
d'un caractère majestueux ; passe même pour les 
tapisseries d'Esther dont personnellement je ne 
donnerais pas deux sous, mais qui sont placées par 
les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. 
Je reconnais d'ailleurs, qu'à côté de certains détails 
un peu réalistes, elles en présentent d'autres qui 
témoignent d'un véritable esprit d'observation. 
Mais qu'on ne vienne pas me parler des vitraux. 
Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne 
donnent pas de jour et trompent même la vue 
par ces reflets d'une couleur que je ne saurais 
définir, dans une église où il n'y a pas deux dalles 
qui soient au même niveau et qu'on se refuse à me 
remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des 
abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes, 
les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres directs 
du Duc de Guermantes d'aujourd'hui et aussi de 



144 A L^^ RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

la Duchesse, puisqu'elle est une demoiselle de 
Guermantes qui a épousé son cousin. » (Ma grand'- 
mère qui à force de se désintéresser des personnes 
finissait par confondre tous les noms, chaque fois 
qu'on prononçait celui de la Duchesse de Guer- 
mantes prétendait que ce devait être une parente 
de M^^ de Villeparisis. Tout le monde éclatait de 
rire ; elle tâchait de se défendre en alléguant une 
certaine lettre de faire part : « Il me semblait me 
rappeler qu'il y avait du Guermantes là dedans. » 
Et pour une fois j'étais avec les autres contre elle, 
ne pouvant admettre qu'il y eût un lien entre son 
amie de pension et la descendante de Geneviève de 
Brabant.) — « Voyez Roussain ville, ce n'est plus 
aujourd'hui qu'une paroisse de fermiers, quoique 
dans l'antiquité cette localité ait dû un grand essor 
au commerce des chapeaux de feutre et des pen- 
dules. (Je ne suis pas certain de l'étymologie de 
Roussainville. Je croirais volontiers que le nom 
primitif était Rouville {Radulfi villa) comme Châ- 
teauroux (Castrum Radulfi), mais je vous parlerai 
de cela une autre fois.) Hé bien ! l'église a des 
vitraux superbes, presque tous modernes, et cette 
imposante Entrée de Louis-Philippe à Comhray qui 
serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, 
dit-on, la fameuse verrière de Chartres. Je voyais 
même hier le frère du docteur Percepied qui est ama- 
teur et qui la regarde comme d'un plus beau travail. 

« Mais, comme je le lui disais à cet artiste qui 
semble du reste très poli, qui est, paraît-il, un 
véritable virtuose du pinceau, que lui trouvez-vous 
donc d'extraordinaire à ce vitrail, qui est encore un 
peu plus sombre que les autres ? » 

— Je suis sûre que si vous le demandiez à 
Monseigneur, dit mollement ma tante qui commen- 
çait à penser qu'elle allait être fatiguée, il ne vous 
refuserait pas un vitrail neuf. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 145 

— Comptez-y, madame Octave, répondait le 
curé. Mais c'est justement Monseigneur qui a atta- 
ché le grelot à cette malheureuse verrière en prou- 
vant qu'elle représente Gilbert le Mauvais, sire de 
Guermantes, le descendant direct de Geneviève de 
Brabant qui était une demoiselle de Guermantes, 
recevant l'absolution de saint Hilaire. 

— Mais je ne vois pas oii est saint Hilaire ? 

— Mais si, dans le coin du vitrail, vous n'avez 
jamais remarqué une dame en robe jaune ? Hé 
bien ! c'est saint Hilaire qu'on appelle aussi vous 
le savez, dans certaines provinces, saint lUiers, 
saint Hélier, et même, 'dans le Jura, saint Ylie. 
Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont 
pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont 
produites dans les noms des bienheureux. Ainsi 
votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, 
savez-vous ce qu'elle est devenue en Bourgogne ? 
saint Eloi tout simplement : elle est devenue un 
saint. Voyez- vous, Eulalie, qu'après votre mort on 
fasse de vous un homme ?» — « Monsieur le Curé 
a toujours le mot pour rigoler. » — « Le frère de 
Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, 
ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l'In- 
sensé, mort des suites de sa maladie mentale, 
exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomp- 
tion d'une jeunesse à qui la discipline a manqué, 
dès que la figure d'un particulier ne lui revenait 
pas dans la ville, il y faisait massacrer jusqu'au 
dernier habitant. Gilbert voulant se venger de 
Charles fit brûler l'église de Combray, la primitive 
église alors, celle que Théodebert, en quittant avec 
sa cour la maison de campagne qu'il avait près 
d'ici, à Thiberzy (Theodeherciacus), pour aller 
combattre les Burgondes, avait promis de bâtir 
au-dessus du tombeau de saint Hilaire si le bien- 
heureux lui procurait la victoire. Il n'en reste que 

Vol. I. lo 



146 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, 
puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit 
l'infortuné Charles avec l'aide de Guillaume le 
Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait 
que beaucoup d'Anglais viennent pour visiter. 
Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sym- 
pathie des habitants de Combray, car ceux-ci se 
ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tran- 
chèrent la tête. Du reste Théodore prête un petit 
livre qui donne les explications. 

« Mais ce qui est incontestablement le plus curieux 
dans notre église, c'est le point de vue qu'on a du 
clocher et qui est grandiose. Certainement, pour 
vous qui n'êtes pas très forte, je ne vous conseille- 
rais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept 
marches, juste la moitié du célèbre dôme de Milan. 
Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, 
d'autant plus qu'on monte plié en deux si on ne 
veut pas se casser la tête, et on ramasse avec ses 
effets toutes les toiles d'araignées de l'escalier. En 
tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il 
(sans apercevoir l'indignation que causait à ma 
tante l'idée qu'elle fût capable de monter dans le 
clocher), car il fait un de ces courants d'air une 
fois arrivé là-haut ! Certaines personnes affirment y 
avoir ressenti le froid de la mort. N'importe, le 
dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent 
même de très loin pour admirer la beauté du pano- 
rama et qui s'en retournent enchantées. Tenez, 
dimanche prochain, si le temps se maintient, vous 
trouveriez certainement du monde, comme ce sont 
les Rogations. Il faut avouer du reste qu'on jouit 
de là d'un coup d'œil féerique, avec des sortes 
d'échappées sur la plaine qui ont un cachet tout 
particulier. Quand le temps est clair on peut dis- 
tinguer jusqu'à Verneuil. Surtout on embrasse à 
la fois des choses qu'on ne peut voir habituellement 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 147 

que l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne 
et les fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont elle 
est séparée par un rideau de grands arbres, ou 
encore comme les différents canaux de Jouy-le- 
Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous 
savez). Chaque fois que je suis allé à Jouy-le- 
Vicomte, j'ai bien vu un bout du canal, puis quand 
j'avais tourné une rue j'en voyais un autre, mais 
alors je ne voyais plus le précédent. J'avais beau 
les mettre ensemble par la pensée, cela ne me 
faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire 
c'est autre chose, c'est tout un réseau où la localité 
est prise. Seulement on fie distingue pas d'eau, on 
dirait de grandes fentes qui coupent si bien la 
ville en quartiers, qu'elle est comme une brioche 
dont les morceaux tiennent ensemble mais sont 
déjà découpés. Il faudrait pour bien faire être à 
la fois dans le clocher de Saint-Hilaire et à Jouy- 
le-Vicomte. 

Le curé avait tellement fatigué ma tante qu'à peine 
était-il parti, elle était obligée de renvoyer Eulalie. 

— Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une 
voix faible, en tirant une pièce d'une petite bourse 
qu'elle avait à portée de sa main, voilà pour que 
vous ne m'oubliiez pas dans vos prières. 

— Ah ! mais, madame Octave, je ne sais pas si 
je dois, vous savez bien que ce n'est pas pour cela 
que je viens ! disait Eulalie avec la même hésitation 
et le même embarras, chaque fois, que si c'était 
la première, et avec une apparence de mécontente- 
ment qui égayait ma tante mais ne lui déplaisait 
pas, car si un jour Eulalie, en prenant la pièce, 
avait un air un peu moins contrarié que de coutume, 
ma tante disait : 

— Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie ; je lui ai 
pourtant donné la même chose que d'habitude, 
elle n'avait pas l'air contente. 



148 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— Je crois qu'elle n'a pourtant pas à se plaindre, 
soupirait Françoise, qui avait une tendance à consi- 
dérer comme de la menue monnaie tout ce que 
lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, 
et comme des trésors follement gaspillés pour une 
ingrate les piécettes mises chaque dimanche dans 
la main d'Eulalie, mais si discrètement que Fran- 
çoise n'arrivait jamais à les voir. Ce n'est pas que 
l'argent que ma tante donnait à Eulalie, Françoise 
l'eût voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment 
de ce que ma tante possédait, sachant que les 
richesses de la maîtresse du même coup élèvent et 
embellissent aux yeux de tous sa servante, et 
qu'elle, Françoise, était insigne et glorifiée dans 
Combray, Jouy-le- Vicomte et autres lieux, pour 
les nombreuses fermes de ma tante, les visites 
fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier 
des bouteilles d'eau de Vichy consommées. Elle 
n'était avare que pour ma tante ; si elle avait géré 
sa fortune, ce qui eût été son rêve, elle l'aurait 
préservée des entreprises d'autrui avec une férocité 
maternelle. Elle n'aurait pourtant pas trouvé grand 
mal à ce que ma tante, qu'elle savait incurablement 
généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins 
c'avait été à des riches. Peut-être pensait-elle que 
ceux-là, n'ayant pas besoin des cadeaux de ma 
tante, ne pouvaient être soupçonnés de l'aimer à 
cause d'eux. D'ailleurs offerts à des personnes d'une 
grande position de fortune, à M^^^ Sazerat, à 
M. Swann, à M. Legrandin, à M^^ Goupil, à des per- 
sonnes « de même rang » que ma tante et qui 
« allaient bien ensemble », ils lui apparaissaient 
comme faisant partie des usages de cette vie étrange 
et brillante des gens riches qui chassent, se donnent 
des bals, se font des visites et qu'elle admirait en 
souriant. Mais il n'en allait plus de même si les 
bénéficiaires de la générosité de ma tante étaient 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 149 

de ceux que Françoise appelait « des gens comme 
moi, des gens qui ne sont pas plus que moi » et 
qui étaient ceux qu'elle méprisait le plus à moins 
qu'ils ne l'appelassent « Madame Françoise » et 
ne se considérassent comme étant «moins qu'elle». 
Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante 
n'en faisait qu'à sa tête et jetait l'argent — Fran- 
çoise le croyait du moins — pour des créatures 
indignes, elle commença à trouver bien petits les 
dons que ma tante lui faisait en comparaison des 
sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n'y 
avait pas dans les environs de Combray de ferme 
si conséquente que Françcfise ne supposât qu'Eulalie 
eût pu facilement l'acheter, avec tout ce que lui 
rapporteraient ses visites. Il est vrai qu'Eulalie 
faisait la même estimation des richesses immenses 
et cachées de Françoise. Habituellement, quand 
Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans 
bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais 
elle la craignait et se croyait tenue, quand elle 
était là, à lui faire « bon visage ». Elle se rattrapait 
après son départ, sans la nommer jamais à vrai 
dire, mais en proférant, en oracles sibyllins, des 
sentences d'un caractère général telles que celles de 
l'Ecclésiaste, mais dont l'application ne pouvait 
échapper à ma tante. Après avoir regardé par le 
coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte : 
« Les personnes flatteuses savent se faire bien venir 
et ramasser les pépettes ; mais patience, le bon 
Dieu les punit toutes par un beau jour, disait-elle, 
avec le regard latéral et l'insinuation de Joas 
pensant exclusivement à Athalie quand il dit : 

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule. 

Mais quand le curé était venu aussi et que sa 
visite interminable avait épuisé les forces de ma 



I50 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tante, Françoise sortait de la chambre derrière 
Eulalie et disait : 

— Madame Octave, je vous laisse reposer, vous 
avez l'air beaucoup fatiguée. 

Et ma tante ne répondait même pas, exhalant 
un soupir qui semblait devoir être le dernier, 
les yeux clos, comme morte. Mais à peine 
Françoise était-elle descendue que quatre coups 
donnés avec la plus grande violence retentissaient 
dans la maison et ma tante, dressée sur son lit, 
criait : 

— Est-ce qu'Eulalie est déjà partie ? Croyez- vous 
que j'ai oublié de lui demander si M™® Goupil était 
arrivée à la messe avant l'élévation! Courez vite 
après elle ! 

Mais Françoise revenait n'ayant pu rattraper 
Eulalie. 

— C'est contrariant disait ma tante en hochant 
la tête. La seule chose importante que j'avais à lui 
demander ! 

Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours 
identique, dans la douce uniformité de ce qu'elle 
appelait, avec un dédain affecté et une tendresse 
profonde, son « petit traintrain ». Préservé par tout 
le monde, non seulement à la maison, où chacun 
ayant éprouvé l'inutilité de lui conseiller une meil- 
leure hygiène, s'était peu à peu résigné à le respecter, 
mais même dans le village où, à trois rues de nous, 
l'emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait 
demander à Françoise si ma tante ne « reposait 
pas » — ce traintrain fut pourtant troublé une 
fois cette année-là. Comme un fruit caché qui 
serait parvenu à maturité sans qu'on s'en aperçût 
et se détacherait spontanément, survint une nuit 
la délivrance de la fille de cuisine. Mais ses douleurs 
étaient intolérables, et comme il n'y av^ait pas de 
sage-femme à Combray, Françoise dut partir avant 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 151 

le jour en chercher une à Thiberzy. Ma tante, à 
cause des cris de la fille de cuisine ne put reposer, 
et Françoise, malgré la courte distance, n'étant 
revenue que très tard, lui manqua beaucoup. Aussi, 
ma mère me dit-elle dans la matinée : « Monte 
donc voir si ta tante n'a besoin de rien. » J'entrai 
dans la première pièce et, par la porte ouverte, 
vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je 
l'entendis ronfler légèrement. J'allais m'en aller 
doucement, mais sans doute ]e bruit que j'avais 
fait était intervenu dans son sommeil et en avait 
« changé la vitesse », comme on dit pour les auto- 
mobiles, car la musique dy ronflement s'interrompit 
une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle 
s'éveilla et tourna à demi son visage que je pus 
voir alors ; il exprimait une sorte de terreur ; elle 
venait évidemment d'avoir un rêve affreux ; elle ne 
pouvait me voir de la façon dont elle était placée, 
et je restais là ne sachant si je devais m'avancer 
ou me retirer ; mais déjà elle semblait revenue au 
sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge 
des visions qui l'avaient effrayée ; un sourire de 
joie, de pieuse reconnaissance envers Dieu qui 
permet que la vie soit moins cruelle que les rêves, 
éclaira faiblement son visage, et avec cette habitude 
qu'elle avait prise de se parler à mi-voix à elle- 
même quand elle se croyait seule, elle murmura : 
« Dieu soit loué ! nous n'avons comme tracas que 
la fille de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que 
je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et 
qu'il voulait me faire faire une promenade tous 
les jours ! » Sa main se tendit vers son chapelet 
qui était sur la petite table, mais le sommeil recom- 
mençant ne lui laissa pas la force de l'atteindre : 
elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas 
de loup de la chambre sans qu'elle ni personne eût 
jamais appris ce que j'avais entendu. 



152 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Quand je dis qu'en dehors d'événements très 
rares, comme cet accouchement, le traintrain de 
ma tante ne subissait jamais aucune variation, je 
ne parle pas de celles qui, se répétant toujours 
identiques à des intervalles réguliers, n'introdui- 
saient au sein de l'uniformité qu'une sorte d'unifor- 
mité secondaire. C'est ainsi que tous les samedis, 
comme Françoise allait dans l'après-midi au marché 
de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était, pour tout 
le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait 
si bien pris l'habitude de cette dérogation hebdo- 
madaire à ses habitudes, qu'elle tenait à cette 
habitude-là autant qu'aux autres. Elle y était si 
bien « routinée », comme disait Françoise, que s'il 
lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner 
l'heure habituelle, cela l'eût autant « dérangée » que 
si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner 
à l'heure du samedi. Cette avance du déjeuner 
donnait d'ailleurs au samedi, pour nous tous, une 
figure particulière, indulgente, et assez sympathique. 
Au moment où d'habitude on a encore une heure 
à vivre avant la détente du repas, on savait que, 
dans quelques secondes, on allait voir arriver des 
endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck 
immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était 
un de ces petits événements intérieurs, locaux, 
presque civiques qui, dans les vies tranquilles et 
les sociétés fermes, créent une sorte de lien national 
et deviennent le thème favori des conversations, 
des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir : il 
eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire 
si l'un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, 
avant d'être habillés, sans raison, pour le plaisir 
d'éprouver la force de la solidarité, on se disait 
les uns aux autres avec bonne humeur, avec cor- 
dialité, avec patriotisme : « Il n'y a pas de temps à 
perdre, n'oublions pas que c'est samedi ! » cependant 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 153 

que ma tante, conférant avec Françoise et songeant 
que la journée serait plus longue que d'habitude, 
disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de 
veau, comme c'est samedi. » Si à dix heures et 
demie un distrait tirait sa montre en disant : 
« Allons, encore une heure et demie avant de déjeu- 
ner », chacun était enchanté d'avoir à lui dire : 
« Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez 
que c'est samedi !» ; on en riait encore un quart 
d'heure après et on se promettait de monter racon- 
ter cet oubli à ma tante pour l'amuser. Le visage 
du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, 
le soleil, conscient que «c'était samedi, flânait une 
heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, 
pensant qu'on était en retard pour la promenade, 
disait : « Comment, seulement deux heures ? » en 
voyant passer les deux coups du clocher de Saint- 
Hilaire (qui ont l'habitude de ne rencontrer encore 
personne dans les chemins désertés à cause du repas 
de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et 
blanche que le pêcheur même a abandonnée, et 
passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent 
que quelques nuages paresseux), tout le monde en 
choeur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, 
c'est qu'on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez 
bien que c'est samedi ! » La surprise d'un barbare 
(nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient 
pas ce qu'avait de particulier le samedi) qui, étant 
venu à onze heures pour parler à mon père, nous 
avait trouvés à table, était une des choses qui, dans 
sa vie avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle 
trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût 
pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle 
trouvait plus comique encore ( tout en sympathisant 
du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que 
mon père, lui, n'eût pas eu l'idée que ce barbare 
pouvait l'ignorer et eût répondu sans autre expUca- 



154 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tion à son étonnement de nous voir déjà dans la 
salle à manger : « Mais voyons, c'est samedi ! » 
Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des 
larmes d'hilarité et pour accroître le plaisir qu'elle 
éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce 
qu'avait répondu le visiteur à qui ce « samedi » 
n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de 
ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore 
et nous disions : « Mais il me semblait qu'il avait 
dit aussi autre chose. C'était plus long la première 
fois quand vous l'avez raconté. » Ma grand' tante 
elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et 
regardait par-dessus son lorgnon. 

Le samedi avait encore ceci de particulier que ce 
jour-là, pendant le mois de mai, nous sortions après 
le dîner pour aller au « mois de Marie ». 

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, 
très sévère pour le « genre déplorable des jeunes 
gens négligés, dans les idées de l'époque actuelle », 
ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma 
tenue, puis on partait pour l'église. C'est au mois 
de Marie que je me souviens d'avoir commencé à 
aimer les aubépines. N'étant pas seulement dans 
l'église, si sainte, mais où nous avions le droit 
d'entrer, posées sur l'autel même, inséparables des 
mystères à la célébration desquels elles prenaient 
part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux 
et des vases sacrés leurs branches attachées hori- 
zontalement les unes aux autres en un apprêt de 
fête, et qu'enjolivaient encore les festons de leur 
feuillage sur lequel étaient semés à profusion, 
comme sur une traîne de mariée, de petits bouquets 
de boutons d'une blancheur éclatante. Mais, sans oser 
les regarder qu'à la dérobée, je sentais que ces apprêts 
pompeux étaient vivants et que c'était la nature 
elle-même qui, en creusant ces découpures dans les 
feuilles, en ajoutant l'ornement suprême de ces 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 155 

blancs boutons, avait rendu cette décoration digne 
de ce qui était à la fois une réjouissance populaire 
et une solennité mystique. Plus haut s'ouvraient 
leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, 
retenant si négligemment comme un dernier et vapo- 
reux atour le bouquet d'étamines, fines comme 
des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières, 
qu'en suivant, qu'en essayant de mimer au fond de 
moi le geste de leur efflorescence, je l'imaginais 
comme si c'avait été le mouvement de tête étourdi 
et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, 
d'une blanche jeune fille, distraite et vive. M. Vin- 
teuil était venu avec sa fille se placer à côté de 
nous. D'une bonne famille, il avait été le professeur 
de piano des sœurs de ma grand'mère et quand, 
après la mort de sa femme et un héritage qu'il 
avait fait, il s'était retiré auprès de Combray, on 
le recevait souvent à la maison. Mais d'une pudi- 
bonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas 
rencontrer Swann qui avait fait ce qu'il appelait 
« un mariage déplacé, dans le goût du jour ». Ma 
mère, ayant appris qu'il composait, lui avait dit 
par amabilité que, quand elle irait le voir, il faudrait 
qu'il lui fît entendre quelque chose de lui. M. Vin- 
teuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait 
la politesse et la bonté jusqu'à de tels scrupules 
que, se mettant toujours à la place des autres, il 
craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste 
s'il suivait ou seulement laissait deviner son désir. 
Le jour où mes parents étaient allés chez lui en 
visite, je les avais accompagnés, mais ils m'avaient 
permis de rester dehors, et comme la maison de 
M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d'un 
monticule buissonneux, où je m'étais caché, je 
m'étais trouvé de plain-pied avec le salon du 
second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. 
Quand on était venu lui annoncer mes parents. 



156 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

j'avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évi- 
dence sur le piano un morceau de musique. Mais 
une fois mes parents entrés, il l'avait retiré et mis 
dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur 
laisser supposer qu'il n'était heureux de les voir 
que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque 
fois que ma mère était revenue à la charge au 
cours de la visite, il avait répété plusieurs fois : 
« Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n'est 
pas sa place », et avait détourné la conversation 
sur d'autres sujets, justement parce que ceux-là 
l'intéressaient moins. Sa seule passion était pour 
sa fille, et celle-ci, qui avait l'air d'un garçon, parais- 
sait si robuste qu'on ne pouvait s'empêcher de 
sourire en voyant les précautions que son père 
prenait pour elle, ayant toujours des châles supplé- 
mentaires à lui jeter sur les épaules. Ma grand'mère 
faisait remarquer quelle expression douce, délicate, 
presque timide passait souvent dans les regards 
de cette enfant si rude, dont le visage était semé 
de taches de son. Quand elle venait de prononcer 
une parole, elle l'entendait avec l'esprit de ceux 
à qui elle l'avait dite, s'alarmant des malentendus 
possibles et on voyait s'éclairer, se découper comme 
par transparence, sous la figure hommasse du 
«bon diable», les traits plus fins d'une jeune fille 
épi orée. 

Quand, au moment de quitter l'église, je m'age- 
nouillai devant l'autel, je sentis tout d'un coup, 
en me relevant, s'échapper des aubépines une 
odeur amère et douce d'amandes, et je remarquai 
alors sur les fleurs de petites places plus blondes, 
sous lesquelles je me figurai que devait être cachée 
cette odeur comme sous les parties gratinées le 
goût d'une frangipane, ou sous leurs taches de 
rousseur celui des joues de M^^^ Vinteuil. Malgré 
la silencieuse immobilité des aubépines, cette 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 157 

intermittente ardeur était comme le murmure de 
leur vie intense dont l'autel vibrait ainsi qu'une 
haie agreste visitée par de vivantes antennes, aux- 
quelles on pensait en voyant certaines étamines 
presque rousses qui semblaient avoir gardé la viru- 
lence printanière, le pouvoir irritant, d'insectes 
aujourd'hui métarmorphosés en fleurs. 

Nous causions un moment avec M. Vinteuil 
devant le porche en sortant de l'église. Il intervenait 
entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, 
prenait la défense des petits, faisait des sermons 
aux grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix 
combien elle avait été contente de nous voir, aus- 
sitôt il semblait qu'en elle-même une sœur plus 
sensible rougissait de ce propos de bon garçon 
étourdi qui avait pu nous faire croire qu'elle solli- 
citait d'être invitée chez nous. Son père lui jetait 
un manteau sur les épaules, ils montaient dans un 
petit buggy qu'elle conduisait elle-même et tous 
deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, 
comme c'était le lendemain dimanche et qu'on ne 
se lèverait que pour la grand'messe, s'il faisait 
clair de lune et que l'air fût chaud, au lieu de nous 
faire rentrer directement, mon père, par amour de 
la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue 
promenade, que le peu d'aptitude de ma mère à 
s'orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui 
faisait considérer comme la prouesse d'un génie 
stratégique. Parfois nous allions jusqu'au viaduc, 
dont les enjambées de pierre commençaient à la 
gare et me représentaient l'exil et la détresse hors 
du monde civilisé, parce que chaque année en 
venant de Paris, on nous recommandait de faire 
bien attention, quand ce serait Combray, de ne 
pas laisser passer la station, d'être prêts d'avance, 
car le train repartait au bout de deux minutes et 
s'engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens 



158 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

dont Combray marquait pour moi l'extrême limite. 
Nous revenions par le boulevard de la gare, où 
étaient les plus agréables villas de la commune. 
Dans chaque jardin le clair de lune, comme Hubert 
Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, 
ses jets d'eau, ses grilles entr'ouvertes. Sa lumière 
avait détruit le bureau du télégraphe. Il n'en subsis- 
tait plus qu'une colonne à demi brisée, mais qui 
gardait la beauté d'une ruine immortelle. Je traînais 
la jambe, je tombais de sommeil, l'odeur des tilleuls 
qui embaumait m'apparaissait comme une récom- 
pense qu'on ne pouvait obtenir qu'au prix des 
plus grandes fatigues et qui n'en valait pas la peine. 
De grilles fort éloignées les unes des autres, des 
chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient 
alterner des aboiements comme il m'arrive encore 
quelquefois d'en entendre le soir, et entre lesquels 
dut venir (quand sur son emplacement on créa 
le jardin public de Combray) se réfugier le bou- 
levard de la gare, car, où que je me trouve, dès 
qu'ils commencent à retentir et à se répondre, je 
l'aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé 
par la lune. 

Tout d'un coup mon père nous arrêtait et deman- 
dait à ma mère : « Où sommes-nous ? » Epuisée 
par la marche mais fière de lui, elle lui avouait 
tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il 
haussait les épaules et riait. Alors, comme s'il 
l'avait sortie de la poche de son veston avec sa clef, 
il nous montrait debout devant nous la petite 
porte de derrière de notre jardin qui était venue 
avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre 
au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui 
disait avec admiration : « Tu es extraordinaire ! ». 
Et à partir de cet instant, je n'avais plus un seul 
pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin 
où depuis si longtemps mes actes avaient cessé 



1 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 159 

d'être accompagnés d'attention volontaire : l'Ha- 
bitude venait de me prendre dans ses bras et me 
portait jusqu'à mon lit comme un petit enfant. 

Si la journée du samedi, qui commençait une 
heure plus tôt, et où elle était privée de Françoise, 
passait plus lentement qu'une autre pour ma tante, 
elle en attendait pourtant le retour avec impatience 
depuis le commencement de la semaine, comme 
contenant toute la nouveauté et la distraction que 
fût encore capable de supporter son corps affaibli 
et maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle 
n'aspirât parfois à quelque grand changement, 
qu'elle n'eût de ces heures d'exception où l'on a 
soif de quelque chose d'autre que ce qui est, et où 
ceux que le manque d'énergie ou d'imagination 
empêche de tirer d'eux-mêmes un principe de 
rénovation demandent à la minute qui vient, au 
facteur qui sonne, de leur apporter du nouveau, 
fût-ce du pire, une émotion, une douleur ; où la 
sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une 
harpe oisive, veut résonner sous une main, même 
brutale, et dût-elle en être brisée ; où la volonté, 
qui a si difficilement conquis le droit d'être livrée 
sans obstacle à ses désirs, à ses peines, voudrait 
jeter les rênes entre les mains d'événements impé- 
rieux, fussent-ils cruels. Sans doute, comme les 
forces de ma tante, taries à la moindre fatigue, ne 
lui revenaient que goutte à goutte au sein de son 
repos, le réservoir était très long à remplir, et il se 
passait des mois avant qu'elle eût ce léger trop- 
plein que d'autres dérivent dans l'activité et dont 
elle était incapable de savoir et de décider com- 
ment user. Je ne doute pas qu'alors — comme le 
désir de la remplacer par des pommes de terre 
béchamel finissait au bout de quelque temps par 
naître du plaisir même que lui causait le retour 
quotidien de la purée dont elle ne se « fatiguait » 



i6o A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

pas — elle ne tirât de l'accumulation de ces jours 
monotones auxquels elle tenait tant l'attente d'un 
cataclysme domestique, limité à la durée d'un mo- 
ment, mais qui la forcerait d'accomplir une fois pour 
toutes un de ces changements dont elle reconnaissait 
qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne 
pouvait d'elle-même se décider. Elle nous aimait véri- 
tablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; surve- 
nant à un moment oii elle se sentait bien et n'était 
pas en sueur, la nouvelle que la maison était la 
proie d'un incendie où nous avions déjà tous péri 
et qui n'allait plus bientôt laisser subsister une 
seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu 
tout le temps d'échapper sans se presser, à condi- 
tion de se lever tout de suite, a dû souvent hanter 
ses espérances comme unissant aux avantages 
secondaires de lui faire savourer dans un long 
regret toute sa tendresse pour nous, et d'être la 
stupéfaction du village en conduisant notre deuil, 
courageuse et accablée, moribonde debout, celui 
bien plus précieux de la forcer au bon moment, 
sans temps à perdre, sans possibilité d'hésitation 
énervante, à aller passer l'été dans sa jolie ferme 
de Mirougrain, oii il y avait une chute d'eau. 
Comme n'était jamais survenu aucun événement 
de ce genre, dont elle méditait certainement la 
réussite quand elle était seule absorbée dans ses 
innombrables jeux de patience (et qui l'eût déses- 
pérée au premier commencement de réalisation, au 
premier de ces petits faits imprévus, de cette 
parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont 
on ne peut plus jamais oublier l'accent, de tout ce 
qui porte l'empreinte de la mort réelle, bien diffé- 
rente de sa possibilité logique et abstraite), elle se 
rabattait pour rendre de temps en temps sa vie 
plus intéressante, à y introduire des péripéties ima- 
ginaires qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN i6i 

à supposer tout d'un coup que Françoise la volait, 
qu'elle recourait à la ruse pour s'en assurer, la 
prenait sur le fait ; habituée, quand elle faisait 
seule des parties de cartes, à jouer à la fois son 
jeu et le jeu de son adversaire, elle se prononçait à 
elle-même les excuses embarrassées de Françoise et 
y répondait avec tant de feu et d'indignation que 
l'un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait 
en nage, les yeux étincelants, ses faux cheveux 
déplacés laissant voir son front chauve. Françoise 
entendit peut-être parfois dans la chambre voisine 
de mordants sarcasmes oui s'adressaient à elle et 
dont l'invention n'eût pas soulagé suffisamment 
ma tante s'ils étaient restés à l'état purement im- 
matériel, et si en les murmurant à mi-voix elle ne 
leur eût donné plus de réalité. Quelquefois, ce 
« spectacle dans un lit » ne suffisait même pas à ma 
tante, elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un 
dimanche, toutes portes mystérieusement fermées, 
elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de 
Françoise, son intention de se défaire d'elle, et 
une autre fois, à Françoise ses soupçons de l'infidé- 
lité d'Eulalie, à qui la porte serait bientôt fermée ; 
quelques jours après elle était dégoûtée de sa confi- 
dente de la veille et racoquinée avec le traître, lesquels 
d'ailleurs, pour la prochaine représentation, échan- 
geraient leurs emplois. Mais les soupçons que pou- 
vait parfois lui inspirer Eulalie n'étaient qu'un 
feu de paille et tombaient vite, faute d'aliment, 
Eulalie n'habitant pas la maison. Il n'en était pas 
de même de ceux qui concernaient Françoise, que 
ma tante sentait perpétuellement sous le même toit 
qu'elle, sans que, par crainte de prendre froid si 
elle sortait de son lit, elle osât descendre à la cuisine 
se rendre compte s'ils étaient fondés. Peu à peu 
son esprit n'eut plus d'autre occupation que de 
chercher à deviner ce qu'à chaque moment pouvait 

Vol. I. II 



i62 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

faire, et chercher à lui cacher, Françoise. Elle 
remarquait les plus furtifs mouvements de phy- 
sionomie de celle-ci, une contradiction dans ses 
paroles, un désir qu'elle semblait dissimuler. Et elle 
lui montrait qu'elle l'avait démasquée, d'un seul 
mot qui faisait pâlir Françoise et que ma tante 
semblait trouver, à enfoncer au cœur de la mal- 
heureuse, un divertissement cruel. Et le dimanche 
suivant, une révélation d'Eulalie — comme ces 
découvertes qui ouvrent tout d'un coup un champ 
insoupçonné à une science naissante et qui se 
traînait dans Tornière — prouvait à ma tante 
qu'elle était dans ses suppositions bien au-dessous 
de la vérité. « Mais Françoise doit le savoir main- 
tenant que vous y avez donné une voiture. » — 
« Que je lui ai donné une voiture ! » s'écriait ma 
tante. — « Ah ! mais je ne sais pas, moi, je croyais, 
je l'avais vue qui passait maintenant en calèche, 
fière comme Artaban, pour aller au marché de 
Roussainville. J'avais cru que c'était M^^ Octave 
qui lui avait donné. » Peu à peu Françoise et ma 
tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient 
plus de tâcher de prévenir les ruses l'une de l'autre. 
Ma mère craignait qu'il ne se développât chez 
Françoise une véritable haine pour ma tante qui 
l'offensait le plus durement qu'elle le pouvait. En 
tout cas Françoise attachait de plus en plus aux 
moindres paroles, aux moindres gestes de ma tante 
une attention extraordinaire. Quand elle avait 
quelque chose à lui demander, elle hésitait long- 
temps sur la manière dont elle devait s'y prendre. 
Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait 
ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans 
l'aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et 
déciderait. Et ainsi — tandis que quelque artiste 
lisant les Mémoires du xvii^ siècle, et désirant de 
se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans 



J 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 163 

cette voie en se fabriquant une généalogie qui le 
fait descendre d'une famille historique ou en entre- 
tenant une correspondance avec un des souverains 
actuels de l'Europe, tourne précisément le dos à ce 
qu'il a le tort de chercher sous des formes iden- 
tiques et par conséquent mortes — une vieille 
dame de province, qui ne faisait qu'obéir sincère- 
ment à d'irrésistibles manies et à une méchanceté 
née de l'oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à 
Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de 
sa journée, concernant son lever, son déjeuner, 
son repos, prendre par l^ur singularité despotique 
un peu de l'intérêt de ce que Saint-Simon appelait 
la « mécanique » de la vie à Versailles, et pouvait 
croire aussi que ses silences, une nuance de bonne 
humeur ou de hauteur dans sa physionomie, 
étaient de la part de Françoise l'objet d'un com- 
mentaire aussi passionné, aussi craintif que l'étaient 
le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi 
quand un courtisan, ou même les plus grands 
seigneurs, lui avaient remis une supplique, au 
détour d'une allée, à Versailles. 

Un dimanche où ma tante avait eu la visite simul- 
tanée du curé et d'Eulalie et s'était ensuite reposée, 
nous étions tous montés lui dire bonsoir, et maman 
lui adressait ses condoléances sur la mauvaise chance 
qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure : 

— Je sais que les choses se sont encore mal 
arrangées tantôt, Léonie, lui dit-elle avec douceur, 
vous avez eu tout votre monde à la fois. 

Ce que ma grand'tante interrompit par : «Abon- 
dance de biens... » car depuis que sa fille était 
malade elle croyait devoir la remonter en lui pré- 
sentant toujours tout par le bon côté. Mais mon 
père prenant la parole : 

— Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la 
famille est réunie pour vous faire un récit sans 



i64 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

avoir besoin de le recommencer à chacun. J'ai peur 
que nous ne soyons fâchés avec Legrandin : il m'a 
à peine dit bonjour ce matin. 

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon 
père, car j'étais justement avec lui après la messe 
quand nous avions rencontré M. Legrandin, et je 
descendis à la cuisine demander le menu du dîner 
qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles 
qu'on lit dans un journal et m'excitait à la façon 
d'un programme de fête. Comme M. Legrandin 
avait passé près de nous en sortant de l'église, 
marchant à côté d'une châtelaine du voisinage que 
nous ne connaissions que de vue, mon père avait 
fait un salut à la fois amical et réservé, sans que 
nous nous arrêtions ; M. Legrandin avait à peine 
répondu, d'un air étonné, comme s'il ne nous 
reconnaissait pas, et avec cette perspective du 
regard particulière aux personnes qui ne veulent 
pas être aimables et qui, du fond subitement pro- 
longé de leurs yeux, ont l'air de vous apercevoir 
comme au bout d'une route interminable et à une 
si grande distance qu'elles se contentent de vous 
adresser un signe de tête minuscule pour le pro- 
portionner à vos dimensions de marionnette. 

Or, la dame qu'accompagnait Legrandin était 
une personne vertueuse et considérée ; il ne pouvait 
être question qu'il fût en bonne fortune et 
gêné d'être surpris, et mon père se demandait 
comment il avait pu mécontenter Legrandin. « Je 
regretterais d'autant plus de le savoir fâché, dit 
mon père, qu'au milieu de tous ces gens endimanchés 
il a, avec son petit veston droit, sa cravate molle, 
quelque chose de si peu apprêté, de si vraiment 
simple, et un air presque ingénu qui est tout à fait 
sympathique. » Mais le conseil de famille fut unani- 
mement d'avis que mon père s'était fait une idée 
ou que Legrandin, à ce moment-là, était absorbé 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 165 

par quelque pensée. D'ailleurs la crainte de mon 
père fut dissipée dès le lendemain soir. Comme nous 
revenions d'une grande promenade, nous aperçûmes 
près du Pont- Vieux, Legrandin, qui à cause des 
fêtes restait plusieurs jours à Combray. Il vint à 
nous la main tendue : « Connaissez-vous, monsieur le 
liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Des jardins : 

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu... 

N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? 
Vous n'avez peut-être jamais lu Paul Des jardins. 
Lisez-le, mon enfant ; aujourd'hui il se mue, me 
dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps 
un aquarelliste limpide... 

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu... 

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon 
jeune ami ; et même à l'heure, qui vient pour moi 
maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit 
tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en 
regardant du côté du ciel. » Il sortit de sa poche 
une cigarette, resta longtemps les yeux à l'horizon. 
« Adieu, les camarades », nous dit-il tout à coup, 
et il nous quitta. 

A cette heure où je descendais apprendre le 
menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, 
commandant aux forces de la nature devenues ses 
aides, comme dans les féeries où les géants se font 
engager comme cuisiniers, frappait la houille, don- 
nait à la vapeur des pommes de terre à étuver et 
faisait finir à point par le feu les chefs-d'œuvre 
culinaires d'abord préparés dans des récipients de 
céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, 
chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le 
gibier, moules à pâtisserie et petits pots de crème, 



166 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

en passant par une collection complète de casse- 
roles de toutes dimensions. Je m'arrêtais à voir 
sur la table, où la fille de cuisine venait de les 
écosser, les petits pois alignés et nombres comme des 
billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était 
devant les asperges, trempées d'outre-mer et de rose 
et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, 
se dégrade insensiblement jusqu'au pied — encore 
souillé pourtant du sol de leur plant — par des 
irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait 
que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses 
créatures qui s'étaient amusées à se métamorphoser 
en légumes et qui, à travers le déguisement de 
leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir 
en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches 
d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, 
cette essence précieuse que je reconnaissais encore 
quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en 
avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poé- 
tiques et grossières comme une féerie de Shakes- 
peare, à changer mon pot de chambre en un vase 
de parfum. 

La pauvre Charité de Giotto, comme l'appelait 
Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les 
avait près d'elle dans une corbeille, son air était 
douloureux, comme si elle ressentait tous les mal- 
heurs de la terre ; et les légères couronnes d'azur 
qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs 
tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile 
par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs 
bandées autour du front ou piquées dans la cor- 
beille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Fran- 
çoise tournait à la broche un de ces poulets, comme 
elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin 
dans Combray l'odeur de ses mérites, et qui, pendant 
qu'elle nous les servait à table, faisaient prédominer 
la douceur dans ma conception spéciale de son 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 167 

caractère, l'arôme de cette chair qu'elle savait 
rendre si onctueuse et si tendre n'étant pour moi 
que le propre parfum d'une de ses vertus. 

Mais le jour où, pendant que mon père consultait 
le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, 
je descendis à la cuisine, était un de ceux où la 
Charité de Giotto, très malade de son accouchement 
récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n'étant 
plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas, 
elle était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait 
sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa 
résistance désespérée et bien naturelle, mais accom- 
pagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle 
cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris 
de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte dou- 
ceur et l'onction de notre servante un peu moins 
en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, 
par sa peau brodée d'or comme une chasuble et 
son jus précieux égoutté d'un ciboire. Quand il 
fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait 
sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de 
colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit 
une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout 
tremblant ; j'aurais voulu qu'on mît Françoise 
tout de suite à la porte. Mais qui m'eût fait des 
boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et 
même... ces poulets ?... Et en réalité, ce lâche 
calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. 
Car ma tante Léonie savait — ce que j'ignorais 
encore — que Françoise qui, pour sa fille, pour ses 
neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, 
était pour d'autres êtres d'une dureté singulière. 
Malgré cela ma tante l'avait gardée, car si elle 
connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. 
Je m'aperçus peu à peu que la douceur, la componc- 
tion, les vertus de Françoise cachaient des tragédies 
d'arrière-cuisine, comme l'histoire découvre que le 



i68 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

règne des Rois et des Reines qui sont représentés 
les mains jointes dans les vitraux des églises, 
furent marqués d'incidents sanglants. Je me rendis 
compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les 
humains excitaient d'autant plus sa pitié par leurs 
malheurs, qu'ils vivaient plus éloignés d'elle. Les 
torrents de larmes qu'elle versait en lisant le jour- 
nal sur les infortunes des inconnus se tarissaient 
vite si elle pouvait se représenter la personne qui 
en était l'objet d'une façon un peu précise. Une de 
ces nuits qui suivirent l'accouchement de la fille 
de cuisine, celle-ci fut prise d'atroces coliques : 
maman l'entendit se plaindre, se leva et réveilla 
Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris 
étaient une comédie, qu'elle voulait « faire la 
maîtresse ». Le médecin, qui craignait ces crises, 
avait mis un signet, dans un livre de médecine que 
nous avions, à la page où elles sont décrites et où 
il nous avait dit de nous reporter pour trouver 
l'indication des premiers soins à donner. Ma mère 
envoya Françoise chercher le livre en lui recom- 
mandant de ne pas laisser tomber le signet. Au 
bout d'une heure Françoise n'était pas revenue ; 
ma mère indignée crut qu'elle s'était recouchée 
et me dit d'aller voir moi-même dans la bibliothèque. 
J'y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder 
ce que le signet marquait, lisait la description 
clinique de la crise et poussait des sanglots main- 
tenant qu'il s'agissait d'une malade-type qu'elle ne 
connaissait pas. A chaque symptôme douloureux 
mentionné par l'auteur du traité, elle s'écriait : 
« Hé là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon 
Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse 
créature humaine ? Hé ! la pauvre ! » 

Mais dès que je l'eus appelée et qu'elle fut revenue 
près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes 
cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 169 

ni cette agréable sensation de pitié et d'attendris- 
sement qu'elle connaissait bien et que la lecture 
des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun 
plaisir de même famille ; dans l'ennui et dans l'irri- 
tation de s'être levée au milieu de la nuit pour la 
fille de cuisine, et à la vue des mêmes souffrances 
dont la description l'avait fait pleurer, elle n'eut 
plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, 
même d'affreux sarcasmes, disant, quand elle crut 
que nous étions partis et ne pouvions plus l'en- 
tendre : « Elle n'avait qu'à ne pas faire ce qu'il 
faut pour ça ! ça lui a fait plaisir ! qu'elle ne fasse 
pas de manières maintenant ! Faut-il tout de même 
qu'un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour 
aller avec ça. Ah ! c'est bien comme on disait dans 
le patois de ma pauvre mère : 

« Qui du cul d'un chien s'amourose 
Il lui paraît une rose. » 

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du 
cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu 
de se coucher, pour voir s'il n'avait besoin de rien, 
faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d'être 
rentrée pour son travail, en revanche ce même 
amour des siens et son désir d'assurer la grandeur 
future de sa maison se traduisait dans sa politique 
à l'égard des autres domestiques par une maxime 
constante qui fut de n'en jamais laisser un seul 
s'implanter chez ma tante, qu'elle mettait d'ailleurs 
une sorte d'orgueil à ne laisser approcher par 
personne, préférant, quand elle-même était malade, 
se relever pour lui donner son eau de Vichy plutôt 
que de permettre l'accès de la chambre de sa maî- 
tresse à la fille de cuisine. Et comme cet hyménop- 
tère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui 
pour que ses petits après sa mort aient de la viande 



I70 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

fraîche à manger, appelle l'anatomie au secours 
de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et 
des araignées, leur perce avec un savoir et une 
adresse merveilleux le centre nerveux d'où dépend 
le mouvement des pattes, mais non les autres 
fonctions de la vie, de façon que l'insecte paralysé 
près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux 
larves quand elles écloront un gibier docile, inof- 
fensif, incapable de fuite ou de résistance, mais 
nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir 
sa volonté permanente de rendre la maison intenable 
à tout domestique, des ruses si savantes et si impi- 
toyables que, bien des années plus tard, nous 
apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque 
tous les jours des asperges, c'était parce que leur 
odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée 
de les éplucher des crises d'asthme d'une telle 
violence qu'elle fut obligée de finir par s'en aller. 
Hélas ! nous devions définitivement changer 
d'opinion sur Legrandin. Un des dimanches qui 
suivit la rencontre sur le Pont- Vieux après laquelle 
mon père avait dû confesser son erreur, comme la 
messe finissait et qu'avec le soleil et le bruit du 
dehors quelque chose de si peu sacré entrait dans 
l'église que M™e Goupil, M'"^ Percepied (toutes les 
personnes qui tout à l'heure, à mon arrivée un peu 
en retard, étaient restées les yeux absorbés dans 
leur prière et que j'aurais même pu croire ne m'a- 
voir pas vu entrer si, en même temps, leurs pieds 
n'avaient repoussé légèrement le petit banc qui 
m'empêchait de gagner ma chaise) commençaient 
à s'entretenir avec nous à haute voix de sujets 
tout temporels comme si nous étions déjà sur la 
place, nous vîmes sur le seuil brûlant du porche, 
dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, 
que le mari de cette dame avec qui nous l'avions 
dernièrement rencontré était en train de présenter 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 171 

à la femme d'un autre gros propriétaire terrien 
des environs. La figure de Legrandin exprimait 
une animation, un zèle extraordinaires ; il fit un 
profond salut avec un renversement secondaire en 
arrière, qui ramena brusquement son dos au delà 
de la position de départ et qu'avait dû lui apprendre 
le mari de sa sœur, M™® de Cambremer. Ce redres- 
sement rapide fit refluer en une sorte d'onde fou- 
gueuse et musclée la croupe de Legrandin que je 
ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi 
cette ondulation de pure matière, ce flot tout char- 
nel, sans expression de spiritualité et qu'un em- 
pressement plein de bassesse fouettait en tempête, 
éveillèrent tout d'un coup dans mon esprit la 
possibilité d'un Legrandin tout différent de celui 
que nous connaissions. Cette dame le pria de dire 
quelque chose à son cocher, et tandis qu'il allait 
jusqu'à la voiture, l'empreinte de joie timide et 
dévouée que la présentation avait marquée sur son 
visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de 
rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se 
hâtant et, comme il marchait plus vite qu'il n'en 
avait l'habitude, ses deux épaules oscillaient de 
droite et de gauche ridiculement, et il avait l'air 
tant il s'y abandonnait entièrement en n'ayant plus 
souci du reste, d'être le jouet inerte et mécanique 
du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, 
nous allions passer à côté de lui, il était trop bien 
élevé pour détourner la tête, mais il fixa de son 
regard soudain chargé d'une rêverie profonde un 
point si éloigné de l'horizon qu'il ne put nous voir et 
n'eut pas à nous saluer. Son visage restait ingénu 
au-dessus d'un veston souple et droit qui avait l'air 
de se sentir fourvoyé malgré lui au milieu d'un 
luxe détesté. Et une lavallière à pois qu'agitait le 
vent de la Place continuait à flotter sur Legrandin 
comme l'étendard de son fier isolement et de sa 



172 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

noble indépendance. Au moment où nous arrivions 
à la maison, maman s'aperçut qu'on avait oublié le 
saint-honoré et demanda à mon père de retourner 
avec moi sur nos pas dire qu'on l'apportât tout de 
suite. Nous croisâmes près de l'église Legrandin qui 
venait en sens inverse conduisant la même dame à 
sa voiture. Il passa contre nous, ne s'interrompit 
pas de parler à sa voisine, et nous fit du coin de son 
œil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur 
aux paupières et qui, n'intéressant pas les muscles 
de son visage, put passer parfaitement inaperçu de 
son interlocutrice ; mais, cherchant à compenser 
par l'intensité du sentiment le champ un peu étroit 
où il en circonscrivait l'expression, dans ce coin 
d'azur qui nous était affecté il fit pétiller tout 
l'entrain de la bonne grâce qui dépassa l'enjoue- 
ment, frisa la malice ; il subtilisa les finesses de 
l'amabilité jusqu'aux clignements de la connivence, 
aux demi-mots, aux sous-entendus, aux mystères 
de la complicité ; et finalement exalta les assurances 
d'amitié jusqu'aux protestations de tendresse, 
jusqu'à la déclaration d'amour, illuminant alors 
pour nous seuls, d'une langueur secrète et invisible 
à la châtelaine, une prunelle énamourée dans un 
visage de glace. 

Il avait précisément demandé la veille à mes 
parents de m'envoyer dîner ce soir-là avec lui : 
« Venez tenir compagnie à votre vieil ami, m'avait- 
il dit. Comme le bouquet qu'un voyageur nous 
envoie d'un pays où nous ne retournerons plus, 
faites-moi respirer du lointain de votre adolescence 
ces fleurs des printemps que j'ai traversés moi aussi 
il y a bien des années. Venez avec la primevère, la 
barbe de chanoine, le bassin d'or, venez avec le 
sédum dont est fait le bouquet de dilection de la 
flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résur- 
rection, la pâquerette et la boule de neige des 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 173 

jardins qui commence à embaumer dans les allées 
de votre grand'tante, quand ne sont pas encore 
fondues les dernières boules de neige des giboulées 
de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de soie 
du lis digne de Salomon, et l'émail polychrome des 
pensées, mais venez surtout avec la brise fraîche 
encore des dernières gelées et qui va entr'ouvrir, 
pour les deux papillons qui depuis ce matin atten- 
dent à la porte, la première rose de Jérusalem. » 
On se demandait à la maison si on devait m'en- 
voyer tout de même dîner avec M. Legrandin. Mais 
ma grand'mère refusa de croire qu'il eût été impoli. 
« Vous reconnaissez vous-même qu'il vient là avec 
sa tenue simple qui n'est guère celle d'un mondain. » 
Elle déclarait qu'en tout cas, et à tout mettre au 
pis, s'il l'avait été, mieux valait ne pas avoir l'air 
de s'en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même, 
qui était pourtant le plus irrité contre l'attitude 
qu'avait eue Legrandin, gardait peut-être un der- 
nier doute sur le sens qu'elle comportait. Elle était 
comme toute attitude ou action où se révèle le 
caractère profond et caché de quelqu'un : elle ne 
se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pou- 
vons pas la faire confirmer par le témoignage du 
coupable qui n'avouera pas ; nous en sommes réduits 
à celui de nos sens dont nous nous demandons, 
devant ce souvenir isolé et incohérent, s'ils n'ont 
pas été le jouet d'une illusion ; de sorte que de 
telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, 
nous laissent souvent quelques doutes. 

Je dînai avec Legrandin sur la terrasse ; il faisait 

clair de lune : « Il y a une jolie qualité de silence, 

n'est-ce pas, me dit-il ; aux cœurs blessés comme 

l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard 

W prétend que conviennent seulement l'ombre et le 

■jLsilence. Et voyez-vous, mon enfant, il vient dans 

^■la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où 

I 



174 -^ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

les yeux las ne tolèrent plus qu'une lumière, celle 
qu'une belle nuit comme celle-ci prépare et distille 
avec l'obscurité, où les oreilles ne peuvent plus 
écouter de musique que celle que joue le clair de 
lune sur la flûte du silence. » J'écoutais les paroles 
de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si 
agréables ; mais troublé par le souvenir d'une femme 
que j'avais aperçue dernièrement pour la première 
fois, et pensant, maintenant que je savais que 
Legrandin était lié avec plusieurs personnalités 
aristocratiques des environs, que peut-être il con- 
naissait celle-ci, prenant mon courage, je lui dis : 
« Est-ce que vous connaissez, monsieur, la... les 
châtelaines de Guermantes ? », heureux aussi en 
prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte 
de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon rêve 
et de lui donner une existence objective et sonore. 
Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu 
des yeux bleus de notre ami se ficher une petite 
encoche brune comme s'ils venaient d'être percés 
par une pointe invisible, tandis que le reste de la 
prunelle réagissait en sécrétant des flots d'azur. Le 
cerne de sa paupière noircit, s'abaissa. Et sa bouche 
marquée d'un pli amer se ressaisissant plus vite 
sourit, tandis que le regard restait douloureux, 
comme celui d'un beau martyr dont le corps est 
hérissé de flèches : « Non, je ne les connais pas », 
dit-il, mais au lieu de donner à un renseignement 
aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante 
le ton naturel et courant qui convenait, il le débita 
en appuyant sur les mots, en s'inclinant, en saluant 
de la tête, à la fois avec l'insistance qu'on apporte, 
pour être cru, à une affirmation invraisemblable 
— comme si ce fait qu'il ne connût pas les Guer- 
mantes ne pouvait être l'effet que d'un hasard 
singulier — et aussi avec l'emphase de quelqu'un 
qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 175 

pénible, préfère la proclamer pour donner aux 
autres l'idée que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun 
embarras, est facile, agréable, spontané, que la 
situation elle-même — l'absence de relations avec 
les Guermantes — pourrait bien avoir été non pas 
subie, mais voulue par lui, résulter de quelque 
tradition de famille, principe de morale ou vœu 
mystique lui interdisant nommément la fréquen- 
tation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant 
par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les 
connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours 
tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au 
fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beau- 
coup de gens sont venus à la rescousse, on me 
disait que j'avais tort de ne pas aller à Guermantes, 
que je me donnais l'air d'un malotru, d'un vieil 
ours. Mais voilà une réputation qui n'est pas pour 
m'effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n'aime 
plus au monde que quelques églises, deux ou trois 
livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de 
lune quand la brise de votre jeunesse apporte jus- 
qu'à moi l'odeur des parterres que mes vieilles 
prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais 
pas bien que, pour ne pas aller chez des gens qu'on 
ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indé- 
pendance, et en quoi cela pouvait vous donner 
l'air d'un sauvage ou d'un ours. Mais ce que je 
comprenais, c'est que Legrandin n'était pas tout 
à fait véridique quand il disait n'aimer que les 
églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait 
beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris 
devant eux d'une si grande peur de leur déplaire 
qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait pour 
amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents 
de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, 
que ce fût en son absence, loin de lui et « par dé- 
faut » ; il était snob. Sans doute il ne disait jamais 



lyô A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rien de tout cela dans le langage que mes parents 
et moi-même nous aimions tant. Et si je demandais : 
« Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le 
causeur répondait : « Non je n'ai jamais voulu les 
connaître. » Malheureusement il ne le répondait 
qu'en second, car un autre Legrandin qu'il cachait 
soigneusement au fond de lui, qu'il ne montrait 
pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre, 
sur son snobisme, des histoires compromettantes, 
un autre Legrandin avait déjà répondu par la 
blessure du regard, par le rictus de la bouche, par 
la gravité excessive du ton de la réponse, par les 
mille flèches dont notre Legrandin s'était trouvé en 
un instant lardé et alangui, comme un saint Sébas- 
tien du snobisme : « Hélas ! que vous me faites mal ! 
non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez 
pas la grande douleur de ma vie. » Et comme ce 
Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître 
chanteur, s'il n'avait pas le joli langage de l'autre, 
avait le verbe infiniment plus prompt, composé de 
ce qu'on appelle « réflexes », quand Legrandin le 
causeur voulait lui imposer silence, l'autre avait 
déjà parlé et notre ami avait beau se désoler de la 
mauvaise impression que les révélations de son 
alter ego avaient dû produire, il ne pouvait qu'entre- 
prendre de la pallier. 

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin 
ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. 
Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, 
qu'il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que 
les passions des autres, et que ce que nous arrivons 
à savoir des nôtres, ce n'est que d'eux que nous 
avons pu l'apprendre. Sur nous, elles n'agissent que 
d'une façon seconde, par l'imagination qui substi- 
tue aux premiers mobiles des mobiles de relais qui 
sont plus décents. Jamais le snobisme de Legrandin 
ne lui conseillait d'aller voir souvent une duchesse. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 177 

Il chargeait rimagination de Legrandin de lui faire 
apparaître cette duchesse comme parée de toutes 
les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, 
s'estimant de céder à cet attrait de l'esprit et de 
la vertu qu'ignorent les infâmes snobs. Seuls les 
autres savaient qu'il en était un ; car grâce à l'inca- 
pacité où ils étaient de comprendre le travail inter- 
médiaire de son imagination, ils voyaient en face 
l'une de l'autre l'activité mondaine de Legrandin 
et sa cause première. 

Maintenant, à la maison, on n'avait plus aucune 
illusion sur M. Legrandin, et nos relations avec lui 
s'étaient fort espacées. Maman s'amusait infiniment 
chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant 
délit du péché qu'il n'avouait pas, qu'il continuait 
à appeler le péché sans rémission, le snobisme. 
Mon père, lui, avait de la peine à prendre les dédains 
de Legrandin avec tant de détachement et de 
gaîté ; et quand on pensa une année à m'envoyer 
passer les grandes vacances à Balbec avec ma 
grand'mère, il dit : « Il faut absolument que j'an- 
nonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour 
voir s'il vous offrira de vous mettre en rapport 
avec sa sœur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir 
dit qu'elle demeurait à deux kilomètres de là. » 
Ma grand'mère qui trouvait qu'aux bains de mer il 
faut être du matin au soir sur la plage à humer le 
sel et qu'on n'y doit connaître personne, parce que 
les visites, les promenades sont autant de pris sur 
l'air marin, demandait au contraire qu'on ne 
parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà 
sa sœur. M™® de Cambremer, débarquant à l'hôtel 
au moment où nous serions sur le point d'aller à la 
pêche et nous forçant à rester enfermés pour la 
recevoir. Mais maman riait de ses craintes, pensant 
à part elle que le danger n'était pas si menaçant, 
que Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre 

Vol. I. 12 



ijS A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

en relations avec sa sœur. Or, sans qu'on eût besoin 
de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, 
qui, ne se doutant pars que nous eussions jamais 
l'intention d'aller de ce côté, vint se mettre dans le 
piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de 
la Vivonne. 

— Il y a dans les nuages ce soir des violets et 
des bleus bien beaux, n'est-ce pas, mon compagnon, 
dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu'aé- 
rien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le ciel. 
Et ce petit nuage rose n'a-t-il pas aussi un teint de 
fleur, d'œillet ou d'hydrangéa. Il n'y a guère que 
dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que 
j'ai pu faire de plus riches observations sur cette 
sorte de règne végétal de l'atmosphère. Là-bas 
près de Balbec, près de ces lieux sauvages, il y a 
une petite baie d'une douceur charmante où le 
coucher du soleil du pays d'Auge, le coucher de 
soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner, 
d'ailleurs, est sans caractère, insignifiant ; mais dans 
cette atmosphère humide et douce s'épanouissent 
le soir en quelques instants de ces bouquets célestes, 
bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent 
souvent des heures à se faner. D'autres s'effeuillent 
tout de suite, et c'est alors plus beau encore de voir 
le ciel entier que jonche la dispersion d'innom- 
brables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie, 
dite d'opale, les plages d'or semblent plus douces 
encore pour être attachées comme de blondes 
Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voi- 
sines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de 
naufrages, où tous les hivers bien des barques 
trépassent au péril de la mer. Balbec ! la plus 
antique ossature géologique de notre sol, vraiment 
Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région maudite 
qu'Anatole France — un enchanteur que devrait 
lire notre petit ami — a si bien peinte, sous ses 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 179 

brouillards éternels, comme le véritable pays des 
Cimmériens, dans VOdyssée. De Balbec surtout, où 
déjà des hôtels se construisent, superposés au sol 
antique et charmant qu'ils n'altèrent pas, quel 
délice d'excursionner à deux pas dans ces régions 
primitives et si belles. 

— Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu'un à 
Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit 
y aller passer deux mois avec sa grand'mère et 
peut-être avec ma femme. 

Legrandin pris au dépourvu par cette question à 
un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, 
ne put les détourner, mai^ les attachant de seconde 
en seconde avec plus d'intensité — et tout en 
souriant tristement — sur les yeux de son interlo- 
cuteur, avec un air d'amitié et de franchise et de 
ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui 
avoir traversé la figure comme si elle fût devenue 
transparente, et voir en ce moment bien au delà 
derrière elle un nuage vivement coloré qui lui 
créait un alibi mental et qui lui permettrait d'établir 
qu'au moment où on lui avait demandé s'il con- 
naissait quelqu'un à Balbec, il pensait à autre 
chose et n'avait pas entendu la question. Habituel- 
lement de tels regards font dire à l'interlocuteur : 
« A quoi pensez-vous donc ? » Mais mon père cu- 
rieux, irrité et cruel, reprit : 

— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, 
que vous connaissez si bien B albec ? 

Dans un dernier effort désespéré, le regard sou- 
riant de Legrandin atteignit son maximum de 
tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, 
mais, pensant sans doute qu'il n'y avait plus qu'à 
répondre, il nous dit : 

— J'ai des amis partout où il y a des groupes 
d'arbres blessés, mais n on vaincus, qui se sont 
rapprochés pour implorer ensemble avec une obsti- 



iSo A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nation pathétique un ciel inclément qui n'a pas 
pitié d'eux. 

— Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrom- 
pit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi 
impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas 
où il arriverait n'importe quoi à ma belle-mère et 
où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en 
pays perdu, si vous y connaissez du monde ? 

— Là comme partout, je connais tout le monde 
et je ne connais personne, répondit Legrandin qui 
ne se rendait pas si vite ; beaucoup les choses et 
fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes 
y semblent des personnes, des personnes rares, 
d'une essence délicate et que la vie aurait déçues. 
Parfois c'est un castel que vous rencontrez sur la 
falaise, au bord du chemin où il s'est arrêté pour 
confronter son chagrin au soir encore rose où 
monte la lune d'or et dont les barques qui rentrent 
en striant l'eau diaprée hissent à leurs mâts la 
flamme et portent les couleurs ; parfois c'est une 
simple maison solitaire, plutôt laide, l'air timide 
mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque 
secret impérissable de bonheur et de désenchante- 
ment. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une 
délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction 
est d'une mauvaise lecture pour un enfant, et ce 
n'est certes pas lui que je choisirais et recommande- 
rais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, 
pour son cœur prédisposé. Les climats de confidence 
amoureuse et de regret inutile peuvent convenir 
au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours 
malsains pour un tempérament qui n'est pas formé. 
Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de 
cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer 
une action sédative, d'ailleurs discutable, sur un 
cœur qui n'est plus intact comme le mien, sur un 
cœur dont la lésion n'est plus compensée. Elles 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN i8i 

sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. 
«Bonne nuit, voisin», ajouta-t-il en nous quittant 
avec cette brusquerie évasive dont il avait l'habi- 
tude et, se retournant vers nous avec un doigt 
levé de docteur, il résuma sa consultation : « Pas 
de Balbec avant cinquante ans, et encore cela 
dépend de l'état du cœur », nous cria-t-il. 

Mon père lui en reparla dans nos rencontres 
ultérieures, le tortura de questions, ce fut peine 
inutile : comme cet escroc érudit qui employait à 
fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une 
science dont la centième partie eût suffi à lui assurer 
une situation plus lucrative, mais honorable, 
M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait 
fini par édifier toute une éthique de paysage et une 
géographie céleste de la basse Normandie, plutôt 
que de nous avouer qu'à deux kilomètres de Balbec 
habitait sa propre sœur, et d'être obligé à nous 
offrir une lettre d'introduction qui n'eût pas été 
pour lui un tel sujet d'effroi s'il avait été absolument 
certain — comme il aurait dû l'être en effet avec 
l'expérience qu'il avait du caractère de ma grand'- 
mère — que nous n'en aurions pas profité. 

Nous rentrions toujours de bonne heure de nos 
promenades pour pouvoir faire une visite à ma 
tante Léonie avant le dîner. Au commencement de 
la saison où le jour finit tôt, quand nous arrivions 
rue du Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du 
couchant sur les vitres de la maison et un bandeau 
de pourpre au fond des bois du Calvaire qui se 
reflétait plus loin dans l'étang, rougeur qui, accom- 
pagnée souvent d'un froid assez vif, s'associait, 
dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus 
duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour 



iS2 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

moi au plaisir poétique donné par la promenade 
le plaisir de la gourmandise, de la chaleur et du 
repos. Dans l'été au contraire, quand nous rentrions, 
le soleil ne se couchait pas encore ; et pendant la 
visite que nous faisions chez ma tante Léonie, sa 
lumière qui s'abaissait et touchait la fenêtre était 
arrêtée entre les grands rideaux et les embrasses, 
divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant de petits 
morceaux d'or le bois de citronnier de la commode, 
illuminait obliquement la chambre avec la délica- 
tesse qu'elle prend dans les sous-bois. Mais certains 
jours fort rares, quand nous rentrions, il y avait 
bien longtemps que la commode avait perdu ses 
incrustations momentanées, il n'y avait plus quand 
nous arrivions rue du Saint-Esprit nul reflet de 
couchant étendu sur les vitres, et l'étang au pied 
du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois 
il était déjà couleur d'opale et un long rayon de 
lune qui allait en s'élargissant et se fendillait de 
toutes les rides de l'eau le traversait tout entier. 
Alors, en arrivant près de la maison, nous aperce- 
vions une forme sur le pas de la porte et maman 
me disait : 

— Mon Dieu ! voilà Françoise qui nous guette, 
ta tante est inquiète ; aussi nous rentrons trop 
tard. 

Et sans avoir pris le temps d'enlever nos affaires, 
nous montions vite chez ma tante Léonie pour la 
rassurer et lui montrer que, contrairement à ce 
qu'elle imaginait déjà, il ne nous était rien arrivé, 
mais que nous étions allés « du côté de Guermantes » 
et, dame, quand on faisait cette promenade-là, 
ma tante savait pourtant bien qu'on ne pouvait 
jamais être sûr de l'heure à laquelle on serait rentré. 

— Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous 
le disais, qu'ils seraient allés du côté de Guermantes ! 
Mon Dieu ! ils doivent avoir une faim ! et votre 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 183 

gigot qui doit être tout desséché après ce qu'il a 
attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer ! 
comment, vous êtes allés du côté de Guermantes ! 

— Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, 
disait maman. Je pensais que Françoise nous avait 
vu sortir par la petite porte du potager. 

Car il y avait autour de Combray deux « côtés » 
pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait 
pas en effet de chez nous par la même porte, quand 
on voulait aller d'un côté ou de l'autre : le côté 
de Méséglise-la- Vineuse, qu'on appelait aussi le côté 
de chez Swann parce qu'on passait devant la pro- 
priété de M. Swann pour aller par là, et le côté de 
Guermantes. De Méséglise-la- Vineuse, à vrai dire, 
je n'ai jamais connu que le « côté » et des gens 
étrangers qui venaient le dimanche se promener à 
Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle- 
même et nous tous ne « connaissions point » et 
qu'à ce signe on tenait pour « des gens qui seront 
venus de Méséglise ». Quant à Guermantes, je 
devais un jour en connaître davantage, mais bien 
plus tard seulement ; et pendant toute mon ado- 
lescence, si Méséglise était pour moi quelque chose 
d'inaccessible comme l'horizon, dérobé à la vue, 
si loin qu'on allât, par les plis d'un terrain qui ne 
ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guer- 
mantes, lui, ne m'est apparu que comme le terme 
plutôt idéal que réel de son propre « côté », une 
sorte d'expression géographique abstraite comme 
la ligne de l'équateur, comme le pôle, comme 
l'orient. Alors, « prendre par Guermantes » pour 
aller à Méséglise, ou le contraire, m'eût semblé une 
expression aussi dénuée de sens que prendre par 
l'est pour aller à l'ouest. Comme mon père parlait 
toujours du côté de Méséglise comme de la plus 
belle vue de la plaine qu'il connût et du côté de 
Guermantes comme du type de paysage de rivière, 



i84 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

je leur donnais, en les concevant ainsi comme 
deux entités, cette cohésion, cette unité qui n'ap- 
partiennent qu'aux créations de notre esprit ; la 
moindre parcelle de chacun d'eux me semblait 
précieuse et manifester leur excellence particulière, 
tandis qu'à côté d'eux, avant qu'on fût arrivé sur 
le sol sacré de l'un ou de l'autre, les chemins pure- 
ment matériels au milieu desquels ils étaient posés 
comme l'idéal de la vue de plaine et l'idéal du 
paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine 
d'être regardés que par le spectateur épris d'art 
dramatique les petites rues qui avoisinent un 
théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien 
plus que leurs distances kilométriques, la distance 
qu'il y avait entre les deux parties de mon cerveau 
où je pensais à eux, une de ces distances dans l'esprit 
qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent et mettent 
dans un autre plan. Et cette démarcation était 
rendue plus absolue encore parce que cette habitude 
que nous avions de n'aller jamais vers les deux 
côtés un même jour, dans une seule promenade, 
mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté 
de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin 
l'un de l'autre, inconnaissables l'un à l'autre, dans 
les vases clos et sans communication entre eux 
d'après-midi différents. 

Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on 
sortait (pas trop tôt et même si le ciel était couvert, 
parce que la promenade n'était pas bien longue et 
n'entraînait pas trop) comme pour aller n'importe 
où, par la grande porte de la maison de ma tante 
sur la rue du Saint-Esprit. On était salué par 
l'armurier, on jetait ses lettres à la boîte, on disait 
en passant à Théodore, de la part de Françoise, 
qu'elle n'avait plus d'huile ou de café, et l'on sortait 
de la ville par le chemin qui passait le long de la 
barrière blanche du parc de M. Swann. Avant d'y 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 185 

arriver, nous rencontrions, venue au-devant des 
étrangers, l'odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d'entre 
les petits cœurs verts et frais de leurs feuilles, 
levaient curieusement au-dessus de la barrière du 
parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches 
que lustrait, même à l'ombre, le soleil où elles 
avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par 
la petite maison en tuiles appelée maison des 
Archers, où logeait le gardien, dépassaient son 
pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes 
du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de 
ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin 
français les tons vifs et purs des miniatures de la 
Perse. Malgré mon désir d'enlacer leur taille souple 
et d'attirer à moi les boucles étoilées de leur tête 
odorante, nous passions sans nous arrêter, mes 
parents n'allant plus à Tanson ville depuis le ma- 
riage de Swann, et, pour ne pas avoir l'air de regar- 
der dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui 
longe sa clôture et qui monte directement aux 
champs, nous en prenions un autre qui y conduit 
aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher 
trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon 
père : 

— Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, 
comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, 
il en profiterait pour aller passer vingt-quatre 
heures à Paris. Nous pourrions longer le parc, 
puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrége- 
rait d'autant. 

Nous nous arrêtâmes un moment devant la bar- 
rière. Le temps des lilas approchait de sa fin ; 
quelques-uns effusaient encore en hauts lustres 
mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans 
bien des parties du feuillage où déferlait, il y avait 
seulement une semaine, leur mousse embaumée, se 
flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, 



i86 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à 
mon père en quoi l'aspect des lieux était resté le 
même, et en quoi il avait changé, depuis la prome- 
nade qu'il avait faite avec M. Swann le jour de la 
mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour 
raconter cette promenade une fois de plus. 

Devant nous, une allée bordée de capucines mon- 
tait en plein vers le château. A droite, au contraire, 
le parc s'étendait en terrain plat. Obscurcie par 
l'ombre des grands arbres qui l'entouraient, une 
pièce d'eau avait été creusée par les parents de 
Swann ; mais dans ses créations les plus factices, 
c'est sur la nature que l'homme travaille ; certains 
lieux font toujours régner autour d'eux leur empire 
particulier, arborent leurs insignes immémoriaux 
au milieu d'un parc comme ils auraient fait loin 
de toute intervention humaine, dans une solitude 
qui revint partout les entourer, surgie des nécessités 
de leur exposition et superposée à l'œuvre humaine. 
C'est ainsi qu'au pied de l'allée qui dominait 
l'étang artificiel, s'était composée sur deux rangs, 
tressés de fleurs de myosotis et de pervenches, la 
couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le 
front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant 
fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait 
sur l'eupatoire et la grenouillette au pied mouillé 
les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, 
de son sceptre lacustre. 

Le départ de Mil® Swann qui — en m'ôtant la 
chance terrible de la voir apparaître dans une allée, 
d'être connu et méprisé par la petite fille privilégiée 
qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter 
des cathédrales — me rendait la contemplation de 
Tansonville indifférente la première fois où elle 
m'était permise, semblait au contraire ajouter 
cette propriété, aux yeux de mon grand-père et di 
mon père, des commodités, un agrément passager, 



m 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 187 

et, comme fait, pour une excursion en pays de 
montagnes, l'absence de tout nuage, rendre cette 
journée exceptionnellement propice à une prome- 
nade de ce côté ; j'aurais voulu que leurs calculs 
fussent déjoués, qu'un miracle fît apparaître M^^® 
Swann avec son père, si près de nous que nous 
n'aurions pas le temps de l'éviter et serions obligés 
de faire sa connaissance. Aussi, quand tout d'un 
coup, j'aperçus sur l'herbe, comme un signe de sa 
présence possible, un koufin oublié à côté d'une 
ligne dont le bouchon flottait sur l'eau, je m'em- 
pressai de détourner d'un autre côté les regards de 
mon père et de mon grand-père. D'ailleurs Swann 
nous ayant dit que c'était mal à lui de s'absenter, 
car il avait pour le moment de la famille à demeure, 
la ligne pouvait appartenir à quelque invité. On 
n'entendait aucun bruit de pas dans les allées. 
Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invi- 
sible oiseau s'ingéniait à faire trouver la journée 
courte, explorait d'une note prolongée la solitude 
environnante, mais il recevait d'elle une réplique si 
unanime, un choc en retour si redoublé de silence 
et d'immobilité qu'on aurait dit qu'il venait d'ar- 
rêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à 
faire passer plus vite. La lumière tombait si impla- 
cable du ciel devenu fixe que l'on aurait voulu se 
soustraire à son attention, et l'eau dormante elle- 
même, dont les insectes irritaient perpétuellement 
le sommeil, rêvant sans doute de quelque Maels- 
trôm imaginaire, augmentait le trouble où m'avait 
jeté la vue du flotteur de liège en semblant l'entraî- 
ner à toute vitesse sur les étendues silencieuses du 
ciel reflété ; presque vertical il paraissait prêt à 
plonger et déjà je me demandais si, sans tenir 
compte du désir et de la crainte que j'avais de la 
connaître, je n'avais pas le devoir de faire prévenir 
M lie Swann que le poisson mordait — quand il 



i88 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

me fallut rejoindre en courant mon père et mon 
grand-père qui m'appelaient, étonnés que je ne les 
eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte 
vers les champs et où ils s'étaient engagés. Je le 
trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubépines. 
La haie formait comme une suite de chapelles qui 
disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amon- 
celées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil 
posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il 
venait de traverser une verrière ; leur parfum 
s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa 
forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, 
et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un 
air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines 
et rayonnantes nervures de style flamboyant 
comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du 
jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouis- 
saient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien 
naïves et paysannes en comparaison sembleraient 
les églantines qui, dans quelques semaines, mon- 
teraient elles aussi en plein soleil le même chemin 
rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant 
qu'un souffle défait. 

Mais j'avais beau rester devant les aubépines à 
respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait 
ce qu'elle devait en faire, à perdre, à retrouver 
leur invisible et fixe odeur, à m'unir au rythme qui 
jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse 
juvénile et à des intervalles inattendus comme 
certains intervalles musicaux, elles m'offraient indé- 
finiment le même charme avec une profusion iné- 
puisable, mais sans me le laisser approfondir davan- 
tage, comme ces mélodies qu'on rejoue cent fois 
de suite sans descendre plus avant dans leur secret. 
Je me détournais d'elles un moment, pour les 
aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je 
poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 189 

haie, montait en pente raide vers les champs, 
quelques coquelicots perdus, quelques bluets restés 
paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et 
là de leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie 
où apparaît clairsemé le motif agreste qui triom- 
phera sur le panneau ; rares encore, espacés comme 
les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche 
d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue 
où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et 
la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son 
cordage et faisant cingler au vent sa flamme 
rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, 
me faisait battre le cœifr, comme au voyageur qui 
aperçoit sur une terre basse une première barque 
échouée que répare un calfat, et s'écrie, avant de 
l'avoir encore vue : « La Mer ! » 

Puis je revenais devant les aubépines comme 
devant ces chefs-d'œuvre dont on croit qu'on 
saura mieux les voir quand on a cessé un moment 
de les regarder, mais j'avais beau me faire un écran 
de mes mains pour n'avoir qu'elles sous les yeux, 
le sentiment qu'elles éveillaient en moi restait 
obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à 
venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m'aidaient 
pas à l'éclaircir, et je ne pouvais demander à d'autres 
fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie 
que nous éprouvons quand nous voyons de notre 
peintre préféré une œuvre qui diffère de celles que 
nous connaissions, ou bien si l'on nous mène devant 
un tableau dont nous n'avions vu jusque-là qu'une 
esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement 
au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs 
de l'orchestre, mon grand-père m'appelant et me 
désignant la haie de Tansonville, me dit : « Toi qui 
aimes les aubépines, regarde un peu cette épine 
rose ; est-elle jolie ! » En effet c'était une épine, 
mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle 



igo A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

aussi avait une parure de fête, de ces seules vraies 
fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu'un caprice 
contingent ne les applique pas comme les fêtes 
mondaines à un jour quelconque qui ne leur est 
pas spécialement destiné, qui n'a rien d'essentielle- 
ment férié — mais une parure plus riche encore, 
car les fleurs attachées sur la branche, les unes 
au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune 
place qui ne fût décorée, comme des pompons qui 
enguirlandent une houlette rococo, étaient « en 
couleur », par conséquent d'une qualité supérieure 
selon l'esthétique de Combray, si l'on en jugeait par 
l'échelle des prix dans le « magasin » de la Place 
ou chez Camus où étaient plus chers ceux des 
biscuits qui étaient roses. Moi-même j'appréciais 
plus le fromage à la crème rose, celui où l'on m'avait 
permis d'écraser des fraises. Et justement ces 
fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose 
mangeable, ou de tendre embellissement à une 
toilette pour une grande fête, qui, parce qu'elles 
leur présentent la raison de leur supériorité, sont 
celles qui semblent belles avec le plus d'évidence 
aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent 
toujours pour eux quelque chose de plus vif et de 
plus naturel que les autres teintes, même lorsqu'ils 
ont compris qu'elles ne promettaient rien à leur 
gourmandise et n'avaient pas été choisies par la 
couturière. Et certes, je l'avais tout de suite senti, 
comme devant les épines blanches mais avec plus 
d'émerveillement, que ce n'était pas facticement, 
par un artifice de fabrication humaine, qu'était 
traduite l'intention de festivité dans les fleurs, mais 
que c'était la nature qui, spontanément, l'avait 
exprimée avec la naïveté d'une commerçante de 
village travaillant pour un reposoir, en surchar- 
geant l'arbuste de ces rosettes d'un ton trop tendre et 
d'un pompadour provincial. Au haut des branches, 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 191 

comme autant de ces petits rosiers aux pots 
cachés dans des papiers en dentelles, dont aux 
grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les 
minces fusées, pullulaient mille petits boutons 
d'une teinte plus pâle qui, en s'entr'ouvrant, 
laissaient voir, comme au fond d'une coupe de 
marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, 
plus encore que les fleurs, l'essence particulière, 
irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bour- 
geonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en 
rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent 
d'elle qu'une jeune fille en robe de fête au milieu de 
personnes en négligé qui» resteront à la maison, 
tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait 
faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa 
fraîche toilette rose l'arbuste catholique et 
délicieux. 

La haie laissait voir à l'intérieur du parc une 
allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines 
entre lesquelles des giroflées ouvraient leurs bourses 
fraîches du rose odorant et passé d'un cuir ancien 
de Cordoue, tandis que sur le gravier un long 
tuyau d'arrosage peint en vert, déroulant ses cir- 
cuits, dressait aux points où il était percé au-dessus 
des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'éventail 
vertical et prismatique de ses gouttelettes multi- 
colores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus 
bouger, comme il arrive quand une vision ne 
s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert 
des perceptions plus profondes et dispose de notre 
être tout entier. Une fillette d'un blond roux, qui 
avait l'air de rentrer de promenade et tenait à la 
main un bêche de jardinage, nous regardait, levant 
son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs 
brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l'ai 
appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une 
impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on 



192 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

dit, assez « d'esprit d'observation » pour dégager la 
notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque 
fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat 
se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif 
azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut- 
être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs — ce 
qui frappait tant la première fois qu'on la voyait — 
je n'aurais pas été, comme je le fus, plus particu- 
lièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. 

Je la regardai, d'abord de ce regard qui n'est pas 
que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel 
se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le 
regard qui voudrait toucher, capturer, emmener 
le corps qu'il regarde et l'âme avec lui ; puis, tant 
j'avais peur que d'une seconde à l'autre mon grand- 
père et mon père, apercevant cette jeune fille, me 
fissent éloigner en me disant de courir un peu devant 
eux, d'un second regard, inconsciemment supplica- 
teur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, 
à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses 
pupilles pour prendre connaissance de mon grand- 
père et de mon père, et sans doute l'idée qu'elle en 
rapporta fut celle que nous étions ridicules, car 
elle se détourna, et d'un air indifférent et dédai- 
gneux, se plaça de côté pour épargner à son visage 
d'être dans leur champ visuel ; et tandis que con- 
tinuant à marcher et ne l'ayant pas aperçue, ils 
m'avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de 
toute leur longueur dans ma direction, sans expres- 
sion particulière, sans avoir l'air de me voir, mais 
avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne 
pouvait interpréter d'après les notions que l'on 
m'avait données sur la bonne éducation que comme 
une preuve d'outrageant mépris ; et sa main esquis- 
sait en même temps un geste indécent, auquel 
quand il était adressé en public à une personne 
qu'on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 193 

civilité que je portais en moi ne donnait qu'un seul 
sens, celui d'une intention insolente. 

— Allons, Gilberte, viens ; qu'est-ce que tu fais, 
cria d'une voix perçante et autoritaire une dame en 
blanc que je n'avais pas vue, et à quelque distance 
de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je 
ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui 
sortaient de la tête ; et cessant brusquement de 
sourire, la jeune fille prit sa bêche et s'éloigna sans 
se retourner de mon côté, d'un air docile, impéné- 
trable et sournois. 

Ainsi passa près de ipoi ce nom de Gilberte, 
donné comme un talisman qui me permettrait peut- 
être de retrouver un jour celle dont il venait de 
faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'était 
qu'une image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré 
au-dessus des jasmins et des giroflées, aigre et 
frais comme les gouttes de l'arrosoir vert ; impré- 
gnant, irisant la zone d'air pur qu'il avait traversée 
— et qu'il isolait — du mystère de la vie de celle 
qu'il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, 
qui voyageaient avec elle ; déployant sous l'épinier 
rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence 
de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec 
elle, avec l'inconnu de sa vie où je n'entrerais pas. 

Un instant (tandis que nous nous éloignions et 
que mon grand-père murmurait : « Ce pauvre 
Swann, quel rôle ils lui font jouer : on le fait partir 
pour qu'elle reste seule avec son Charlus, car c'est 
lui, je l'ai reconnu ! Et cette petite, mêlée à toute 
cette infamie ! ») l'impression laissée en moi par le 
ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui 
avait parlé sans qu'elle répliquât, en me la montrant 
comme forcée d'obéir à quelqu'un, comme n'étant 
pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, 
me rendit quelque espoir et diminua mon amour. 
Mais bien vite cet amour s'éleva de nouveau en moi 

Vol. I. 13 



194 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

comme une réaction par quoi mon cœur humilié 
voulait se mettre de niveau avec Gilberte ou l'abais- 
ser jusqu'à lui. Je l'aimais, je regrettais de ne pas 
avoir eu le temps et l'inspiration de l'offenser, de 
lui faire mal, et de la forcer à se souvenir de 
moi. Je la trouvais si belle que j'aurais voulu pou- 
voir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant 
les épaules : «Comme je vous trouve laide, grotesque, 
comme vous me répugnez ! » Cependant je m'éloi- 
gnais, emportant pour toujours, comme premier 
type d'un bonheur inaccessible aux enfants de 
mon espèce de par des lois naturelles impossibles 
à transgresser, l'image d'une petite fille rousse, à 
la peau semée de taches roses, qui tenait une bêche 
et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards 
sournois et inexpressifs. Et déjà le charme dont 
son nom avait encensé cette place sous les épines 
roses où il avait été entendu ensemble par elle et par 
moi, allait gagner, enduire, embaumer tout ce qui 
l'approchait, ses grands-parents que les miens avaient 
eu l'ineffable bonheur de connaître, la sublime pro- 
fession d'agent de change, le douloureux quartier 
des Champs-Elysées qu'elle habitait à Paris. 

« Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j'aurais 
voulu t'avoir avec nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais 
pas Tanson ville. Si j'avais osé, je t'aurais coupé une 
branche de ces épines roses que tu aimais tant. » 
Mon grand-père racontait ainsi notre promenade 
à ma tante Léonie, soit pour la distraire, soit qu'on 
n'eût pas perdu tout espoir d'arriver à la faire 
sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette pro- 
priété, et d'ailleurs les visites de Swann avaient été 
les dernières qu'elle avait reçues, alors qu'elle 
fermait déjà sa porte à tout le monde. Et de même 
que, quand il venait maintenant prendre de ses 
nouvelles (elle était la seule personne de chez nous 
qu'il demandât encore à voir), elle lui faisait répon- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 195 

dre qu'elle était fatiguée, mais qu'elle le laisserait 
entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir- 
là : « Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture 
jusqu'à la porte du parc. » C'est sincèrement qu'elle 
le disait. Elle eût aimé revoir Swann et Tanson- 
ville ; mais le désir qu'elle en avait suffisait à ce 
qui lui restait de forces ; sa réalisation les eût 
excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un 
peu de vigueur, elle se levait, s'habillait ; la fatigue 
commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre 
chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait 
commencé pour elle — plus tôt seulement que cela 
n'arrive d'habitude — c'eSt ce grand renoncement 
de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe 
dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la 
fin des vies qui se prolongent tard, même entre les 
anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les 
amis unis par les liens les plus spirituels, et qui, 
à partir d'une certaine année cessent de faire le 
voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent 
de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront 
plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement 
savoir qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne 
quitterait plus jamais la maison, mais cette réclu- 
sion définitive devait lui être rendue assez aisée 
pour la raison même qui, selon nous, aurait dû la 
lui rendre plus douloureuse : c'est que cette réclu- 
sion lui était imposée par la diminution qu'elle 
pouvait constater chaque jour dans ses forces, et 
qui, en faisant de chaque action, de chaque mou- 
vement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait 
pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence, la 
douceur réparatrice et bénie du repos. 

Ma tante n'alla pas voir la haie d'épines roses, 
mais à tous moments je demandais à mes parents 
si elle n'irait pas, si autrefois elle allait souvent à 
Tanson ville, tâchant de les faire parler des parents 



196 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

et grands-parents de M^i^ Swann qui me semblaient 
grands comme des dieux. Ce nom, devenu pour 
moi presque mythologique, de Swann, quand je 
causais avec mes parents, je languissais du besoin 
de le leur entendre dire, je n'osais pas le prononcer 
moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui 
avoisinaient Gilberte et sa famille, qui la concer- 
naient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d'elle ; 
et je contraignais tout d'un coup mon père, en 
feignant de croire par exemple que la charge de 
mon grand-père avait été déjà avant lui dans notre 
famille, ou que la haie d'épines roses que voulait 
voir ma tante Léonie se trouvait en terrain com- 
munal, à rectifier mon assertion, à me dire, comme 
malgré moi, comme de lui-même : « Mais non, 
cette charge-là était au père de Swann, cette haie 
fait partie du parc Swann. » Alors j'étais obligé 
de reprendre ma respiration, tant, en se posant 
sur la place oii il était toujours écrit en moi, pesait 
à m'étouôer ce nom qui, au moment où je l'enten- 
dais, me paraissait plus plein que tout autre, parce 
qu'il était lourd de toutes les fois où, d'avance, je 
l'avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir 
que j'étais confus d'avoir osé réclamer à mes 
parents, car ce plaisir était si grand qu'il avait dû 
exiger d'eux pour qu'ils me le procurassent beau- 
coup de peine, et sans compensation, puisqu'il 
n'était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais 
la conversation par discrétion. Par scrupule aussi. 
Toutes les séductions singulières que je mettais 
dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui 
dès qu'ils le prononçaient. Il me semblait alors tout 
d'un coup que mes parents ne pouvaient pas ne pas 
les ressentir, qu'ils se trouvaient placés à mon point 
de vue, qu'ils apercevaient à leur tour, absolvaient, 
épousaient mes rêves, et j'étais malheureux comme 
si je les avais vaincus et dépravés. 



1 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 197 

Cette année-là, quand, un peu plus tôt que 
d'habitude, mes parents eurent fixé le jour de ren- 
trer à Paris, le matin du départ, comme on m'avait 
fait friser pour être photographié, coiffer avec 
précaution un chapeau que je n'avais encore jamais 
mis et revêtir une douillette de velours, après 
m 'avoir cherché partout, ma mère me trouva en 
larmes dans le petit raidillon contigu à Tansonville, 
(^n train de dire adieu aux aubépines, entourant de 
mes bras les branches piquantes, et, comme une 
princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains 
ornements, ingrat envers l'importune main qui en 
formant tous ces nœuds «avait pris soin sur mon 
front d'assembler mes cheveux, foulant aux pieds 
mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma 
mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle 
ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée 
et de la douillette perdue. Je ne l'entendis pas : 
« O mes pauvres petites aubépines, disais- je en pleu- 
rant, ce n'est pas vous qui voudriez me faire du cha- 
grin, me forcer à partir. Vous, vous ne m'avez jamais 
fait de peine ! Aussi je vous aimerai toujours. » Et, 
essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je 
serais grand, de ne pas imiter la vie insensée des 
autres hommes et, même à Paris, les jours de 
printemps, au lieu d'aller faire des visites et écouter 
des niaiseries, de partir dans la campagne voir les 
premières aubépines. 

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus 
pendant tout le reste de la promenade qu'on faisait 
du côté de Méséglise. Ils étaient perpétuellement 
parcourus, comme par un chemineau invisible, par 
le vent qui était pour moi le génie particulier de 
Combray. Chaque année, le jour de notre arrivée, 
pour sentir que j'étais bien à Combray, je montais 
le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait 
courir à sa suite. On avait toujours le vent à côté de 



198 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée 
où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident 
de terrain. Je savais que Mii« Swann allait souvent 
à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à 
plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée 
par l'absence de tout obstacle, quand, par les 
chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu 
de l'extrême horizon, abaisser les blés les plus 
éloignés, se propager comme un flot sur toute l'im- 
mense étendue et venir se coucher, murmurant et 
tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes pieds, 
cette plaine qui nous était commune à tous deux 
semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que 
ce souffle avait passé auprès d'elle, que c'était 
quelque message d'elle qu'il me chuchotait sans 
que je pusse le comprendre, et je l'embrassais au 
passage. A gauche était un village qui s'appelait 
Champieu {Campus Pagani, selon le curé). Sur la 
droite, on apercevait par delà les blés les deux 
clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des- 
Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués 
d'alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux, 
comme deux épis. 

A intervalles symétriques, au milieu de l'inimi- 
table ornementation de leurs feuilles qu'on ne peut 
confondre avec la feuille d'aucun autre arbre 
fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales 
de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets 
de leurs rougissants boutons. C'est du côté de 
Méséglise que j'ai remarqué pour la première fois 
l'ombre ronde que les pommiers font sur la terre 
ensoleillée, et aussi ces soies d'or impalpable que le 
couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que 
je voyais mon père interrompre de sa canne sans 
les faire jamais dévier. 

Parfois dans le ciel de l'après-midi passait la 
lune blanche comme une nuée, furtive, sans éclat, 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 199 

comme une actrice dont ce n'est pas l'heure de 
jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde 
un moment ses camarades, s'effaçant, ne voulant 
pas qu'on fasse attention à elle. J'aimais à retrouver 
son image dans des tableaux et dans des livres, 
mais ces œuvres d'art étaient bien différentes — du 
moins pendant les premières années, avant que 
Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des 
harmonies plus subtiles — de celles où la lune me 
paraîtrait belle aujourd'hui et où je ne l'eusse pas 
reconnue alors. C'était, par exemple, quelque ro- 
man de Saintine, un paysage de Gleyre où elle 
découpe nettement sur le ciel une faucille d'argent, 
de ces œuvres naïvement incomplètes comme étaient 
mes propres impressions et que les sœurs de ma 
grand'mère s'indignaient de me voir airner. Elles 
pensaient qu'on doit mettre devant les enfants, et 
qu'ils font preuve de goût en aimant d'abord les 
œuvres que parvenu à la maturité, on admire 
définitivement. C'est sans doute qu'elles se figu- 
raient les mérites esthétiques comme des objets 
matériels qu'un œil ouvert ne peut faire autrement 
que de percevoir, sans avoir eu besoin d'en 
mûrir lentement des équivalents dans son propre 
cœur. 

C'est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison 
située au bord d'une grande mare et adossée à un 
talus buissonneux que demeurait M. Vinteuil. 
Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, con- 
duisant un buggy à toute allure. A partir d'une 
d'une certaine année on ne la rencontra plus seule, 
mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise 
réputation dans le pays et qui un jour s'installa 
définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il 
que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la ten- 
dresse pour ne pas s'apercevoir de ce qu'on raconte, 
et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d'une 



200 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

parole déplacée, de faire vivre sous son toit une 
femme pareille. Il dit que c'est une femme supé- 
rieure, un grand cœur et qu'elle aurait eu des 
dispositions extraordinaires pour la musique si 
elle les avait cultivées. Il peut être sûr que ce n'est 
pas de musique qu'elle s'occupe avec sa fille. » 
M. Vinteuil le disait ; et il est en effet remarquable 
combien une personne excite toujours d'admiration 
pour ses qualités morales chez les parents de toute 
autre personne avec qui elle a des relations char- 
nelles. L'amour physique, si injustement décrié, 
force tellement tout être à manifester jusqu'aux 
moindres parcelles qu'il possède de bonté, d'abandon 
de soi, qu'elles resplendissent jusqu'aux yeux de 
l'entourage immédiat. Le docteur Percepied à qui 
sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de 
tenir tant qu'il voulait le rôle de perfide dont il 
n'avait pas le physique, sans compromettre en rien 
sa réputation inébranlable et imméritée de bourru 
bienfaisant, savait faire rire aux larmes le curé et 
tout le monde en disant d'un ton rude : « Hé bien ! 
il paraît qu'elle fait de la musique avec son amie, 
Mlle Vinteuil. Ça a l'air de vous étonner. Moi je 
sais pas. C'est le père Vinteuil qui m'a encore dit 
ça hier. Après tout, elle a bien le droit d'aimer la 
musique, c'te fille. Moi je ne puis pas contrarier 
les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non 
plus à ce qu'il paraît. Et puis lui aussi il fait de la 
musique avec l'amie de sa fille. Ah ! sapristi, on 
en fait une musique dans c'te boîte-là. Mais qu'est- 
ce que vous avez à rire ? mais ils font trop de 
musique ces gens. L'autre jour j'ai rencontré le 
père Vinteuil près du cimetière. Il ne tenait pas sur 
ses jambes. » 

Pour ceux qui comme nous virent à cette époque 
M. Vinteuil éviter les personnes qu'il connaissait, 
se détourner quand il les apercevait, vieillir en 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 201 

quelques mois, s'absorber dans un chagrin, devenir 
incapable de tout effort qui n'avait pas directement 
le bonheur de sa fille pour but, passer des journées 
entières devant la tombe de sa femme — il eût 
été difficile de ne pas comprendre qu'il était en 
train de mourir de chagrin, et de supposer qu'il ne 
se rendait pas compte des propos qui couraient. 
Il les connaissait, peut-être même y ajoutait-il foi. 
Il n'est peut-être pas une personne, si grande que 
soit sa vertu, que la complexité des circonstances 
ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité 
du vice qu'elle condamne le plus formellement 
— sans qu'elle le reconnusse d'ailleurs tout à fait 
sous le déguisement de faits particuliers qu'il revêt 
pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir : 
paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain 
soir, de tel être qu'elle a par ailleurs tant de raisons 
pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil 
il devait entrer bien plus de souffrance que pour 
un autre dans la résignation à une de ces situations 
qu'on croit à tort être l'apanage exclusif du monde 
de la bohème : elles se produisent chaque fois qu'a 
besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui 
sont nécessaires un vice que la nature elle-même 
fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu'en 
mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme 
la couleur de ses yeux. Mais, de ce que M. Vinteuil 
connaissait peut-être la conduite de sa fille, il ne 
s'ensuit pas que son culte pour elle en eût été 
diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde 
où vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître 
celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur 
infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, 
et une avalanche de malheurs ou de maladies se 
succédant sans interruption dans une famille ne 
la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du 
talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil 



202 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

songeait à sa fille et à lui-même du point de vue 
du monde, du point de vue de leur réputation, 
quand il cherchait à se situer avec elle au rang 
qu'ils occupaient dans l'estime générale, alors ce 
jugement d'ordre social, il le portait exactement 
comme l'eût fait l'habitant de Combray qui lui eût 
été le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le 
dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu 
depuis peu cette humilité, ce respect pour ceux qui 
se trouvaient au-dessus de lui et qu'il voyait d'en 
bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui jusque- 
là), cette tendance à chercher à remonter jusqu'à 
eux, qui est une résultante presque mécanique de 
toutes les déchéances. Un jour que nous marchions 
avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil 
qui débouchait d'une autre s'était trouvé trop 
brusquement en face de nous pour avoir le temps 
de nous éviter, et Swann, avec cette orgueilleuse 
charité de l'homme du monde qui, au milieu de la 
dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve 
dans l'infamie d'autrui qu'une raison d'exercer 
envers lui une bienveillance dont les témoignages 
chatouillent d'autant plus l'amour-propre de celui 
qui les donne, qu'il les sent plus précieux à celui 
qui les reçoit, avait longuement causé avec M. 
Vinteuil, à qui jusque-là il n'adressait pas la parole, 
et lui avait demandé avant de nous quitter s'il 
n'enverrait pas un jour sa fille jouer à Tanson ville. 
C'était une invitation qui, il y a deux ans, eût 
indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le rem- 
plissait de sentiments si reconnaissants qu'il se 
croyait obligé par eux à ne pas avoir l'indiscrétion 
de l'accepter. L'amabilité de Swann envers sa 
fille lui semblait être en soi-même un appui si 
honorable et si délicieux qu'il pensait qu'il valait 
peut-être mieux ne pas s'en servir, pour avoir la 
douceur toute platonique de le conserver. 



j 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 203 

— Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann 
nous eut quittés, avec la même enthousiaste véné- 
ration qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises 
en respect et sous le charme d'une duchesse, fût- 
elle laide et sotte. Quel homme exquis ! Quel mal- 
heur qu'il ait fait un mariage tout à fait déplacé. 

Et alors, tant les gens les plus sincères sont 
mêlés d'hypocrisie et dépouillent en causant avec 
une personne l'opinion qu'ils ont d'elle et expriment 
dès qu'elle n'est plus là, mes parents déplorèrent 
avec M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de 
principes et de convenances auxquels (par cela 
même qu'ils les invoquaient en commun avec lui, 
en braves gens de même acabit) ils avaient l'air de 
sous-entendre qu'il n'était pas contrevenu à Mont- 
jouvain. M. Vinteuil n'envoya pas sa fille chez 
Swann. Et celui-ci fut le premier à le regretter. 
Car, chaque fois qu'il venait de quitter M. Vinteuil, 
il se rappelait qu'il avait depuis quelque temps un 
renseignement à lui demander sur quelqu'un qui 
portait le même nom que lui, un de ses parents, 
croyait-il. Et cette fois-là il s'était bien promis de ne 
pas oublier ce qu'il avait à lui dire, quand M. 
Vinteuil enverrait sa fille à Tansonville. 

Comme la promenade du côté de Méséglise était 
la moins longue des deux que nous faisions autour 
de Combray et qu'à cause de cela on la réservait 
pour les temps incertains, le climat du côté de 
Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions 
jamais de vue la lisière des bois de Roussain ville 
dans l'épaisseur desquels nous pourrions nous 
mettre à couvert. 

Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui 
déformait son ovale et dont il jaunissait la bordure. 
L'éclat, mais non la clarté, était enlevé à la cam- 
pagne où toute vie semblait suspendue, tandis que 
le petit village de Roussainville sculptait sur le ciel 



204 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

le relief de ses arêtes blanches avec une précision 
et un fini accablants. Un peu de vent faisait envoler 
un corbeau qui retombait dans le lointain et, contre 
le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait 
plus bleu, comme peint dans ces camaïeux qui 
décorent les trumeaux des anciennes demeures. 

Mais d'autres fois se mettait à tomber la pluie 
dont nous avait menacés le capucin que l'opticien 
avait à sa devanture ; les gouttes d'eau, comme 
des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous 
ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. 
Elles ne se séparent point, elles ne vont pas à 
l'aventure pendant la rapide traversée, mais cha- 
cune tenant sa place attire à elle celle qui la suit 
et le ciel en est plus obscurci qu'au départ des 
hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. 
Quand leur voyage semblait fini, quelques-unes, 
plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais 
nous ressortions de notre abri, car les gouttes se 
plaisent aux feuillages, et la terre était déjà presque 
séchée que plus d'une s'attardait à jouer sur les 
nervures d'une feuille, et suspendue à la pointe, 
reposée, brillant au soleil, tout d'un coup se laissait 
glisser de toute la hauteur de la branche et nous 
tombait sur le nez. 

Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle- 
mêle avec les saints et les patriarches de pierre 
sous le porche de Saint-André-des-Champs. Que 
cette église était française ! Au-dessus de la porte, 
les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la 
main, des scènes de noces et de funérailles, étaient 
représentés comme ils pouvaient l'être dans l'âme de 
Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines 
anecdotes relatives à Aristote et à Virgile de la même 
façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers 
de saint Louis comme si elle l'avait personnellement 
connu, et généralement pour faire honte par la 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 205 

comparaison à mes grands-parents moins « justes ». 
On sentait que les notions que l'artiste médiéval 
et la paysanne médiévale (survivant au XIX^ 
siècle) avaient de l'histoire ancienne ou chrétienne, 
et qui se distinguaient par autant d'inexactitude 
que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, 
mais d'une tradition à la fois antique et directe, 
ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et 
vivante. Une autre personnalité de Combray que 
je reconnaissais aussi, virtuelle et prophétisée, dans 
la sculpture gothique de Saint-André-des-Champs, 
c'était le jeune Théodore^ le garçon de chez Camus. 
Françoise sentait d'ailleurs si bien en lui un pays 
et un contemporain que, quand ma tante Léonie 
était trop malade pour que Françoise pût suffire 
à la retourner dans son lit, à la porter dans son 
fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter 
se faire « bien voir » de ma tante, elle appelait Théo- 
dore. Or ce garçon, qui passait et avec raison pour 
si mauvais sujet, était tellement rempli de l'âme 
qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notam- 
ment des sentiments de respect que Françoise 
trouvait dus aux « pauvres malades », à « sa pauvre 
maîtresse », qu'il avait pour soulever la tête de ma 
tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des 
petits anges des bas-reliefs, s'empressant, un cierge 
à la main, autour de la Vierge défaillante, comme 
si les visages de pierre sculptée, grisâtres et nus, 
ainsi que sont les bois en hiver, n'étaient qu'un 
ensommeillement, qu'une réserve, prête à refleurir 
dans la vie en innombrables visages populaires, 
révérends et futés comme celui de Théodore, enlu- 
minés de la rougeur d'une pomme mûre. Non plus 
appliquée à la pierre comme ces petits anges, mais 
détachée du porche, d'une stature plus qu'hu- 
maine, debout sur un socle comme sur un tabouret 
qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide. 



2o6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et 
qui gonflait la draperie comme une grappe mûre 
dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et 
mutin, les prunelles enfoncées, l'air valide, insen- 
sible et courageux des paysannes de la contrée. 
Cette ressemblance, qui insinuait dans la statue 
une douceur que je n'y avais pas cherchée, était 
souvent certifiée par quelque fille des champs, 
venue comme nous se mettre à couvert, et dont la 
présence, pareille à celle de ces feuillage pariétaires 
qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait 
destinée à permettre, par une confrontation avec 
la nature, de juger de la vérité de l'œuvre d'art. 
Devant nous, dans le lointain, terre promise ou 
maudite, Roussain ville, dans les murs duquel je 
n'ai jamais pénétré, Roussain ville, tantôt, quand la 
pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à 
être châtié comme un village de la Bible par toutes 
les lances de l'orage qui flagellaient obliquement 
les demeures de ses habitants, ou bien était déjà 
pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre 
vers lui, inégalement longues, comme les rayons 
d'un ostensoir d'autel, les tiges d'or effrangées de 
son soleil reparu. 

Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il 
fallait rentrer et rester enfermé dans la maison. 
Çà et là au loin dans la campagne que l'obscurité 
et l'humidité faisaient ressembler à la mer, des 
maisons isolées, accrochées au flanc d'une colline 
plongée dans la nuit et dans l'eau, brillaient comme 
des petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont 
immobiles au large pour toute la nuit. Mais qu'im- 
portait la pluie, qu'importait l'orage ! L'été, le 
mauvais temps n'est qu'une humeur passagère, 
superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe, bien 
différent du beau temps instable et fluide de l'hiver 
et qui, au contraire, installé sur la terre où il s'est 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 207 

solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie 
peut s'égoutter sans compromettre la résistance de 
leur permanente joie, a hissé pour toute la saison, 
jusque dans les rues du village, aux murs des 
maisons et des jardins, ses pavillons de soie violette 
ou blanche. Assis dans le petit salon, où j'attendais 
l'heure du dîner en lisant, j'entendais l'eau dégout- 
ter de nos marronniers, mais je savais que l'averse 
ne faisait que vernir leurs feuilles et qu'ils pro- 
mettaient de demeurer là, comme des gages de 
l'été, toute la nuit pluvieuse, à assurer la continuité 
du beau temps ; qu'il avait beau pleuvoir, demain, 
au-dessus de la barrière' blanche de Tanson ville, 
onduleraient, aussi nombreuses, de petites feuilles 
en forme de cœur ; et c'est sans tristesse que j'aper- 
cevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser 
à l'orage des supplications et des salutations déses- 
pérées ; c'est sans tristesse que j'entendais au fond 
du jardin les derniers roulements du tonnerre 
roucouler dans les lilas. 

Si le temps était mauvais dès le matin, mes 
parents renonçaient à la promenade et je ne sortais 
pas. Mais je pris ensuite l'habitude d'aller, ces 
jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la- 
Vineuse, dans l'automne où nous dûmes venir à 
Combray pour la succession de ma tante Léonie, 
car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois 
ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant 
finirait par la tuer, et non moins les autres qui 
avaient toujours soutenu qu'elle souffrait d'une 
maladie non pas imaginaire mais organique, à 
l'évidence de laquelle les sceptiques seraient bien 
obligés de se rendre quand elle y aurait succombé ; 
et ne causant par sa mort de grande douleur qu'à 
un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant les 
quinze jours que dura la dernière maladie de ma 
tante, Françoise ne la quitta pas un instant, ne se 



2o8 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

déshabilla pas, ne laissa personne lui donner aucun 
soin, et ne quitta son corps que quand il fut enterré. 
Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte 
où Françoise avait vécu des mauvaises paroles, des 
soupçons, des colères de ma tante avait développé 
chez elle un sentiment que nous avions pris pour 
de la haine et qui était de la vénération et de l'a- 
mour. Sa véritable maîtresse aux décisions impos- 
sibles à prévoir, aux ruses difficiles à déjouer, au 
bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mysté- 
rieux et tout-puissant monarque n'était plus. A 
côté d'elle nous comptions pour bien peu de chose. 
Il était loin le temps où, quand nous avions com- 
mencé à venir passer nos vacances à Combray, 
nous possédions autant de prestige que ma tante 
aux yeux de Françoise. Cet automne-là, tout occu- 
pés des formalités à remplir, des entretiens avec 
les notaires et avec les fermiers, mes parents, 
n'ayant guère de loisir pour faire des sorties que 
le temps d'ailleurs contrariait, prirent l'habitude 
de me laisser aller me promener sans eux du 
côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid 
qui me protégeait contre la pluie et que je jetais 
d'autant plus volontiers sur mes épaules que je 
sentais que ses rayures écossaises scandalisaient 
Françoise, dans l'esprit de qui on n'aurait pu faire 
entrer l'idée que la couleur des vêtements n'a rien 
à faire avec le deuil et à qui d'ailleurs le chagrin que 
nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, 
parce que nous n'avions pas donné de grand repas 
funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix 
spécial pour parler d'elle, que même parfois je 
chantonnais. Je suis sûr que dans un livre — et 
en cela j'étais bien moi-même comme Françoise — 
cette conception du deuil d'après la chanson de 
Roland et le portail de Saint-André-des-Champs 
m'eût été sympathique. Mais dès que Françoise 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 209 

était auprès de moi, un démon me poussait à sou- 
haiter qu'elle fût en colère, je saisissais le moindre 
prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante 
parce que c'était une bonne femme, malgré ses 
ridicules, mais nullement parce que c'était ma 
tante, qu'elle eût pu être ma tante et me sembler 
odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos 
qui m'eussent semblé ineptes dans un livre. 

Si alors Françoise, remplie comme un poète d'un 
flot de pensées confuses sur le chagrin, sur les 
souvenirs de famille, s'excusait de ne pas savoir 
répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas 
m'exprimer », je triomphais de cet aveu avec un 
bon sens ironique et brutal digne du docteur Per- 
cepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de 
même de la parentèse, il reste toujours le respect 
qu'on doit à la parentèse », je haussais les épaules 
et je me disais : « Je suis bien bon de discuter avec 
une illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant 
ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin 
d'hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans 
l'impartialité de la méditation sont fort capables 
de tenir le rôle, quand ils jouent une des scènes 
vulgaires de la vie. 

Mes promenades de cet automne-là furent d'au- 
tant plus agréables que je les faisais après de 
longues heures passées sur un livre. Quand j'étais 
fatigué d'avoir lu toute la matinée dans la salle, 
jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon 
corps obligé depuis longtemps de garder l'immobi- 
lité, mais qui s'était chargé sur place d'animation 
et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, 
comme une toupie qu'on lâche, de les dépenser 
dans toutes les directions. Les murs des maisons, 
la haie de Tansonville, les arbres du bois de Rous- 
sainville, les buissons auxquels s'adosse Mont- 
jouvain, recevaient des coups de parapluie ou de 

Vol. I. 14 



210 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

canne, entendaient des cris joyeux, qui n'étaient, 
les uns et les autres, que des idées confuses qui 
m'exaltaient et qui n'ont pas atteint le repos dans 
la lumière, pour avoir préféré, à un lent et difficile 
éclaircissement, le plaisir d'une dérivation plus 
aisée vers une issue immédiate. La plupart des 
prétendues traductions de ce que nous avons res- 
senti ne font ainsi que nous en débarrasser, en le 
faisant sortir de nous sous une forme indistincte 
qui ne nous apprend pas à le connaître. Quand 
j'essaye de faire le compte de ce que je dois au 
côté de Méséglise, des humbles découvertes dont 
il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je 
me rappelle que c'est cet automne-là, dans une de 
ces promenades, près du talus broussailleux qui 
protège Mont j ou vain, que je fus frappé pour la 
première fois de ce désaccord entre nos impressions 
et leur expression habituelle. Après une heure de 
pluie et de vent contre lesquels j'avais lutté avec 
allégresse, comme j'arrivais au bord de la mare de 
Montjouvain, devant une petite cahute recouverte 
en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses 
instruments de jardinage, le soleil venait de repa- 
raître, et ses dorures lavées par l'averse reluisaient 
à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la 
cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la 
crête duquel se promenait une poule. Le vent qui 
soufflait tirait horizontalement les herbes folles 
qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les 
plumes du duvet de la poule, qui, les unes et les 
autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu'à 
l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon de 
choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait 
dans la mare, que le soleil rendait de nouveau 
réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je 
n'avais encore jamais fait attention. Et voyant sur 
l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 211 

au sourire du ciel, je m'écriai dans tout mon enthou- 
siasme en brandissant mon parapluie refermé : 
« Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis 
que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces 
mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans 
mon ravissement. 

Et c'est en ce moment-là encore — grâce à un 
paysan qui passait, l'air déjà d'être d'assez mau- 
vaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit 
recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répon- 
dit sans chaleur à mes « beau temps, n'est-ce pas, 
il fait bon marcher » — qi^e j'appris que les mêmes 
émotions ne se produisent pas simultanément, dans 
un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus 
tard, chaque fois qu'une lecture un peu longue 
m'avait mis en humeur de causer, le camarade à 
qui je brûlais d'adresser la parole venait justement 
de se livrer au plaisir de la conversation et désirait 
maintenant qu'on le laissât lire tranquille. Si je 
venais de penser à mes parents avec tendresse et 
de prendre les décisions les plus sages et les plus 
propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le 
même temps à apprendre une peccadille que j'avais 
oubliée et qu'ils me reprochaient sévèrement au 
moment où je m'élançais vers eux pour les embras- 
ser. 

Parfois à l'exaltation que me donnait la solitude, 
s'en ajoutait une autre que je ne savais pas en 
départager nettement, causée par le désir de voir 
surgir devant moi une paysanne que je pourrais 
serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que 
j'eusse eu le temps de le rapporter exactement à 
sa cause, au milieu de pensées très différentes, le 
plaisir dont il était accompagné ne me semblait 
qu'un degré supérieur de celui qu'elles me don- 
naient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui 
était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet 



212 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village 
de Roussain ville où je désirais depuis longtemps 
aller, aux arbres de son bois, au clocher de son 
église, de cet émoi nouveau qui me les faisait seule- 
ment paraître plus désirables parce que je croyais 
que c'était eux qui le provoquaient, et qui semblait 
ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement 
quand il enflait ma voile d'une brise puissante, 
inconnue et propice. Mais si ce désir qu'une femme 
apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature 
quelque chose de plus exaltant, les charmes de la 
nature, en retour, élargissaient ce que celui de la 
femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait 
que la beauté des arbres, c'était encore la sienne, 
et que l'âme de ces horizons, du village de Rous- 
sain ville, des livres que je lisais cette année-là, 
son baiser me la livrerait ; et mon imagination 
reprenant des forces au contact de ma sensualité, 
ma sensualité se répandant dans tous les domaines 
de mon imagination, mon désir n'avait plus de 
limites. C'est qu'aussi — comme il arrive dans ces 
moments de rêverie au milieu de la nature où l'ac- 
tion de l'habitude étant suspendue, nos notions 
abstraites des choses mises de côté, nous croyons 
d'une foi profonde à l'originalité, à la vie individuelle 
du lieu où nous nous trouvons — la passante 
qu'appelait mon désir me semblait être non un 
exemplaire quelconque de ce type général : la 
femme, mais un produit nécessaire et naturel de 
ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n'était pas 
moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux, 
plus important, doué d'une existence plus réelle 
que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre 
et les êtres, je ne les séparais pas. J'avais le désir 
d'une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, 
d'une pêcheuse de Balbec, comme j'avais le désir 
de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu'elles pou- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 213 

vaient me donner m'aurait paru moins vrai, je 
n'aurais plus cru en lui, si j'en avais modifié à ma 
guise les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse 
de Balbec ou une paysanne de Méséglise, c'eût été 
recevoir des coquillages que je n'aurais pas vus sur 
la plage, une fougère que je n'aurais pas trouvée 
dans les bois, c'eût été retrancher au plaisir que la 
femme me donnerait tous ceux au milieu desquels 
l'avait enveloppée mon imagination. Mais errer 
ainsi dans les bois de RoussainviUe sans une pay- 
sanne à embrasser, c'était ne pas connaître de ces 
bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille 
que je ne voyais que cril>lée de feuillages, elle était 
elle-même pour moi comme une plante locale d'une 
espèce plus élevée seulement que les autres et dont 
la structure permet d'approcher de plus près qu'en 
elles la saveur profonde du pays. Je pouvais d'au- 
tant plus facilement le croire (et que les caresses 
par lesquelles elle m'y ferait parvenir seraient 
aussi d'une sorte particulière et dont je n'aurais pas 
pu connaître le plaisir par une autre qu'elle), que 
j'étais pour longtemps encore à l'âge où l'on n'a 
pas encore abstrait ce plaisir de la possession des 
femmes différentes avec lesquelles on l'a goûté, 
où on ne l'a pas réduit à une notion générale qui 
les fait considérer dès lors comme des instruments 
interchangeables d'un plaisir toujours identique. 
Il n'existe même pas, isolé, séparé et formulé dans 
l'esprit, comme le but qu'on poursuit en s'appro- 
chant d'une femme, comme la cause du trouble 
préalable qu'on ressent. A peine y songe-t-on comme 
un plaisir qu'on aura ; plutôt, on l'appelle son 
charme à elle ; car on ne pense pas à soi, on ne pense 
qu'à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent 
et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au 
moment où il s'accomplit les autres plaisirs que 
nous causent les doux regards, les baisers de celle 



214 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qui est auprès de nous, qu'il nous apparaît surtout 
à nous-même comme une sorte de transport de 
notre reconnaissance pour la bonté de cœur de 
notre compagne et pour sa touchante prédilection 
à notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au 
bonheur dont elle nous comble. 

Hélas, c'était en vain que j'implorais le donjon 
de Roussainville, que je lui demandais de faire 
venir auprès de moi quelque enfant de son village, 
comme au seul confident que j'avais eu de mes 
premiers désirs, quand au haut de notre maison 
de Combray, dans le petit cabinet sentant l'iris, je 
ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la 
fenêtre entr'ouverte, pendant qu'avec les hésitations 
héroïques du voyageur qui entreprend une explo- 
ration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, 
je me frayais en moi-même une route inconnue et 
que je croyais mortelle, jusqu'au moment où une 
trace naturelle comme celle d'un colimaçon s'ajoutait 
aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient 
jusqu'à moi. En vain je suppliais maintenant. En 
vain, tenant l'étendue dans le champ de ma vision, 
je la drainais de mes regards qui eussent voulu en 
ramener une femme. Je pouvais aller jusqu'au 
porche de Saint- André-des-Champs ; jamais ne s'y 
trouvait la paysanne que je n'eusse pas manqué d'y 
rencontrer si j'avais été avec mon grand-père et 
dans l'impossibilité de lier conversation avec elle. 
Je fixais indéfiniment le tronc d'un arbre lointain, 
de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi ; 
l'horizon scruté restait désert, la nuit tombait, 
c'était sans espoir que mon attention s'attachait, 
comme pour aspirer les créatures qu'ils pouvaient 
receler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée ; et 
ce n'était plus d'allégresse, c'était de rage que je 
frappais les arbres du bois *de Roussainville d'entre 
lesquels ne sortaient pas plus d'êtres vivants que 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 215 

s'ils eussent été des arbres peints sur la toile d'un 
panorama, quand, ne pouvant me résigner à rentrer 
à la maison avant d'avoir serré dans mes bras la 
femme que j'avais tant désirée, j'étais pourtant 
obligé de reprendre le chemin de Combray en 
m'avouant à moi-même qu'était de moins en moins 
probable le hasard qui l'eût mise sur mon chemin. 
Et s'y fût-elle trouvée, d'ailleurs, eussé-je osé lui 
parler ? Il me semblait qu'elle m'eût considéré 
comme un fou ; je cessais de croire partagés par 
d'autres êtres, de croire vrais en dehors de moi, les 
désirs que je formais pendant ces promenades et 
qui ne se réaHsaient pasi Ils ne m'apparaissaient 
plus que comme les créations purement subjectives, 
impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils 
n'avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité 
qui dès lors perdait tout charme et toute signifi- 
cation et n'était plus à ma vie qu'un cadre conven- 
tionnel, comme l'est à la fiction d'un roman le 
wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit 
pour tuer le temps. 

C'est peut-être d'une impression ressentie aussi 
auprès de Montjouvain, quelques années plus tard, 
impression restée obscure alors, qu'est sortie, bien 
après, l'idée que je me suis faite du sadisme. On 
verra plus tard que, pour de tout autres raisons, 
le souvenir de cette impression devait jouer un 
rôle important dans ma vie. C'était par un temps 
très chaud ; mes parents, qui avaient dû s'absenter 
pour toute la journée, m'avaient dit de rentrer 
aussi tard que je voudrais ; et étant allé jusqu'à la 
mare de Montjouvain où j'aimais revoir les reflets 
du toit de tuile, je m'étais étendu à l'ombre et 
endormi dans les buissons du talus qui domine la 
maison, là où j'avais attendu mon père autrefois, 
un jour qu'il était allé voir M. Vinteuil. Il faisait 
presque nuit quand je m'éveillai, je voulus me 



2i6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

lever, mais je vis M^i» Vinteuil (autant que je pus 
la reconnaître, car je ne l'avais pas vue souvent 
à Combray, et seulement quand elle était encore 
une enfant, tandis qu'elle commençait d'être une 
jeune fille) qui probablement venait de rentrer, 
en face de moi, à quelques centimètres de moi, dans 
cette chambre où son père avait reçu le mien et 
dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre 
était entr 'ouverte, la lampe était allumée, je voyais 
tous ses mouvements sans qu'elle me vît, mais en 
m'en allant j'aurais fait craquer les buissons, elle 
m'aurait entendue et elle aurait pu croire que je 
m'étais caché là pour l'épier. 

Elle était en grand deuil, car son père était mort 
depuis peu. Nous n'étions pas allés la voir, ma 
mère ne l'avait pas voulu à cause d'une vertu qui 
chez elle limitait seule les effets de la bonté : la 
pudeur ; mais elle la plaignait profondément. Ma 
mère se rappelant la triste fin de vie de M. Vinteuil, 
tout absorbée d'abord par les soins de mère et de 
bonne d'enfant qu'il donnait à sa fille, puis par les 
souffrances que celle-ci lui avait causées ; elle 
revoyait le visage torturé qu'avait eu le vieillard 
tous les derniers temps ; elle savait qu'il avait 
renoncé à jamais à achever de transcrire au net 
toute son œuvre des dernières années, pauvres 
morceaux d'un vieux professeur de piano, d'un 
ancien organiste de village, dont nous imaginions 
bien qu'ils n'avaient guère de valeur en eux-mêmes, 
mais que nous ne méprisions pas, parce qu'ils en 
avaient tant pour lui dont ils avaient été la raison 
de vivre avant qu'il les sacrifiât à sa fille, et qui 
pour la plupart pas mêmes notés, conservés seule- 
ment dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur 
des feuillets épars, illisibles, resteraient inconnus ; 
ma mère pensait à cet autre renoncement plus 
cruel encore auquel M. Vinteuil avait été contraint, le 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 217 

renoncement à un avenir de bonheur honnête et 
respecté pour sa fille ; quand elle évoquait toute 
cette détresse suprême de l'ancien maître de piano de 
mes tantes, elle éprouvait un véritable chagrin et 
songeait avec effroi à celui, autrement amer, que 
devait éprouver M^i^ Vinteuil, tout mêlé du remords 
d'avoir à peu près tué son père. « Pauvre M. Vinteuil, 
disait ma mère, il a vécu et il est mort pour sa 
fille, sans avoir reçu son salaire. Le recevra-t-il 
après sa mort et sous quelle forme ? Il ne pourrait 
lui venir que d'elle. » 

Au fond du salon de M^i® Vinteuil, sur la chemi- 
née, était posé un petit portrait de son père que 
vivement elle alla chercher au moment où retentit 
le roulement d'une voiture qui venait de la route, 
puis elle se jeta sur un canapé, et tira près d'elle 
une petite table sur laquelle elle plaça le portrait, 
comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de 
lui le morceau qu'il avait le désir de jouer à mes 
parents. Bientôt son amie entra. W-^^ Vinteuil 
l'accueillit sans se lever, ses deux mains derrière la 
tête et se recula sur le bord opposé du sofa comme 
pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit 
qu'elle semblait ainsi lui imposer une attitude qui 
lui était peut-être importune. Elle pensa que son 
amie aimerait peut-être mieux être loin d'elle sur 
une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse 
de son cœur s'en alarma ; reprenant toute la place 
sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller 
pour indiquer que l'envie de dormir était la seule 
raison pour laquelle elle s'était ainsi étendue. 
Malgré la familiarité rude et dominatrice qu'elle 
avait avec sa camarade, je reconnaissais les gestes 
obséquieux et réticents, les brusques scrupules de 
son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir 
fermer les volets et de n'y pas réussir. 

— Laisse donc tout ouvert, j'ai chaud, dit son amie. 



2i8 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

— Mais c'est assommant, on nous verra, répondit 
Mlle Vinteuil. 

Mais elle devina sans doute que son amie pense- 
rait qu'elle n'avait dit ces mots que pour la provo- 
quer à lui répondre par certains autres, qu'elle avait 
en effet le désir d'entendre, mais que par discrétion 
elle voulait lui laisser l'initiative de prononcer. 
Aussi son regard, que je ne pouvais distinguer, 
dut-il prendre l'expression qui plaisait tant à ma 
grand'mère, quand elle ajouta vivement : 

— Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir 
lire ; c'est assommant, quelque chose insignifiante 
qu'on fasse, de penser que des yeux nous voient. 

Par une générosité instinctive et une politesse 
volontaire elle taisait les mots prémédités qu'elle 
avait jugés indispensables à la pleine réalisation de 
son désir. Et à tous moments au fond d'elle-même 
une vierge timide et suppliante implorait et faisait 
reculer un soudard fruste et vainqueur. 

— Oui, c'est probable qu'on nous regarde à cette 
heure-ci, dans cette campagne fréquentée, dit 
ironiquement son amie. Et puis quoi ? ajouta-t-elle 
(en croyant devoir accompagner d'un clignement 
d'yeux malicieux et tendre ces mots qu'elle récita 
par bonté, comme un texte qu'elle savait être 
agréable à MH^ Vinteuil, d'un ton qu'elle s'efforçait 
de rendre cynique), quand même on nous verrait, 
ce n'en est que meilleur. 

Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scru- 
puleux et sensible ignorait quelles paroles devaient 
spontanément venir s'adapter à la scène que ses 
sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu'elle 
pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le 
langage propre à la fille vicieuse qu'elle désirait 
d'être, mais les mots qu'elle pensait que celle-ci eût 
prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans 
sa bouche. Et le peu qu'elle s'en permettait était 



I 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 219 

dit sur un ton guindé où ses habitudes de timidité 
paralysaient ses velléités d'audace, et s'entremêlait 
de : « Tu n'as pas froid, tu n'as pas trop chaud, tu 
n'as pas envie d'être seule et de lire? » 

— Mademoiselle me semble avoir des pensées 
bien lubriques ce soir, finit-elle par dire, répétant 
sans doute une phrase qu'elle avait entendue autre- 
fois dans la bouche de son amie. 

Dans l'échancrure de son corsage de crêpe, 
Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser, 
elle poussa un petit cri, s'échappa, et elles se pour- 
suivirent en sautant, faisant voleter leurs larges 
manches comme des ailes et gloussant et piaillant 
comme des oiseaux amoureux. Puis M^i^ Vinteuil 
finit par tomber sur le canapé, recouverte par le 
corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à 
la petite table sur laquelle était placé le portrait 
de l'ancien professeur de piano. M^i® Vinteuil 
comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'at- 
tirait pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme 
si elle venait seulement de le remarquer : 

— Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, 
je ne sais pas qui a pu le mettre là, j'ai pourtant 
dit vingt fois que ce n'était pas sa place. 

Je me souvins que c'étaient les mots que M. 
Vinteuil avait dits à mon père à propos du morceau 
de musique. Ce portrait leur servait sans doute 
habituellement pour des profanations rituelles, car 
son amie lui répondit par ces paroles qui devaient 
faire partie de ses réponses liturgiques : 

— Mais laisse-le donc où il est, il n'est plus là 
pour nous embêter. Crois-tu qu'il pleurnicherait, 
qu'il voudrait te mettre ton manteau, s'il te voyait 
là, la fenêtre ouverte, le vilain singe. 

Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux 
reproche : « Voyons, voyons », qui prouvaient la 
bonté de sa nature, non qu'elles fussent dictées 



220 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

par l'indignation que cette façon de parler de son 
père eût pu lui causer (évidemment, c'était là un 
sentiment qu'elle s'était habituée, à l'aide de quels 
sophismes ? à faire taire en elle dans ces minutes- 
là), mais parce qu'elles étaient comme un frein que 
pour ne pas se montrer égoïste elle mettait elle- 
même au plaisir que son amie cherchait à lui pro- 
curer. Et puis cette modération souriante en répon- 
dant à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et 
tendre, paraissaient peut-être à sa nature franche 
et bonne une forme particulièrement infâme, une 
forme doucereuse de cette scélératesse qu'elle cher- 
chait à s'assimiler. Mais elle ne put résister à l'attrait 
du plaisir qu'elle éprouverait à être traitée avec 
douceur par une personne si implacable envers un 
mort sans défense ; elle sauta sur les genoux de 
son amie, et lui tendit chastement son front à 
baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été 
sa fille, sentant avec délices qu'elles allaient ainsi 
toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à 
M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. 
Son amie lui prit la tête entre ses mains et lui 
déposa un baiser sur le front avec cette docilité 
que lui rendait facile la grande affection qu'elle 
avait pour M^^^ Vinteuil et le désir de mettre 
quelque distraction dans la vie si triste maintenant 
de l'orpheline. 

— Sais-tu ce que j'ai envie de lui faire à cette 
vieille horreur ? dit-elle en prenant le portrait. 

Et elle murmura à l'oreille de M^i^ Vinteuil 
quelque chose que je ne pus entendre. 

— Oh ! tu n'oserais pas. 

— Je n'oserais pas cracher dessus ? sur ça ? dit 
l'amie avec une brutalité voulue. 

Je n'en entendis pas davantage, car M^i^ Vinteuil, 
d'un air las, gauche, affairé, honnête et triste, vint 
fermer les volets et la fenêtre, mais je savais main- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 221 

tenant, pour toutes les souffrances que pendant sa 
vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa 
fille, ce qu'après la mort il avait reçu d'elle en 
salaire. 

Et pourtant j'ai pensé depuis que si M. Vinteuil 
avait pu assister à cette scène, il n'eût peut-être 
pas encore perdu sa foi dans le bon cœur de sa 
fille, et peut-être même n'eût-il pas eu en cela 
tout à fait tort. Certes, dans les habitudes de M^^^ 
Vinteuil l'apparence du mal était si entière qu'on 
aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce 
degré de perfection ailleurs que chez une sadique ; 
c'est à la lumière de la rampe des théâtres du 
boulevard plutôt que sous la lampe d'une maison de 
campagne véritable qu'on peut voir une fille faire 
cracher une amie sur le portrait d'un père qui n'a 
vécu que pour elle ; et il n'y a guère que le sadisme 
qui donne un fondement dans la vie à l'esthétique 
du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas 
de sadisme, une fille aurait peut-être des manque- 
ments aussi cruels que ceux de M lie Vinteuil envers 
la mémoire et les volontés de son père mort, mais 
elle ne les résumerait pas expressément en un 
acte d'un symbolisme aussi rudimentaire et aussi 
naïf ; ce que sa conduite aurait de criminel serait 
plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux 
à elle qui ferait le mal sans se l'avouer. Mais, au 
delà de l'apparence, dans le cœur de M^i^ Vinteuil, 
le mal, au début du moins, ne fut sans doute pas 
sans mélange. Une sadique comme elle est l'artiste 
du mal, ce qu'une créature entièrement mauvaise 
ne pourrait être, car le mal ne lui serait pas extérieur, 
il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait 
même pas d'elle ; et la vertu, la mémoire des morts, 
la tendresse filiale, comme elle n'en aurait pas le 
culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les 
profaner. Les sadiques de l'espèce de M^^^ Vinteuil 



222 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

sont des êtres si purement sentimentaux, si 
naturellement vertueux que même le plaisir sensuel 
leur paraît quelque chose de mauvais, le privilège 
des méchants. Et quand ils se concèdent à eux- 
mêmes de s'y livrer un moment, c'est dans la peau 
des méchants qu'ils tâchent d'entrer et de faire 
entrer leur complice, de façon à avoir eu un moment 
l'illusion de s'être évadé de leur âme scrupuleuse 
et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et 
je comprenais combien elle l'eût désiré en voyant 
combien il lui était impossible d'y réussir. Au 
moment où elle se voulait si différente de son père, 
ce qu'elle me rappelait, c'étaient les façons de penser, 
de dire, du vieux professeur de piano. Bien plus 
que sa photographie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle 
faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre 
eux et elle et l'empêchait de les goûter directement, 
c'était la ressemblance de son visage, les yeux 
bleus de sa mère à lui qu'il lui avait transmis 
comme un bijou de famille, ces gestes d'amabilité 
qui interposaient entre le vice de M^i® Vinteuil 
et elle une phraséologie, une mentalité qui n'était 
pas faite pour lui et l'empêchait de le connaître, 
comme quelque chose de très différent des nom- 
breux devoirs de politesse auxquels elle se consa- 
crait d'habitude. Ce n'est pas le mal qui lui donnait 
l'idée du plaisir, qui lui semblait agréable ; c'est 
le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque 
fois qu'elle s'y adonnait il s'accompagnait pour 
elle de ces pensées mauvaises qui le reste du temps 
étaient absentes de son âme vertueuse, elle finissait 
par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, 
par l'identifier au Mal. Peut-être M^i^ Vinteuil 
sentait-elle que son amie n'était pas foncièrement 
mauvaise, et qu'elle n'était pas sincère au moment 
où elle lui tenait ses propos blasphématoires. Du 
moins avait-elle le plaisir d'embrasser sur son 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 223 

visage des sourires, des regards, feints peut-être, 
mais analogues dans leur expression vicieuse et 
basse à ceux qu'aurait eus non un être de bonté et 
de souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. 
Elle pouvait s'imaginer un instant qu'elle jouait 
vraiment les jeux qu'eût joués, avec une complice 
aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en 
effet ces sentiments barbares à l'égard de la mé- 
moire de son père. Peut-être n'eût-elle pas pensé 
que le mal fût un état si rare, si extraordinaire, 
si dépaysant, où il était si reposant d'émigrer, si 
elle avait su discerner eji elle, comme en tout le 
monde, cette indifférence aux souffrances qu'on 
cause et qui, quelques autres noms qu'on lui donne, 
est la forme terrible et permanente de la cruauté. 
S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, 
c'était une autre affaire d'aller du côté de Guer- 
mantes, car la promenade était longue et l'on 
voulait être sûr du temps qu'il ferait. Quand on 
semblait entrer dans une série de beaux jours ; 
quand Françoise désespérée qu'il ne tombât pas 
une goutte d'eau pour les « pauvres récoltes », et 
ne voyant que de rares nuages blancs nageant à 
la surface calme et bleue du ciel s'écriait en gémis- 
sant : «Ne dirait-on pas qu'on voit ni plus ni 
moins des chiens de mer qui jouent en montrant 
là-haut leurs museaux. Ah ! ils pensent bien à faire 
pleuvoir pour les pauvres laboureurs ! Et puis 
quand les blés seront poussés, alors la pluie se 
mettra à tomber tout à petit patapon, sans dis- 
continuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que 
si c'était sur la mer » ; quand mon père avait reçu 
invariablement les mêmes réponses favorables du 
jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner : 
« Demain s'il fait le même temps, nous irons du 
côté de Guermantes. » On partait tout de suite 
après déjeuner par la petite porte du jardin et on 



224 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tombait dans la rue des Perchamps, étroite et 
formant un angle aigu, remplie de graminées, au 
milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient 
la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom 
d'où me semblaient dériver ses particularités 
curieuses et sa personnalité revêche, et qu'on cher- 
cherait en vain dans le Combray d'aujourd'hui où 
sur son tracé ancien s'élève l'école. Mais ma rêverie 
(semblable à ces architectes élèves de Viollet-le- 
Duc, qui, croyant retrouver sous un jubé Renais- 
sance et un autel du XVII® siècle les traces d'un 
chœur roman, remettent tout l'édifice dans l'état 
où il devait être au VU® siècle) ne laisse pas une 
pierre du bâtiment nouveau, reperce et « restitue » 
la rue des Perchamps. Elle a d'ailleurs pour ces 
reconstitutions des données plus précises que n'en 
ont généralement les restaurateurs : quelques 
images conservées par ma mémoire, les dernières 
peut-être qui existent encore actuellement, et 
destinées à être bientôt anéanties, de ce qu'était 
le Combray du temps de mon enfance ; et, parce 
que c'est lui-même qui les a tracées en moi avant 
de disparaître, émouvantes — si on peut comparer 
un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma 
grand'mère aimait à me donner des reproductions — 
comme des gravures anciennes de la Cène ou ce 
tableau de Gentile Bellini, dans lesquels l'on voit 
en un état qui n'existe plus aujourd'hui le chef- 
d'œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. 

On passait, rue de l'Oiseau, devant la vieille 
hôtellerie de l'Oiseau flesché dans la grande cour 
de laquelle entrèrent quelquefois au XVII® siècle 
les carrosses des duchesses de Montpensier, de 
Guermantes et de Montmorency, quand elles 
avaient à venir à Combray pour quelque contesta- 
tion avec leurs fermiers, pour une question d'hom- 
mage. On gagnait le mail entre les arbres duquel 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 225 

apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j'aurais 
voulu pouvoir m'asseoir là et rester toute la journée 
à lire en écoutant les cloches ; car il faisait si beau 
et si tranquille que, quand sonnait l'heure, on 
aurait dit non qu'elle rompait le calme du jour, 
mais qu'elle le débarrassait de ce qu'il contenait 
et que le clocher, avec l'exactitude indolente et 
soigneuse d'une personne qui n'a rien d'autre à 
faire, venait seulement — pour exprimer et laisser 
tomber les quelques gouttes d'or que la chaleur 
y avait lentement et naturellement amassées — 
de presser, au moment voulu, la plénitude du silence. 
Le plus grand charme* du côté de Guermantes, 
c'est qu'on y avait presque tout le temps à côté de 
soi le cours de la Vivonne. On la traversait une 
première fois, dix minutes après avoir quitté la 
maison, sur une passerelle dite le Pont -Vieux. Dès 
le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, 
après le sermon s'il faisait beau temps, je courais 
jusque-là, voir dans ce désordre d'un matin de 
grande fête où quelques préparatifs somptueux font 
paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui 
traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en 
bleu ciel entre les terres encore noires et nues, 
accompagnée seulement d'une bande de coucous 
arrivés trop tôt et de primevères en avance, cepen- 
dant que çà et là une violette au bec bleu laissait 
fléchir sa tige sous le poids de la goutte d'odeur 
qu'elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux 
débouchait dans un sentier de halage qui à cet 
endroit se tapissait l'été du feuillage bleu d'un 
noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de 
paille avait pris racine. A Combray où je savais 
quelle individualité de maréchal ferrant ou de 
garçon épicier était dissimulée sous l'uniforme du 
suisse ou le surplis de l'enfant de chœur, ce pêcheur 
est la seule personne dont je n'aie jamais découvert 

Vol. I. 13 



226 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

l'identité. Il devait connaître mes parents, car il 
soulevait son chapeau quand nous passions ; je 
voulais alors demander son nom, mais on me faisait 
signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. 
Nous nous engagions dans le sentier de halage qui 
dominait le courant d'un talus de plusieurs pieds ; 
de l'autre côté la rive était basse, étendue en vastes 
prés jusqu'au village et jusqu'à la gare qui en était 
distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis 
dans l'herbe, du château des anciens comtes de 
Combray qui au moyen âge avait de ce côté le 
cours de la Vivonne comme défense contre les 
attaques des sires de Guermantes et des abbés de 
MartinviUe. Ce n'étaient plus que quelques frag- 
ments de tours bossuant la prairie, à peine 
apparents, quelques créneaux d'où jadis l'arbalé- 
trier lançait des pierres, d'où le guetteur surveil- 
lait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, 
Bailleau-l'Exempt, toutes terres vassales de Guer- 
mantes entre lesquels Combray était enclavé, au- 
jourd'hui au ras de l'herbe, dominés par les enfants 
de l'école des frères qui venaient là apprendre leurs 
leçons ou jouer aux récréations — passé presque 
descendu dans la terre, couché au bord de l'eau 
comme un promeneur qui prend le frais, mais me 
donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le 
nom de Combray à la petite ville d'aujourd'hui une 
cité très différente, retenant mes pensées par son 
visage incompréhensible et d'autrefois qu'il cachait à 
demi sous les boutons d'or. Ils étaient fort nombreux 
à cet endroit qu'ils avaient choisi pour leurs jeux 
sur l'herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes 
comme un jaune d'œuf, brillant d'autant plus, me 
semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune 
velléité de dégustation le plaisir que leur vue me 
causait, je l'accumulais dans leur surface dorée, 
jusqu'à ce qu'il devînt assez puissant pour produire 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 227 

de l'inutile beauté ; et cela dès ma plus petite en- 
fance, quand du sentier de halage je tendais les 
bras vers eux sans pouvoir épeler complètement 
leur joli nom de Princes de contes de fées français, 
venus peut-être il y a bien des siècles d'Asie, mais 
apatriés pour toujours au village, contents du 
modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l'eau, 
fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore 
pourtant comme certaines de nos vieilles toiles 
peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique 
éclat d'orient. 

Je m'amusais à regarder les carafes que les 
gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les 
petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où 
elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » 
aux flancs transparents comme une eau durcie, et 
« contenu » plongé dans un plus grand contenant 
de cristal liquide et courant, évoquaient l'image 
de la fraîcheur d'une façon plus délicieuse et plus 
irritante qu'elles n'eussent fait sur une table servie, 
en ne la montrant qu'en fuite dans cette allitération 
perpétuelle entre l'eau sans consistance où les mains 
ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où 
le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de 
venir là plus tard avec des lignes ; j'obtenais qu'on 
tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j'en 
jetais dans la Vivonne les boulettes qui semblaient 
suffire pour y provoquer un phénomène de sursatu- 
ration, car l'eau se solidifiait aussitôt autour d'elles 
en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu'elle tenait 
sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout 
près d'être en voie de cristallisation. 

Bientôt le cours de la Vivonne s'obstrue de 
plantes d'eau. Il y en a d'abord d'isolées comme tel 
nénufar à qui le courant au travers duquel il était 
placé d'une façon malheureuse laissait si peu de 
repos que, comme un bac actionné mécaniquement. 



228 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

il n'abordait une rive que pour retourner à celle 
d'où il était venu, refaisant éternellement la double 
traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se 
dépliait, s'allongeait, filait, atteignait l'extrême 
limite de sa tension jusqu'au bord où le courant le 
reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même 
et ramenait la pauvre plante à ce qu'on peut d'au- 
tant mieux appeler son point de départ qu'elle n'y 
restait pas une seconde sans en repartir par une 
répétition de la même manœuvre. Je la retrouvais 
de promenade en promenade, toujours dans la 
même situation, faisant penser à certains neurasthé- 
niques au nombre desquels mon grand-père comptait 
ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement 
au cours des années le spectacle des habitudes 
bizarres qu'il se croient chaque fois à la veille de 
secouer et qu'ils gardent toujours ; pris dans l'en- 
grenage de leurs malaises et de leurs manies, les 
efforts dans lesquels ils se débattent inutilement 
pour en sortir ne font qu'assurer le fonctionnement 
et faire jouer le déclic de leur diététique étrange, 
inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil 
aussi à quelqu'un de ces malheureux dont le tour- 
ment singulier, qui se répète indéfiniment durant 
l'éternité, excitait la curiosité de Dante, et dont il 
se serait fait raconter plus longuement les particu- 
larités et la cause par le supplicié lui-même, si 
Virgile, s'éloignant à grands pas, ne l'avait forcé à 
le rattraper au plus vite, comme moi mes parents. 
Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse 
une propriété dont l'accès était ouvert au public par 
celui à qui elle appartenait et qui s'y était complu 
à des travaux d'horticulture aquatique, faisant 
fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, 
de véritables jardins de nymphéas. Comme les rives 
étaient à cet endroit très boisées, les grandes ombres 
des arbres donnaient à l'eau un fond qui était habi- 



I 



1 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 229 

tuellement d'un vert sombre mais que parfois, 
quand nous rentrions par certains soirs rassérénés 
d'après-midi orageux, j'ai vu d'un bleu clair et cru, 
tirant sur le violet, d'apparence cloisonnée et de 
goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait 
comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur 
écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus 
nombreuses étaient plus pâles, moins lisses, plus 
grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en 
enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter à 
la dérive, comme après l'effeuillement mélancolique 
d'une fête galante, des i;oses mousseuses en guir- 
landes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé 
aux espèces communes qui montraient le blanc et 
rose proprets de la julienne, lavés comme de la 
porcelaine avec un soin domestique, tandis qu'un 
peu plus loin, pressées les unes contre les autres en 
une véritable plate-bande flottante, on eût dit des 
pensées des jardins qui étaient venues poser comme 
des papillons leurs ailes bleuâtres et glacées sur 
l'obliquité transparente de ce parterre d'eau ; de 
ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs 
un sol d'une couleur plus précieuse, plus émouvante 
que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que 
dans l'après-midi il fît étinceler sous les nymphéas 
le kaléidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et 
mobile, ou qu'il s'emplît vers le soir, comme quelque 
port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, 
changeant sans cesse pour rester toujours en accord, 
autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce 
qu'il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus 
mystérieux — avec ce qu'il y a d'infini — dans 
l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein 
ciel. 

Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient cou- 
rante. Que de fois j'ai vu, j'ai désiré imiter quand 
je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, qui, 



230 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

ayant lâché l'aviron, s'était couché à plat sur le 
dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la 
laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir que le 
ciel qui filait lentement au-dessus de lui, portait 
sur son visage l'avant-goût du bonheur et de la 
paix. 

Nous nous asseyions entre les iris au bord de 
l'eau. Dans le ciel férié flânait longuement un nuage 
oisif. Par moments, oppressée par l'ennui, une 
carpe se dressait hors de l'eau dans une aspiration 
anxieuse. C'était l'heure du goûter. Avant de repar- 
tir nous restions longtemps à manger des fruits, 
du pain et du chocolat, sur l'herbe oii parvenaient 
jusqu'à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses 
et métalliques encore, des sons de la cloche de 
Saint-Hilaire qui ne s'étaient pas mélangés à l'air 
qu'ils traversaient depuis si longtemps, et côtelés 
par la palpitation successive de toutes leurs lignes 
sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds. 

Parfois, au bord de l'eau entourée de bois, nous 
rencontrions une maison dite de plaisance, isolée, 
perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivière 
qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le 
visage pensif et les voiles élégants n'étaient pas de 
ce pays et qui sans doute était venue, selon l'expres- 
sion populaire, « s'enterrer » là, goûter le plaisir 
amer de sentir que son nom, le nom surtout de 
celui dont elle n'avait pu garder le cœur, y était 
inconnu, s'encadrait dans la fenêtre qui ne lui 
laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée 
près de la porte. Elle levait distraitement les yeux 
en entendant derrière les arbres de la rive la voix 
des passants dont avant qu'elle eût aperçu leur 
visage, elle pouvait être certaine que jamais ils 
n'avaient connu, ni ne connaîtraient l'infidèle, que 
rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien 
dans leur avenir n'aurait l'occasion de la recevoir. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 231 

On sentait que, dans son renoncement, elle avait 
volontairement quitté des lieux où elle aurait pu 
du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux- 
ci qui ne l'avaient jamais vu. Et je la regardais, 
revenant de quelque promenade sur un chemin oîj 
elle savait qu'il ne passerait pas, ôter de ses mains 
résignées de longs gants d'une grâce inutile. 

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes 
nous ne pûmes remonter jusqu'aux sources de la 
Vivonne auxquelles j'avais souvent pensé et qui 
avaient pour moi une existence si abstraite, si 
idéale, que j'avais ét^ aussi surpris quand on 
m'avait dit qu'elles se trouvaient dans le départe- 
ment, à une certaine distance kilométrique de 
Combray, que le jour où j'avais appris qu'il y avait 
un autre point précis de la terre où s'ouvrait, dans 
l'antiquité, l'entrée des Enfers. Jamais non plus 
nous ne pûmes pousser jusqu'au terme que j'eusse 
tant souhaité d'atteindre, jusqu'à Guermantes. Je 
savais que là résidaient des châtelains, le duc et la 
duchesse de Guermantes, je savais qu'ils étaient 
des personnages réels et actuellement existants, 
mais chaque fois que je pensais à eux, je me les 
représentais tantôt en tapisserie, comme était la 
comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement 
d'Esther » de notre église, tantôt de nuances chan- 
geantes comme était Gilbert le Mauvais dans le 
vitrail où il passait du vert chou au bleu prune, 
selon que j'étais encore à prendre de l'eau bénite 
ou que j'arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait 
impalpables comme l'image de Geneviève de Bra- 
bant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la 
lanterne magique promenait sur les rideaux de ma 
chambre ou faisait monter au plafond — enfin 
toujours enveloppés du mystère des temps méro- 
vingiens et baignant comme dans un coucher de 
soleil dans la lumière orangée qui émane de cette 



233 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

syllabe : « antes ». Mais si malgré cela ils étaient 
pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres 
réels, bien qu'étranges, en revanche leur personne 
ducale se distendait démesurément, s'immatériali- 
sait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes 
dont ils étaient duc et duchesse, tout ce « côté de 
Guermantes » ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses 
nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux 
après-midi. Et je savais qu'ils ne portaient pas 
seulement le titre de duc et de duchesse de Guer- 
mantes, mais que depuis le XIV^ siècle où, après 
avoir inutilement essayé de vaincre leurs anciens 
seigneurs ils s'étaient alliés à eux par des mariages, 
ils étaient comtes de Combray, les premiers des 
citoyens de Combray par conséquent et pourtant 
les seuls qui n'y habitassent pas. Comtes de Com- 
bray, possédant Combray au milieu de leur nom, de 
leur personne, et sans doute ayant effectivement en 
eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spé- 
ciale à Combray ; propriétaires de la ville, mais 
non d'une maison particulière, demeurant sans 
doute dehors, dans la rue entre ciel et terre, comme 
ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux 
vitraux de l'abside de Saint-Hilaire que l'envers de 
laque noire, si je levais la tête quand j'allais cher- 
cher du sel chez Camus. 

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je 
passai parfois devant de petits enclos humides où 
montaient des grappes de fleurs sombres. Je m'ar- 
rêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car 
il me semblait avoir sous les yeux un fragment de 
cette région fluviatile, que je désirais tant connaître 
depuis que je l'avais vue décrite par un de mes 
écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol 
imaginaire traversé de cours d'eau bouillonnants, 
que Guermantes, changeant d'aspect dans ma 
pensée, s'identifia, quand j'eus entendu le docteur 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 233 

Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux 
vives qu'il y avait dans le parc du château. Je 
rêvais que M™e de Guermantes m'y faisait venir, 
éprise pour moi d'un soudain caprice ; tout le jour 
elle y péchait la truite avec moi. Et le soir, me 
tenant par la main, en passant devant les petits 
jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long 
des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs que- 
nouilles violettes et rouges et m'apprenait leurs 
noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes 
que j'avais l'intention de composer. Et ces rêves 
m'avertissaient que, puisque je voulais un jour 
être un écrivain, il était temps de savoir ce que je 
comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, 
tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir 
une signification philosophique infinie, mon esprit 
s'arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le 
vide en face de mon attention, je sentais que je 
n'avais pas de génie ou peut-être une maladie 
cérébrale l'empêchait de naître. Parfois je comptais 
sur mon père pour arranger cela. Il était si puissant, 
si en faveur auprès des gens en place qu'il arrivait 
à nous faire transgresser les lois que Françoise 
m'avait appris à considérer comme plus inéluctables 
que celles de la vie et de la mort, à faire retarder 
d'un an pour notre maison, seule de tout le quartier, 
les travaux de « ravalement », à obtenir du ministre, 
pour le fils de M^ne Sazerat qui voulait aller aux 
eaux, l'autorisation qu'il passât le baccalauréat 
deux mois d'avance, dans la série des candidats 
dont le nom commençait par un A au lieu d'attendre 
le tour de S. Si j'étais tombé gravement malade, 
si j'avais été capturé par des brigands, persuadé 
que mon père avait trop d'intelligences avec les 
puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de 
recommandation auprès du bon Dieu, pour que 
ma maladie ou ma captivité pussent être autre 



234 ^ ^^ RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

chose que de vains simulacres sans danger pour 
moi, j'aurais attendu avec calme l'heure inévitable 
du retour à la bonne réalité, l'heure de la délivrance 
ou de la guérison ; peut-être cette absence de génie, 
ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand 
je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n'était-il 
aussi qu'une illusion sans consistance, et cesserait- 
elle par l'intervention de mon père qui avait dû 
convenir avec le Gouvernement et avec la Provi- 
dence que je serais le premier écrivain de l'époque. 
Mais d'autres fois, tandis que mes parents s'impa- 
tientaient de me voir rester en arrière et ne pas les 
suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une 
création artificielle de mon père et qu'il pouvait 
modifier à son gré, m'apparaissait au contraire 
comme comprise dans une réalité qui n'était pas 
faite pour moi, contre laquelle il n'y avait pas de 
recours, au cœur de laquelle je n'avais pas d'allié, 
qui ne cachait rien au delà d'elle-même. Il me 
semblait alors que j'existais de la même façon que 
les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais 
comme eux, et que parmi eux j'étais seulement du 
nombre de ceux qui n'ont pas de dispositions pour 
écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la 
littérature, malgré les encouragements que m'avait 
donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que 
j'avais du néant de ma pensée, prévalait contre 
toutes les paroles flatteuses qu'on pouvait me 
prodiguer, comme chez un méchant dont chacun 
vante les bonnes actions, les remords de sa cons- 
cience. 

Un jour ma mère me dit : « Puisque tu parles 
toujours de M™^ de Guermantes, comme le docteur 
Percepied l'a très bien soignée il y a quatre ans, 
elle doit venir à Combray pour assister au mariage 
de sa fille. Tu pourras l'apercevoir à la cérémonie. » 
C'était du reste par le docteur Percepied que j'avais 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 235 

le plus entendu parler de M™® de Guermantes, et 
il nous avait même montré le numéro d'une revue 
illustrée où elle était représentée dans le costume 
qu'elle portait à un bal travesti chez la princesse 
de Léon. 

Tout d'un coup pendant la messe de mariage, 
un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me 
permit de voir assise dans une chapelle une dame 
blonde avec un grand nez, des yeux bleus et per- 
çants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, 
neuve et brillante, et un petit bouton au coin du 
nez. Et parce que dans "la surface de son visage 
rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais 
diluées et à peine perceptibles, des parcelles d'ana- 
logie avec le portrait qu'on m'avait montré, parce 
que surtout les traits particuliers que je relevais 
en elle, si j'essayais de les énoncer, se formulaient 
précisément dans les mêmes termes : un grand nez, 
des yeux bleus, dont s'était servi le docteur Perce- 
pied quand il avait décrit devant moi la duchesse 
de Guermantes, je me dis : cette dame ressemble à 
M™e de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait 
la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les 
plates tombes de laquelle, dorées et distendues 
comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens 
comtes de Brabant, et que je me rappelais être, 
à ce qu'on m'avait dit, réservée à la famille de 
Guermantes quand quelqu'un de ses membres 
venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pou- 
vait vraisemblablement y avoir qu'une seule femme 
ressemblant au portrait de M™® de Guermantes, qui 
fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, 
dans cette chapelle : c'était elle ! Ma déception 
était grande. Elle provenait de ce que je n'avais 
jamais pris garde, quand je pensais à M™e de Guer- 
mantes, que je me la représentais avec les couleurs 
d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre 



236 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

siècle, d'une autre matière que le reste des per- 
sonnes vivantes. Jamais je ne m'étais avisé qu'elle 
pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve 
comme M°»e Sazerat, et l'ovale de ses joues me fit 
tellement souvenir de personnes que j'avais vues à 
la maison que le soupçon m'effleura, pour se dissiper 
d'ailleurs aussitôt après, que cette dame en son 
principe générateur, en toutes ses molécules, n'était 
peut-être pas substantiellement la duchesse de 
Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom 
qu'on lui appliquait, appartenait à un certain type 
féminin, qui comprenait aussi des femmes de méde- 
cins et de commerçants. « C'est cela, ce n'est que 
cela, M™e de Guermantes ! », disait la mine attentive 
et étonnée avec laquelle je contemplais cette 
image qui, naturellement, n'avait aucun rapport 
avec celles qui sous le même nom de M"® de Guer- 
mantes étaient apparues tant de fois dans mes 
songes, puisque, elle, elle n'avait pas été comme 
les autres arbitrairement formée par moi, mais 
qu'elle m'avait sauté aux yeux pour la première 
fois, il y a un moment seulement, dans l'église ; 
qui n'était pas de la même nature, n'était pas 
colorable à volonté comme elles qui se laissaient 
imbiber de la teinte orangée d'une syllabe, mais 
était si réelle que tout, jusqu'à ce petit bouton qui 
s'enflammait au coin du nez, certifiait son assujet- 
tissement aux lois de la vie, comme dans une 
apothéose de théâtre, un plissement de la robe de 
la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent 
la présence matérielle d'une actrice vivante, là où 
nous étions incertains si nous n'avions pas devant 
les yeux une simple projection lumineuse. 

Mais en même temps, sur cette image que le nez 
proéminent, les yeux perçants, épinglaient dans ma 
vision (peut-être parce que c'étaient eux qui l'avaient 
d'abord atteinte, qui y avaient fait la première 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 237 

encoche, au moment où je n'avais pas encore le 
temps de songer que la femme qui apparaissait 
devant moi pouvait être M.^^ de Guermantes), sur 
cette image toute récente, inchangeable, j'essayais 
d'appliquer l'idée : « C'est M"« de Guermantes » 
sans parvenir qu'à la faire manœuvrer en face de 
l'image, comme deux disques séparés par un inter- 
valle. Mais cette M™® de Guermantes à laquelle 
j'avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais 
qu'elle existait effectivement en dehors de moi, en 
prit plus de puissance encore sur mon imagination 
qui, un moment paralysa au contact d'une réalité 
si différente de ce qu'elle attendait, se mit à réagir 
et à me dire : « Glorieux dès avant Charlemagne, les 
Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur 
leurs vassaux ; la duchesse de Guermantes descend 
de Geneviève de Brabant. Elle ne connaît, ni ne 
consentirait à connaître aucune des personnes qui 
sont ici. » 

Et — ô merveilleuse indépendance des regards 
humains, retenus au visage par une corde si lâche, 
si longue, si extensible qu'ils peuvent se promener 
seuls loin de lui — pendant que M^^^ de Guermantes 
était assise dans la chapelle au-dessus des tombes 
de ses morts, ses regards flânaient çà et là, mon- 
taient le long des piliers, s'arrêtaient même sur 
moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, 
mais un rayon de soleil qui, au moment où je reçus 
sa caresse, me sembla conscient. Quant à M™® de 
Guermantes elle-même, comme elle restait immo- 
bile, assise comme une mère qui semble ne pas voir 
les audaces espiègles et les entreprises indiscrètes 
de ses enfants qui jouent et interpellent des person- 
nes qu'elle ne connaît pas, il me fut impossible 
de savoir si elle approuvait ou blâmait, dans le 
désœuvrement de son âme, le vagabondage de 
ses regards. 



238 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Je trouvais important qu'elle ne partît pas avant 
que j'eusse pu la regarder suffisamment, car je me 
rappelais que depuis des années je considérais sa 
vue comme éminemment désirable, et je ne détachais 
pas mes yeux d'elle, comme si chacun de mes regards 
eût pu matériellement emporter et mettre en 
réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des 
joues rouges, de toutes ces particularités qui me 
semblaient autant de renseignements précieux, 
authentiques et singuliers sur son visage. Mainte- 
nant que me le faisaient trouver beau toutes les 
pensées que j'y rapportais — et peut-être surtout, 
forme de l'instinct de conservation des meilleures 
parties de nous-mêmes, ce désir qu'on a toujours 
de ne pas avoir été déçu — la replaçant (puisque 
c'était une seule personne qu'elle et cette duchesse 
de Guermantes que j'avais évoquée jusque-là) 
hors du reste de l'humanité dans laquelle la vue 
pure et simple de son corps me l'avait fait un ins- 
tant confondre, je m'irritais en entendant dire 
autour de moi : « Elle est mieux que M°*® Sazerat, 
que Mlle Vinteuil », comme si elle leur eût été com- 
parable. Et mes regards s'arrêtant à ses cheveux 
blonds, à ses yeux bleus, à l'attache de son cou 
et omettant les traits qui eussent pu me rappeler 
d'autres visages, je m'écriais devant ce croquis 
volontairement incomplet : « Qu'elle est belle ! 
Quelle noblesse ! Comme c'est bien une fière Guer- 
mantes, la descendante de Geneviève de Brabant, 
que j'ai devant moi ! » Et Tattention avec laquelle 
j'éclairais son visage l'isolait tellement, qu'aujour- 
d'hui si je repense à cette cérémonie, il m'est impos- 
sible de revoir une seule des personnes qui y assis- 
taient sauf elle et le suisse qui répondit affirmative- 
ment quand je lui demandai si cette dame était 
bien M"^® de Guermantes. Mais elle, je la revois, 
surtout au moment du défilé dans la sacristie 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 239 

qu'éclairait le soleil intermittent et chaud d'un 
jour de vent et d'orage, et dans laquelle M™® de 
Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens 
de Combray dont elle ne savait même pas les noms, 
mais dont l'infériorité proclamait trop sa supréma- 
tie pour qu'elle ne ressentît pas pour eux une sincère 
bienveillance, et auxquels du reste elle espérait 
imposer davantage encore à force de bonne grâce 
et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces 
regards volontaires, chargés d'une signification 
précise, qu'on adresse à quelqu'un qu'on connaît, 
mais seulement laisser ses pensées distraites s'échap- 
per incessamment devant elle en un flot de lumière 
bleue qu'elle ne pouvait contenir, elle ne voulait 
pas qu'il pût gêner, paraître dédaigner ces petites 
gens qu'il rencontrait au passage, qu'il atteignait 
à tous moments. Je revois encore, au-dessus de sa 
cravate mauve, soyeuse et gonflée, le doux éton- 
nement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans 
oser le destiner à personne, mais pour que tous 
pussent en prendre leur part, un sourire un peu 
timide de suzeraine qui a l'air de s'excuser auprès 
de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba 
sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me 
rappelant ce regard qu'elle avait laissé s'arrêter 
sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon 
de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le 
Mauvais, je me dis : « Mais sans doute elle fait 
attention à moi. » Je crus que je lui plaisais, qu'elle 
penserait encore à moi quand elle aurait quitté 
l'église, qu'à cause de moi elle serait peut-être 
triste le soir à Guermantes. Et aussitôt je l'aimai, 
car s'il peut quelquefois suffire pour que nous 
aimions une femme qu'elle nous regarde avec 
mépris comme j'avais cru qu'avait fait M^i® Swann 
et que nous pensions qu'elle ne pourra jamais nous 
appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu'elle 



240 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

nous regarde avec bonté comme faisait M»»© de 
Guermantes et que nous pensions qu'elle pourra 
nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une 
pervenche impossible à cueillir et que pourtant 
elle m'eût dédiée ; et le soleil, menacé par un nuage 
mais dardant encore de toute sa force sur la place 
et dans la sacristie, donnait une carnation de géra- 
nium aux tapis rouges qu'on y avait étendus par 
terre pour la solennité, et sur lesquels s'avançait 
en souriant M^^ de Guermantes, et ajoutait à leur 
lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, 
cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans 
la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines 
pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpac- 
cio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu 
appliquer au son de la trompette l'épithète de 
délicieux. 

Combien depuis ce jour, dans mes promenades 
du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant 
encore qu'auparavant de n'avoir pas de dispositions 
pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais 
un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, 
tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, 
me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les 
ressentir, de lui-même par une sorte d'inhibition 
devant la douleur, mon esprit s'arrêtait entièrement 
de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique 
sur lequel mon manque de talent m'interdisait 
de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces 
préoccupations littéraires et ne s'y rattachant en 
rien, tout d'un coup un toit, un reflet de soleil sur 
une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter 
par un plaisir particulier qu'ils me donnaient, et 
aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher, au delà 
de ce que je voyais, quelque chose qu'ils m'invi- 
taient à venir prendre et que malgré mes efforts je 
n'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 241 

cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, 
à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma 
pensée au delà de l'image ou de l'odeur. Et s'il me 
fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma 
route, je cherchais à les retrouver en fermant les 
yeux ; je m'attachais à me rappeler exactement la 
ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je 
pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé 
pleines, prêtes à s'entr'ouvrir, à me livrer ce dont 
elles n'étaient qu'un couvercle. Certes ce n'était pas 
des impressions de ce genre qui pouvaient me 
rendre l'espérance que j'fivais perdue de pouvoir 
être un jour écrivain et poète, car elles étaient 
toujours liées à un objet particulier dépourvu de 
valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune 
vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient 
un plaisir irraisonné, l'illusion d'une sorte de fécon- 
dité et par là me distrayaient de l'ennui, du senti- 
ment de mon impuissance que j'avais éprouvés 
chaque fois que j'avais cherché un sujet philoso- 
phique pour une grande œuvre littéraire. Mais le 
devoir de conscience était si ardu — que m'impo- 
saient ces impressions de forme, de parfum ou de 
couleur — de tâcher d'apercevoir ce qui se cachait 
derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher 
à moi-même des excuses qui me permissent de me 
dérober à ces efforts et de m'épargner cette fatigue. 
Par bonheur mes parents m'appelaient, je sentais 
que je n'avais pas présentement la tranquillité 
nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, 
et qu'il valait mieux n'y plus penser jusqu'à ce 
que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d'avance 
sans résultat. Alors je ne m'occupais plus de cette 
chose inconnue qui s'enveloppait d'une forme ou 
d'un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais 
à la maison, protégée par le revêtement d'images 
sous lesquelles je la trouverais vivante, comme des 

Vol. I. i6 



242 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

poissons que, les jours où on m'avait laissé aller à 
la pêche, je rapportais dans mon panier, couverts 
par une couche d'herbe qui préservait leur fraîcheur. 
Une fois à la maison je songeais à autre chose et 
ainsi s'entassaient dans mon esprit (comme dans ma 
chambre les fleurs que j'avais cueillies dans mes 
promenades ou les objets qu'on m'avait donnés) 
une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de 
cloche, une odeur de feuilles, bien des images 
différentes sous lesquelles il y a longtemps qu'est 
morte la réalité pressentie que je n'ai pas eu assez 
de volonté pour arriver à découvrir. Une fois 
pourtant — où notre promenade s'étant prolongée 
fort au delà de sa durée habituelle, nous avions 
été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du 
retour, comme l'après-midi finissait, le docteur 
Percepied qui passait en voiture à bride abattue, 
nous avait reconnus et fait monter avec lui — j'eus 
une impression de ce genre et ne l'abandonnai pas 
sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter 
près du cocher, nous allions comme le vent parce 
que le docteur avait encore avant de rentrer à 
Combray à s'arrêter à Martinville-le-Sec chez un 
malade à la porte duquel il avait été convenu que 
nous l'attendrions. Au tournant d'un chemin 
j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne 
ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux 
clochers de Martinville, sur lesquels donnait le 
soleil couchant et que le mouvement de notre voi- 
ture et les lacets du chemin avaient l'air de faire 
changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, 
séparé d'eux par une colline et une vallée, et situé 
sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait 
pourtant tout voisin d'eux. 

En constatant, en notant la forme de leur flèche, 
le déplacement de leurs lignes, l'ensoleillement de 
leur surface, je sentais que je n'allais pas au bout 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 243 

de mon impression, que quelque chose était derrière 
ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose 
qu'ils semblaient contenir et dérober à la fois. 

Les clochers paraissaient si éloignés et nous 
avions l'air de si peu nous rapprocher d'eux, que je 
fus étonné quand, quelques instants après, nous 
nous arrêtâmes devant l'église de Martinville. Je 
ne savais pas la raison du plaisir que j'avais eu à 
les apercevoir à l'horizon et l'obligation de chercher 
à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; 
j'avais envie de garder en réserve dans ma tête ces 
lignes remuantes au soleil et de n'y plus penser 
maintenant. Et il est probable que si je l'avais 
fait, les deux clochers seraient allés à jamais re- 
joindre tant d'arbres, de toits, de parfums, de 
sons, que j'avais distingués des autres à cause de 
ce plaisir obscur qu'ils m'avaient procuré et que je 
n'ai jamais approfondi. Je descendis causer avec 
mes parents en attendant le docteur. Puis nous 
repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai 
la tête pour voir encore les clochers qu'un peu plus 
tard j'aperçus une dernière fois au tournant d'un 
chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à 
causer, ayant à peine répondu à mes propos, force 
me fut, faute d'autre compagnie, de me rabattre 
sur celle de moi-même et d'essayer de me rappeler 
mes clochers. Bientôt, leurs lignes et leurs surfaces 
ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte 
d'écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m'était 
caché en elles m'apparut, j'eus une pensée qui 
n'existait pas pour moi l'instant avant, qui se 
formula en mots dans ma tête, et le plaisir que 
m'avait fait tout à l'heure éprouver leur vue s'en 
trouva tellement accru que, pris d'une sorte d'i- 
vresse, je ne pus pas penser à autre chose. A ce 
moment et comme nous étions déjà loin de Martin- 
ville, en tournant la tête je les aperçus de nouveau, 



244 ^ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. 
Par moments les tournants du chemin me les 
dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois 
et enfin je ne les vis plus. 

Sans me dire que ce qui était caché derrière les 
clochers de Martinville devait être quelque chose 
d'analogue à une jolie phrase, puisque c'était sous 
la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela 
m'était apparu, demandant un crayon et du papier 
au docteur, je composai malgré les cahots de la 
voiture, pour soulager ma conscience et obéir à 
mon enthousiasme, le petit morceau suivant que 
j'ai retrouvé depuis et auquel je n'ai eu à faire 
subir que peu de changements : 

« Seuls, s'élevant du niveau de la plaine et 
comme perdus en rase campagne, montaient vers 
le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous 
en vîmes trois : venant se placer en face d'eux par 
une volte hardie, un clocher retardataire, celui de 
Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, 
nous allions vite et pourtant les trois clochers 
étaient toujours au loin devant nous, comme trois 
oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu'on 
distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq 
s'écarta, prit ses distances, et les clochers de Martin- 
ville restèrent seuls, éclairés par la lumière du 
couchant que même à cette distance, sur leurs 
pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été 
si longs à nous rapprocher d'eux, que je pensai? 
au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre 
quand, tout d'un coup, la voiture ayant tourné, 
elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s'étaient jetés 
si rudement au-devant d'elle, qu'on n'eut que le 
temps d'arrêter pour ne pas se heurter au porche. 
Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà 
quitté Martinville depuis un peu de temps et le 
village après nous avoir accompagnés quelques 



j 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 245 

secondes avait disparu, que restés seuls à l'horizon à 
nous regarder fuir, ces clochers et celui de Vieux- 
vicq agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes 
ensoleillées. Parfois l'un s'effaçait pour que les deux 
autres pussent nous apercevoir un instant encore ; 
mais la route changea de direction, ils virèrent dans 
la lumière comme trois pivots d'or et disparurent 
à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous 
étions déjà près de Combray, le soleil étant mainte- 
nant couché, je les aperçus une dernière fois de 
très loin, qui n'étaient plus que comme trois fleurs 
peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des 
champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois 
jeunes filles d'une légende, abandonnées dans une 
soUtude où tombait déjà l'obscurité ; et tandis que 
nous nous éloignions au galop, je les vis timidement 
chercher leur chemin et après quelques gauches 
trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer 
les uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, 
ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule 
forme noire, charmante et résignée, et s'effacer dans 
la nuit. « Je ne repensai jamais à cette page, mais 
à ce moment-là, quand, au coin du siège où ]e 
cocher du docteur plaçait habituellement dans un 
panier les volailles qu'il avait achetées au marché de 
Martin ville, j'eus fini de l'écrire, je me trouvai si 
heureux, je sentais qu'elle m'avait si parfaitement 
débarrassé de ces clochers et de ce qu'ils cachaient 
derrière eux, que comme si j'avais été moi-même 
une poule et si je venais de pondre un œuf, je me 
mis à chanter à tue-tête. 

Pendant toute la journée, dans ces promenades, 
j'avais pu rêver au plaisir que ce serait d'être l'ami 
de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, 
de me promener en barque sur la Vivonne, et, 
avide de bonheur, ne demander en ces moments-là 
rien d'autre à la vie que de se composer toujours 



2^6 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

d'une suite d'heureux après-midi. Mais quand sur 
le chemin du retour j'avais aperçu sur la gauche 
une ferme, assez distante de deux autres qui étaient 
au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle, 
pour entrer dans Combray, il n'y avait plus qu'à 
prendre une allée de chênes bordée d'un côté de 
prés appartenant chacun à un petit clos et plantés 
à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, 
quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le 
dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon 
cœur se mettait à battre, je savais qu'avant une 
demi-heure nous serions rentrés, et que, comme 
c'était de règle les jours où nous étions allés du 
côté de Guermantes et où le dîner était servi plus 
tard, on m'enverrait me coucher sitôt ma soupe 
prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme 
s'il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me 
dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où 
je venais d'entrer était aussi distincte de la zone 
où je m'élançais avec joie il y avait un moment 
encore que dans certains ciels une bande rose est 
séparée comme par une ligne d'une bande verte 
ou d'une bande noire. On voit un oiseau voler dans 
le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque 
au noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à 
l'heure m'entouraient, d'aller à Guermantes, de 
voyager, d'être heureux, j'étais maintenant telle- 
ment en dehors d'eux que leur accomplissement ne 
m'eût fait aucun plaisir. Comme j'aurais donné 
tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans 
les bras de maman ! Je frissonnais, je ne détachais 
pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui 
n'apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je 
me voyais déjà par la pensée, j'aurais voulu mourir. 
Et cet état durerait jusqu'au lendemain, quand les 
rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, 
leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 247 

grimpaient jusqu'à ma fenêtre, je sauterais à bas 
du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me 
rappeler que le soir ramènerait jamais l'heure de 
quitter ma mère. Et de la sorte c'est du côté de 
Guermantes que j'ai appris à distinguer ces états 
qui se succèdent en moi, pendant certaines périodes, 
et vont jusqu'à se partager chaque journée, l'un 
revenant chasser l'autre, avec la ponctualité de la 
fièvre ; contigus, mais si extérieurs l'un à l'autre, 
si dépourvus de moyens de communication entre 
eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me 
représenter, dans l'un, ce' que j'ai désiré, ou redouté, 
ou accompli dans l'autre. 

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes 
restent-ils pour moi liés à bien des petits événements 
de celle de toutes les diverses vies que nous menons 
parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, 
la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intel- 
lectuelle. Sans doute elle progresse en nous insen- 
siblement, et les vérités qui en ont changé pour 
nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de 
nouveaux chemins, nous en préparions depuis 
longtemps la découverte ; mais c'était sans le 
savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, 
de la minute où elles nous sont devenues visibles. 
Les fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui 
passait au soleil, tout le paysage qui environna 
leur apparition continue à accompagner leur sou- 
venir de son visage inconscient ou distrait ; et 
certes quand ils étaient longuement contemplés par 
cet humble passant, par cet enfant qui rêvait 
— comme l'est un roi, par un mémorialiste perdu 
dans la foule — ce coin de nature, ce bout de jardin 
n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils 
seraient appelés à survivre en leurs particularités 
les plus éphémères ; et pourtant ce parfum d'aubé- 
pine qui butine le long de la haie où les églantiers 



248 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho 
sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre 
une plante aquatique par l'eau de la rivière et 
qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés 
et a réussi à leur faire traverser tant d'années 
successives, tandis qu'alentour les chemins se sont 
effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent 
et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois 
ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujour- 
d'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain 
dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que 
je puisse dire de quel pays, de quel temps — peut- 
être tout simplement de quel rêve — il vient. 
Mais c'est surtout comme à des gisements profonds 
de mon sol mental, comme aux terrains résistants 
sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser 
au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. 
C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, 
tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres 
qu'ils m'ont fait connaître sont les seuls que je 
prenne encore au sérieux et qui me donnent encore 
de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi, 
soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, 
les fleurs qu'on me montre aujourd'hui pour la 
première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. 
Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, 
ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté 
de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses 
nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout 
jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais 
vivre, oii j'exige avant tout qu'on puisse aller à 
la pêche, se promener en canot, voir des ruines 
de fortifications gothiques et trouver au milieu des 
blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une 
église monumentale, rustique et dorée comme une 
meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers 
qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer encore 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 249 

dans les champs, parce qu'ils sont situés à la même 
profondeur, au niveau de mon passé, sont immédia- 
tement en communication avec mon cœur. Et pour- 
tant, parce qu'il y a quelque chose d'individuel 
dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir 
le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en 
me menant au bord d'une rivière où il y aurait 
d'aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la 
Vivonne, pas plus que le soir en rentrant — à 
l'heure où s'éveillait en moi cette angoisse qui plus 
tard émigré dans l'amour, et peut devenir à jamais 
inséparable de lui — je' n'aurais souhaité que vînt 
me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelli- 
gente que la mienne. Non ; de même que ce qu'il 
fallait pour que je pusse m'endormir heureux, avec 
cette paix sans trouble qu'aucune maîtresse n'a pu 
me donner depuis, puisqu'on doute d'elles encore 
au moment où on croit en elles et qu'on ne possède 
jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser 
celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d'une 
arrière-pensée, sans le reliquat d'une intention qui 
ne fût pas pour moi — c'est que ce fût elle, c'est 
qu'elle inclinât vers moi ce visage où il y avait 
au-dessous de l'œil quelque chose qui était, paraît-il, 
un défaut, et que j'aimais à l'égal du reste ; de 
même ce que je veux revoir, c'est le côté de Guer- 
mantes que j'ai connu, avec la ferme qui est peu 
éloignée des deux suivantes serrées l'une contre 
l'autre, à l'entrée de l'allée des chênes ; ce sont 
ces prairies où, quand le soleil les rend réflé- 
chissantes comme une mare, se dessinent les feuilles 
des pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la 
nuit dans mes rêves, l'individualité m'étreint avec 
une puissance presque fantastique et que je ne 
peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour 
avoir à jamais indissolublement uni en moi des 
impressions différentes, rien que parce qu'ils me 



250 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

les avaient fait éprouver en même temps, le côté de 
Méséglise ou le côté de Guermantes m'ont exposé, 
pour l'avenir, à bien des déceptions et même à bien 
des fautes. Car souvent j'ai voulu revoir une per- 
sonne sans discerner que c'était simplement parce 
qu'elle me rappelait une haie d'aubépines, et j'ai 
été induit à croire, à faire croire à un regain d'affec- 
tion, par un simple désir de voyage. Mais par là 
même aussi, et en restant présents en celles de 
mes impressions d'aujourd'hui auxquelles ils peu- 
vent se relier, ils leur donnent des assises, de la 
profondeur, une dimension de plus qu'aux autres. 
Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification 
qui n'est que pour moi. Quand par les soirs d'été 
le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve 
et que chacun boude l'orage, c'est au côté de Mésé- 
glise que je dois de rester seul en extase à res- 
pirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, 
l'odeur d'invisibles et persistants lilas. 

* 
* * 

C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin 
à songer au temps de Combray, à mes tristes 
soirées sans sommeil, à tant de jours aussi dont 
l'image m'avait été plus récemment rendue par 
la saveur — ce qu'on aurait appelé à Combray le 
« parfum » — d'une tasse de thé, et par association 
de souvenirs à ce que, bien des années après avoir 
quitté cette petite ville, j'avais appris, au sujet 
d'un amour que Swann avait eu avant ma naissance, 
avec cette précision dans les détails plus facile à 
obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes 
il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs 
amis, et qui semble impossible comme semblait 
impossible de causer d'une ville à une autre — tant 
qu'on ignore le biais par lequel cette impossibilité 
a été tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 251 

aux autres ne formaient plus qu'une masse, mais 
non sans qu'on ne pût distinguer entre eux — entre 
les plus anciens, et ceux plus récents, nés d'un 
parfum, puis ceux qui n'étaient que les souvenirs 
d'une autre personne de qui je les avais appris — 
sinon des fissures, des failles véritables, du moins 
ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui, dans 
certaines roches, dans certains marbres, révèlent 
des différences d'origine, d'âge, de « formation ». 
Certes quand approchait le matin, il y avait bien 
longtemps qu'était dissipée la brève incertitude de 
mon réveil. Je savais aans quelle chambre je me 
trouvais effectivement, je l'avais reconstruite autour 
de moi dans l'obscurité et — soit en m'orientant 
par la seule mémoire, soit en m'aidant, comme 
indication, d'une faible lueur aperçue, au pied de 
laquelle je plaçais les rideaux de la croisée — je 
l'avais reconstruite tout entière et meublée comme 
un architecte et un tapissier qui gardent leur ouver- 
ture primitive aux fenêtres et aux portes, j'avais 
reposé les glaces et remis la commode à sa place 
habituelle. Mais à peine le jour — et non plus le 
reflet d'une dernière braise sur une tringle de 
cuivre que j'avais pris pour lui — traçait-il dans 
l'obscurité, et comme à la craie, sa première raie 
blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses 
rideaux quittait le cadre de la porte où je l'avais 
située par erreur, tandis que pour lui faire place, 
le bureau que ma mémoire avait maladroitement 
installé là se sauvait à toute vitesse, poussant 
devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du 
couloir ; une courette régnait à l'endroit où il y a un 
instant encore s'étendait le cabinet de toilette, et la 
demeure que j'avais rebâtie dans les ténèbres était 
allée rejoindre les demeures entrevues dans le tour- 
billon du réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu'avait 
tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour. 



DEUXIÈME PARTIE 
UN AMOUR DE SWANN 



POUR faire partie du «petit noyau», du «petit 
groupe», du «petit clan» des Verdurin, une con- 
dition était suffisante mais elle était nécessaire : 
il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des 
articles était que le jeune pianiste, protégé par 
Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : 
« Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer 
Wagner comme ça ! », « enfonçait » à la fois Planté 
et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus 
de diagnostic que Potain. Toute « nouvelle recrue » 
à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que 
les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient 
ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiate- 
ment exclue. Les femmes étant à cet égard plus 
rebelles que les hommes à déposer toute curiosité 
mondaine et l'envie de se renseigner par soi-même 
sur l'agrément des autres salons, et les Verdurin 
sentant d'autre part que cet esprit d'examen et ce 
démon de frivolité pouvaient par contagion devenir 
fatal à l'orthodoxie de la petite église, ils avaient 



256 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

été amenés à rejeter successivement tous les 
a fidèles » du sexe féminin. 

En dehors de la jeune femme du docteur, ils 
étaient réduits presque uniquement cette année-là 
(bien que M'"® Verdurin fût elle-même vertueuse et 
d'une respectable famille bourgeoise excessivement 
riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait 
peu à peu cessé toute relation) à une personne 
presque du demi-monde, M°^e ^^ Crécy, que M"^^ 
Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et 
déclarait être « un amour », et à la tante du pianiste, 
laquelle devait avoir tiré le cordon ; personnes igno- 
rantes du monde et à la naïveté de qui il avait été 
si facile de faire accroire que la princesse de Sagan 
et la duchesse de Guermantes étaient obligées 
de payer des malheureux pour avoir du monde à 
leurs dîners, que si on leur avait offert de les faire 
inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne 
concierge et la cocotte eussent dédaigneusement 
refusé. 

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner : on avait 
chez eux « son couvert mis ». Pour la soirée, il n'y 
avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, 
mais seulement si « ça lui chantait », car on ne 
forçait personne et comme disait M. Verdurin : 
« Tout pour les amis, vivent les camarades ! » 
Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la 
Walkyrie ou le prélude de Tristan, M"^® Verdurin 
protestait, non que cette musique lui déplût, mais 
au contraire parce qu'elle lui causait trop d'impres- 
sion. « Alors vous tenez à ce que j'aie ma migraine ? 
Vous savez bien que c'est la même chose chaque 
fois qu'il joue ça. Je sais ce qui m'attend ! Demain 
quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne ! » 
S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le 
plus souvent leur peintre favori d'alors, «lâchait », 
comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 257 

qui faisait s'esclaffer tout le monde », M""® Verdurin 
surtout, à qui, — tant elle avait l'habitude de 
prendre au propre les expressions figurées des émo- 
tions qu'elle éprouvait — le docteur Cottard (un 
jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre 
sa mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir 
trop ri. 

L'habit noir était défendu parce qu'on était 
entre « copains » et pour ne pas ressembler aux 
« ennuyeux » dont on se garait comme de la peste 
et qu'on n'invitait qu'aux; grandes soirées, données 
le plus rarement possible et seulement si cela pou- 
vait amuser le peintre ou faire connaître le musicien. 
Le reste du temps, on se contentait de jouer des 
charades, de souper en costumes, mais entre soi, 
en ne mêlant aucun étranger au petit « noyau ». 

Mais au fur et à mesure que les « camarades » 
avaient pris plus de place dans la vie de M°^e Ver- 
durin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout ce 
qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empêchait 
quelquefois d'être libres, ce fut la mère de l'un, la 
profession de l'autre, la maison de campagne ou la 
mauvaise santé d'un troisième. Si le docteur Cottard 
croyait devoir partir en sortant de table pour re- 
tourner auprès d'un malade en danger : « Qui sait, 
lui disait M"ie Verdurin, cela lui fera peut-être 
beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas le 
déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans 
vous ; demain matin vous irez de bonne heure et 
vous le trouverez guéri. » Dès le commencement de 
décembre, elle était malade à la pensée que les 
fidèles « lâcheraient » pour le jour de Noël et le i®' 
janvier. La tante du pianiste exigeait qu'il vînt 
dîner ce jour-là en famille chez sa mère à elle : 

— Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, 
s'écria durement M™« Verdurin, si vous ne dîniez pas 
avec elle le jour de l'an, comme en province ! 

VoLL 17 



258 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte : 

— Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous 
venez naturellement le Vendredi saint comme un 
autre jour ? dit-elle à Cottard la première année, 
d'un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de 
la réponse. Mais elle tremblait en attendant qu'il 
l'eût prononcée, car s'il n'était venu, elle risquait 
de se trouver seule. 

— Je viendrai le Vendredi saint... vous faire mes 
adieux car nous allons passer les fêtes de Pâques en 
Auvergne. 

— En Auvergne ? pour vous faire manger par les 
puces et la vermine, grand bien vous fasse ! 

Et après un silence : 

— Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions 
tâché d'organiser cela et de faire le voyage ensemble 
dans des conditions confortables. 

De même si un « fidèle » avait un ami, ou une 
« habituée » un flirt qui serait capable de le faire 
« lâcher » quelquefois, les Verdurin, qui ne s'ef- 
frayaient pas qu'une femme eût un amant pourvu 
qu'elle l'eût chez eux, l'aimât en eux, et ne le leur 
préférât pas, disaient : « Eh bien 1 amenez-le votre 
ami. » Et on l'engageait à l'essai, pour voir s'il 
était capable de ne pas avoir de secrets pour M°^« 
Verdurin, s'il était susceptible d'être agrégé au 
« petit clan ». S'il ne l'était pas, on prenait à part le 
fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le service 
de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. 
Dans le cas contraire, le « nouveau » devenait à son 
tour un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi- 
mondaine raconta à M. Verdurin qu'elle avait fait 
la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et 
insinua qu'il serait très heureux d'être reçu chez 
eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la 
requête à sa femme. (Il n'avait jamais d'avis qu'a- 
près sa femme, dont son rôle particulier était de 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 259 

mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs 
des fidèles, avec de grandes ressources d'ingéniosité.) 

— Voici M™« de Crécy qui a quelque chose à te 
demander. Elle désirerait te présenter un de ses 
amis, M. Swann. Qu'en dis-tu ? 

— Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque 
chose à une petite perfection comme ça. Taisez-vous, 
on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que 
vous êtes une perfection. 

— Puisque vous le voulez, répondit Odette sur 
un ton de marivaudage, e^ elle ajouta : vous savez 
que je ne suis pas « fishing for compliments ». 

— Eh bien ! amenez-le votre ami, s'il est agréable. 
Certes le « petit noyau » n'avait aucun rapport 

avec la société où fréquentait Swann, et de purs 
mondains auraient trouvé que ce n'était pas la 
peine d'y occuper comme lui une situation excep- 
tionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin. 
Mais Swann aimait tellement les femmes, qu'à 
partir du jour où il avait connu à peu près toutes 
celles de l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien 
eu à lui apprendre, il n'avait plus tenu à ces lettres 
de naturalisation, presque des titres de noblesse, 
que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, 
que comme à une sorte de valeur d'échange, de lettre 
de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui 
permettant de s'improviser une situation dans tel 
petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, 
où la fille du hobereau ou du greffier lui avait 
semblé jolie. Car le désir ou l'amour lui rendait alors 
un sentiment de vanité dont il était maintenant 
exempt dans l'habitude de la vie (bien que ce fût 
lui sans doute qui autrefois l'avait dirigé vers 
cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les 
plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir 
son érudition en matière d'art à conseiller les dames 
de la société dans leurs achats de tableaux et pour 



26o A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

r ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait 
désirer de briller, aux yeux d'une inconnue dont il 
s'était épris, d'une élégance que le nom de Swann à 
lui tout seul n'impliquait pas. Il le désirait surtout 
si l'inconnue était d'humble condition. De même que 
ce n'est pas à un autre homme intelligent qu'un 
homme intelligent aura peur de paraître bête, ce 
n'est pas par un grand seigneur, c'est par un rustre 
qu'un homme élégant craindra de voir son élégance 
méconnue. Les trois quarts des frais d'esprit et des 
mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis 
que le monde existe par des gens qu'ils ne faisaient 
que diminuer, l'ont été pour des inférieurs. Et 
Swann, qui était simple et négligent avec une 
duchesse, tremblait d'être méprisé, posait, quand il 
était devant une femme de chambre. 

Il n'était pas comme tant de gens qui, par 
paresse, ou sentiment résigné de l'obligation que 
crée la grandeur sociale de rester attaché à un cer- 
tain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la réalité 
leur présente en dehors de la position mondaine où 
ils vivent cantonnés jusqu'à leur mort, se conten- 
tant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une 
fois qu'ils sont parvenus à s'y habituer, les divertis- 
sements médiocres ou les insupportables ennuis 
qu'elle renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à 
trouver jolies les femmes avec qui il passait son 
temps, mais à passer son temps avec les femmes 
qu'il avait d'abord trouvées jolies. Et c'étaient 
souvent des femmes de beauté assez vulgaire, car 
les qualités physiques qu'il recherchait sans s'en 
rendre compte étaient en complète opposition 
avec celles qui lui rendaient admirables les femmes 
sculptées ou peintes par les maîtres qu'il préférait. 
La profondeur, la mélancolie de l'expression, 
glaçaient ses sens que suffisait au contraire à éveiller 
une chair saine, plantureuse et rose. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 261 

Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eût 
été plus élégant de ne pas chercher à connaître, 
mais dans laquelle une femme se présentait à ses 
yeux parée d'un charme qu'il n'avait pas encore 
connu, rester dans son « quant à soi » et tromper le 
désir qu'elle avait fait naître, substituer un plaisir 
différent au plaisir qu'il eût pu connaître avec elle, 
en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le 
rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication 
devant la vie, un aussi stupide renoncement à un 
bonheur nouveau, que si au lieu de visiter le pays, 
il s'était confiné dans sa Chambre en regardant des 
vues de Paris. Il ne s'enfermait pas dans l'édifice de 
ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir le 
reconstruire à pied d'œuvre sur de nouveaux frais 
partout où une femme lui avait plu, une de ces tentes 
démontables comme les explorateurs en emportent 
avec eux. Pour ce qui n'en était pas transportable 
ou échangeable contre un plaisir nouveau, il l'eût 
donné pour rien, si enviable que cela parût à 
d'autres. Que de fois son crédit auprès d'une du- 
chesse, fait du désir accumulé depuis des années que 
celle-ci avait eu de lui être agréable sans en avoir 
trouvé l'occasion, il s'en était défait d'un seul coup 
en réclamant d'elle par une indiscrète dépêche une 
recommandation télégraphique qui le mît en relation 
sur l'heure avec un de ses intendants dont il avait 
remarqué la fille à la campagne, comme ferait un 
affamé qui troquerait un diamant contre un morceau 
de pain. Même après coup, il s'en amusait, car il 
y avait en lui, rachetée par de rares délicatesses, 
une certaine muflerie. Puis, il appartenait à cette 
catégorie d'hommes intelligents qui ont vécu dans 
l'oisiveté et qui cherchent une consolation et peut- 
être une excuse dans l'idée que cette oisiveté offre 
à leur intelligence des objets aussi dignes d'intérêt 
que pourrait faire l'art ou l'étude, que la « Vie » 



262 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

contient des situations plus intéressantes, plus 
romanesques que tous les romans. Il l'assurait du 
moins et le persuadait aisément aux plus affinés de 
ses amis du monde, notamment au baron de Charlus 
qu'il s'amusait à égayer par le récit des aventures 
piquantes qui lui arrivaient, soit qu'ayant rencontré 
en chemin de fer une femme qu'il avait ensuite 
ramenée chez lui, il eût découvert qu'elle était la 
sœur d'un souverain entre les mains de qui se mê- 
laient en ce moment tous les fils de la politique 
européenne, au courant de laquelle il se trouvait 
ainsi tenu d'une façon très agréable, soit que par le 
jeu complexe des circonstances, il dépendît du 
choix qu'allait faire le conclave, s'il pourrait ou 
non devenir l'amant d'une cuisinière. 

Ce n'était pas seulement d'ailleurs la brillante 
phalange de vertueuses douairières, de généraux, 
d'académiciens, avec lesquels il était particulière- 
ment lié, que Swann forçait avec tant de cynisme 
à lui servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient 
l'habitude de recevoir de temps en temps des lettres 
de lui où un mot de recommandation ou d'intro- 
duction leur était demandé avec une habileté 
diplomatique qui, persistant à travers les amours 
successives et les prétextes différents, accusait, 
plus que n'eussent fait des maladresses, un caractère 
permanent et des buts identiques. Je me suis sou- 
vent fait raconter bien des années plus tard, quand 
je commençai à m'intéresser à son caractère à 
cause des ressemblances qu'en de tout autres parties 
il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon 
grand-père (qui ne l'était pas encore, car c'est vers 
l'époque de ma naissance que commença la grande 
liaison de Swann et elle interrompit longtemps ces 
pratiques), celui-ci, en reconnaissant sur l'enve- 
loppe l'écriture de son ami, s'écriait : « Voilà 
Swann qui va demander quelque chose : à la garde! » 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 263 

Et soit méfiance, soit par le sentiment inconsciem- 
ment diabolique qui nous pousse à n'offrir une 
chose qu'aux gens qui n'en ont pas envie, mes 
grands-parents opposaient une fin de non-recevoir 
absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu'il 
leur adressait, comme de le présenter à une jeune 
fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et 
qu'ils étaient obligés, chaque fois que Swann leur 
en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, 
alors que pendant toute la semaine on se demandait 
qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant 
souvent par ne trouveî" personne, faute de faire 
signe à celui qui en eût été si heureux. 

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents 
et qui jusque-là s'était plaint de ne jamais voir 
Swann leur annonçait avec satisfaction et peut- 
être un peu le désir d'exciter l'envie, qu'il était 
devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour 
eux, qu'il ne les quittait plus. Mon grand-père ne 
voulait pas troubler leur plaisir mais regardait 
ma grand'mère en fredonnant : 

« Quel est donc ce mystère 

Je n'y puis rien comprendre, » 



ou : 



ou 



« Vision fugitive... » 



« Dans ces affaires 

Le mieux est de ne rien voir. » 

Quelques mois après, si mon grand-père deman- 
dait au nouvel ami de Swann : « Et Swann, le 
voyez-vous toujours beaucoup ? » la figure de l'in- 
terlocuteur s'allongeait : « Ne prononcez jamais son 
nom devant moi !» — « Mais je croyais que vous 
étiez si liés... » Il avait été ainsi pendant quelques 



204 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

mois le familier de cousins de ma grand'mère, 
dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement 
il cessa de venir, sans avoir prévenu. On le crut 
malade, et la cousine de ma grand'mère allait 
envoyer demander de ses nouvelles, quand à l'office 
elle trouva une lettre de lui qui traînait par mégarde 
dans le livre de comptes de la cuisinière. Il y annon- 
çait à cette femme qu'il allait quitter Paris, qu'il 
ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et 
au moment de rompre, c'était elle seule qu'il avait 
jugé utile d'avertir. 

Quand sa maîtresse du moment était au contraire 
une personne mondaine ou du moins une personne 
qu'une extraction trop humble ou une situation 
trop irrégulière n'empêchait pas qu'il fît recevoir 
dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais 
seulement dans l'orbite particulier où elle se mouvait 
ou bien où il l'avait entraînée. « Inutile de compter 
sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que 
c'est le jour d'Opéra de son Américaine. » Il la 
faisait inviter dans les salons particulièrement 
fermés où il avait ses habitudes, ses dîners heb- 
domadaires, son poker ; chaque soir, après qu'un 
léger crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux 
avait tempéré de quelque douceur la vivacité de 
ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa bou- 
tonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à 
dîner chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie ; 
et alors, pensant à l'admiration et à l'amitié que 
les gens à la mode, pour qui il faisait la pluie et le 
beau temps et qu'il allait retrouver là, lui prodi- 
gueraient devant la femme qu'il aimait, il retrouvait 
du charme à cette vie mondaine sur laquelle il 
s'était blasé, mais dont la matière, pénétrée et 
colorée chaudement d'une flamme insinuée qui 
s'y jouait, lui semblait précieuse et belle depuis 
qu'il y avait incorporé un nouvel amour. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 265 

Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou 
chacun de ces flirts, avait été la réalisation plus ou 
moins complète d'un rêve né de la vue d'un visage 
ou d'un corps que Swann avait, spontanément, 
sans s'y efforcer, trouvés charmants, en revanche, 
quand un jour au théâtre il fut présenté à Odette 
de Crécy par un de ses amis d'autrefois, qui lui 
avait parlé d'elle comme d'une femme ravissante 
avec qui il pourrait peut-être arriver à quelque 
chose, mais en la lui donnant pour plus difficile 
qu'elle n'était en réalité afin de paraître lui-même 
avoir fait quelque chose' de plus aimable en la lui 
faisant connaître, elle était apparue à Swann non 
pas certes sans beauté, mais d'un genre de beauté 
qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun 
désir, lui causait même une sorte de répulsion 
physique, de ces femmes comme tout le monde a 
les siennes, différentes pour chacun, et qui sont 
l'opposé du type que nos sens réclament. Pour lui 
plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop 
fragile, les pommettes trop saillantes, les traits 
trop tirés. Ses yeux étaient beaux, mais si grands 
qu'ils fléchissaient sous leur propre masse, fati- 
guaient le reste de son visage et lui donnaient 
toujours l'air d'avoir mauvaise mine ou d'être de 
mauvaise humeur. Quelque temps après cette pré- 
sentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui 
demander à voir ses collections qui l'intéressaient 
tant, « elle, ignorante qui avait le goût des jolies 
choses », disant qu'il lui semblait qu'elle le con- 
naîtrait mieux, quand elle l'aurait vu dans « son 
home » où elle l'imaginait « si confortable avec son 
thé et ses livres », quoiqu'elle ne lui eût pas caché 
sa surprise qu'il habitât ce quartier qui devait être 
si triste et « qui était si peu smart pour lui qui 
l'était tant ». Et après qu'il l'eût laissée venir, en le 
quittant, elle lui avait dit son regret d'être restée 



266 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

si peu dans cette demeure où elle avait été heureuse 
de pénétrer, parlant de lui comme s'il avait été 
pour elle quelque chose de plus que les autres 
êtres qu'elle connaissait, et semblant établir entre 
leurs deux personnes une sorte de trait d'union 
romanesque qui l'avait fait sourire. Mais à l'âge 
déjà un peu désabusé dont approchait Swann, et 
oil l'on sait se contenter d'être amoureux pour le 
plaisir de l'être sans trop exiger de réciprocité, ce 
rapprochement des cœurs, s'il n'est plus comme dans 
la première jeunesse le but vers lequel tend néces- 
sairement l'amour, lui reste uni en revanche par 
une association d'idées si forte, qu'il peut en devenir 
la cause, s'il se présente avant lui. Autrefois on 
rêvait de posséder le cœur de la femme dont on 
était amoureux ; plus tard sentir qu'on possède 
le cœur d'une femme peut suffire à vous en rendre 
amoureux. Ainsi, à l'âge où il semblerait, comme 
on cherche surtout dans l'amour un plaisir subjectif, 
que la part du goût pour la beauté d'une femme 
devrait y être la plus grande, l'amour peut naître 

— l'amour le plus physique — sans qu'il y ait eu, 
à sa base, un désir préalable. A cette époque de la 
vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par l'amour ; 
il n'évolue plus seul suivant ses propres lois incon- 
nues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. 
Nous venons à son aide, nous le faussons par la 
mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un 
de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons 
renaître les autres. Comme nous possédons sa 
chanson, gravée en nous tout entière, nous n'avons 
pas besoin qu'une femme nous en dise le début 

— rempli par l'admiration qu'inspire la beauté — 
pour en trouver la suite. Et si elle commence au 
milieu — là où les cœurs se rapprochent, où l'on 
parle de n'exister plus que l'un pour l'autre — 
nous avons assez l'habitude de cette musique pour 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 267 

rejoindre tout de suite notre partenaire au passage 
où elle nous attend. 

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis 
rapprocha ses visites ; et sans doute chacune d'elle 
renouvelait pour lui la déception qu'il éprouvait à 
se retrouver devant ce visage dont il avait un peu 
oublié les particularités dans l'intervalle, et qu'il 
ne s'était rappelé ni si expressif ni, malgré sa jeu- 
nesse, si fané ; il regrettait, pendant qu'elle causait 
avec lui, que la grande beauté qu'elle avait ne fût 
pas du genre de celles qu'il aurait spontanément 
préférées. Il faut d'ailleurs dire que le visage 
d'Odette paraissait plus maigre et plus proéminent 
parce que le front et le haut des joues, cette surface 
unie et plus plane était recouverte par la masse de 
cheveux qu'on portait, alors, prolongés en « de- 
vants », soulevés en « crêpés », répandus en mèches 
folles le long des oreilles ; et quant à son corps qui 
était admirablement fait, il était difficile d'en 
apercevoir la continuité (à cause des modes de 
l'époque et quoiqu'elle fût une des femmes de 
Paris qui s'habillaient le mieux), tant le corsage, 
s'avançant en saillie comme sur un ventre imagi- 
naire et finissant brusquement en pointe pendant 
que par en dessous commençait à s'enfler le ballon 
des doubles jupes, donnait à la femme l'air d'être 
composée de pièces différentes mal emmanchées 
les unes dans les autres ; tant les ruches, les volants, 
le gilet suivaient en toute indépendance, selon la 
fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur 
étoffe, la ligne qui les conduisait aux nœuds, aux 
bouillons de dentelle, aux effilés de jais perpendicu- 
laires, ou qui les dirigeait Je long du buse, mais ne 
s'attachaient nullement à l'être vivant, qui selon 
que l'architecture de ces fanfreluches se rapprochait 
ou s'écartait trop de la sienne, s'y trouvait engoncé 
ou perdu. 



268 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU. 

Mais, quand Odette était partie, Swann souriait 
en pensant qu'elle lui avait dit combien le temps 
lui durerait jusqu'à ce qu'il lui permît de revenir ; 
il se rappelait l'air inquiet, timide, avec lequel elle 
l'avait une fois prié que ce ne fût pas dans trop 
longtemps, et les regards qu'elle avait eus à ce 
moment-là, fixés sur lui en une imploration crain- 
tive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet 
de fleurs de pensées artificielles fixé devant son 
chapeau rond de paille blanche, à brides de velours 
noir. « Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez 
pas une fois chez moi prendre le thé ? » Il avait 
allégué des travaux en train, une étude — en 
réalité abandonnée depuis des années — sur Ver 
Meer de Delft. « Je comprends que je ne peux rien 
faire, moi chétive, à côté de grands savants comme 
vous autres, lui avait-elle répondu. Je serais comme 
la grenouille devant l'aréopage. Et pourtant j'ai- 
merais tant m'instruire, savoir, être initiée. Comme 
cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer 
son nez dans de vieux papiers », avait-elle ajouté 
avec l'air de contentement de soi-même que prend 
une femme élégante pour affirmer que sa joie est 
de se livrer sans crainte de se salir à une besogne 
malpropre, comme de faire la cuisine en « mettant 
elle-même les mains à la pâte ». « Vous allez vous 
moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de 
me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n'avais 
jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce 
qu'on peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je 
puisse me représenter ce que vous aimez, deviner 
un peu ce qu'il y a sous ce grand front qui travaille 
tant, dans cette tête qu'on sent toujours en train 
de réfléchir, me dire : voilà, c'est à cela qu'il est 
en train de penser. Quel rêve ce serait d'être mêlée 
à vos travaux ! » Il s'était excusé sur sa peur des 
amitiés nouvelles, ce qu'il avait appelé, par galan 



i 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 269 

terie, sa peur d'être malheureux. « Vous avez peur 
d'une affection ? comme c'est drôle, moi qui ne cher- 
che que cela, qui donnerais ma vie pour en trouver 
une, avait-elle dit d'une voix si naturelle, si convain- 
cue, qu'il en avait été remué. Vous avez dû souffrir 
par une femme. Et vous croyez que les autres sont 
comme elle. Elle n'a pas su vous comprendre ; 
vous êtes un être si à part. C'est cela que j'ai aimé 
d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'étiez 
pas comme tout le monde. » — « Et puis d'ailleurs 
vous aussi, lui avait-il dit, je sais bien ce que c'est 
que les femmes, vous devez avoir des tas d'occupa- 
tions, être peu libre. » 

— « Moi, je n'ai jamais rien à faire ! Je suis 
toujours libre, je le serai toujours pour vous. A 
n'importe quelle heure du jour ou de la nuit où il 
pourrait vous être commode de me voir, faites- 
moi chercher, et je serai trop heureuse d'accourir. 
Le ferez-vous ? Savez-vous ce qui serait gentil, ce 
serait de vous faire présenter à M™« Verdurin chez 
qui je vais tous les soirs. Croyez- vous ! si on s'y 
retrouvait et si je pensais que c'est un peu pour 
moi que vous y êtes ! » 

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entre- 
tiens, en pensant ainsi à elle quand il était seul, 
il faisait seulement jouer son image entre beaucoup 
d'autres images de femmes dans des rêveries roma- 
nesques ; mais si, grâce à une circonstance quel- 
conque (ou même peut-être sans que ce fût grâce 
à elle, la circonstance qui se présente au moment 
où un état, latent jusque-là, se déclare, pouvant 
n'avoir influé en rien sur lui) l'image d'Odette de 
Crécy venait à absorber toutes ces rêveries, si 
celles-ci n'étaient plus séparables de son souvenir, 
alors l'imperfection de son corps ne garderait plus 
aucune importance, ni qu'il eût été, plus ou moins 
qu'un autre corps, selon le goût de Swann, puisque 



270 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

devenu le corps de celle qu'il aimait, il serait désor- 
mais le seul qui fût capable de lui causer des joies 
et des tourments. 

Mon grand-père avait précisément connu, ce 
qu'on n'aurait pu dire d'aucun de leurs amis actuels, 
la famille de ces Verdurin. Mais il avait perdu toute 
relation avec celui qu'il appelait le « jeune Verdu- 
rin » et qu'il considérait, un peu en gros, comme 
tombé — tout en gardant de nombreux millions — 
dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une 
lettre de Swann lui demandant s'il ne pourrait 
pas le mettre en rapport avec les Verdurin : « A 
la garde ! à la garde ! s'était écrié mon grand-père, 
ça ne m'étonne pas du tout, c'est bien par là que 
devait finir Swann. Joli milieu ! D'abord je ne peux 
pas faire ce qu'il me demande parce que je ne 
connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher 
une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces 
affaires-là. Ah bien ! nous allons avoir de l'agrément 
si Swann s'affuble des petits Verdurin. » 

Et sur la réponse négative de mon grand-père, 
c'est Odette qui avait amené elle-même Swann chez 
les Verdurin. 

Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann 
y fit ses débuts, le docteur et M'"® Cottard, le jeune 
pianiste et sa tante, et le peintre qui avait alors 
leur faveur, auxquels s'étaient joints dans la soirée 
quelques autres fidèles. 

Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon 
certaine de quel ton il devait répondre à quelqu'un, 
si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. 
Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions 
de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et 
provisoire dont la finesse expectante le disculperait 
du reproche de naïveté, si le propos qu'on lui avait 
tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme 
pour faire face à l'hypothèse opposée il n'osait pas 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 271 

laisser ce sourire s'affirmer nettement sur son 
visage, on y voyait flotter perpétuellement une 
incertitude où se lisait la question qu'il n'osait 
pas poser : « Dites-vous cela pour de bon ? » Il 
n'était pas plus assuré de la façon dont il devait se 
comporter dans la rue, et même en général dans 
la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer 
aux passants, aux voitures, aux événements un 
malicieux sourire qui ôtait d'avance à son attitude 
toute impropriété, puisqu'il prouvait, si elle n'était 
pas de mise, qu'il le sa\;ait bien et que s'il avait 
adopté celle-là, c'était par plaisanterie. 
Sur tous les points cependant où une franche 
question lui semblait permise, le docteur ne se 
faisait pas faute de s'efforcer de restreindre le champ 
de ses doutes et de compléter son instruction. 

C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mère 
prévoyante lui avait donnés quand il avait quitté 
sa province, il ne laissait jamais passer soit une 
locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus 
sans tâcher de se faire documenter sur eux. 

Pour les locutions, il était insatiable de rensei- 
gnements, car, leur supposant parfois un sens plus 
précis qu'elles n'ont, il eût désiré savoir ce qu'on 
voulait dire exactement par celles qu'il entendait 
le plus souvent employer : la beauté du diable, 
du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart 
d'heure de Rabelais, être le prince des élégances, 
donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et 
dans quels cas déterminés il pouvait à son tour les 
faire figurer dans ses propos. A leur défaut il plaçait 
des jeux de mots qu'il avait appris. Quant aux 
noms de personnes nouveaux qu'on prononçait 
devant lui, il se contentait seulement de les répéter 
sur un ton interrogatif qu'il pensait suffisant pour 
lui valoir des explications qu'il n'aurait pas l'air 
de demander. 



272 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur 
tout lui faisait complètement défaut, le raffinement 
de politesse qui consiste à affirmer à quelqu'un 
qu'on oblige, sans souhaiter d'en être cru, que c'est 
à lui qu'on a obligation, était peine perdue avec 
lui, il prenait tout au pied de la lettre. Quel que fût 
l'aveuglement de M'»® Verdurin à son égard, elle 
avait fini, tout en continuant à le trouver très fin, 
par être agacée de voir que quand elle l'invitait 
dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, 
lui disant, pour plus de grâce : « Vous êtes trop 
aimable d'être venu, docteur, d'autant plus que je 
suis sûre que vous avez déjà souvent entendu 
Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être 
trop près de la scène », le docteur qui était entré 
dans la loge avec un sourire qui attendait pour se 
préciser ou pour disparaître que quelqu'un d'auto- 
risé le renseignât sur la valeur du spectacle, lui 
répondait : « En effet on est beaucoup trop près et 
on commence à être fatigué de Sarah Berhardt. 
Mais vous m'avez exprimé le désir que je vienne. 
Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop 
heureux de vous rendre ce petit service. Que ne 
ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si 
bonne ! » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt, c'est 
bien la Voix d'Or, n'est-ce pas ? On écrit souvent 
aussi qu'elle brûle les planches. C'est une expression 
bizarre, n'est-ce pas ? » dans l'espoir de commentaires 
qui ne venaient point. 

« Tu sais, avait dit M"^e Verdurin à son mari, je 
crois que nous faisons fausse route quand par 
modestie nous déprécions ce que nous offrons au 
docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'exis- 
tence pratique, il ne connaît pas par lui-même la 
valeur des choses et il s'en rapporte à ce que nous 
lui en disons. » — « Je n'avais pas osé te le dire, 
mais je l'avais remarqué », répondit M. Verdurin. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 273 

Et au jour de l'an suivant, au lieu d'envoyer au 
docteur Cottard un rubis de trois mille francs 
en lui disant que c'était bien peu de chose, M. Ver- 
durin acheta pour trois cents francs une pierre 
reconstituée en laissant entendre qu'on pouvait 
difficilement en voir d'aussi belle. 

Quand M"*® Verdurin avait annoncé qu'on au- 
rait, dans la soirée, M. Swann : « Swann ? » s'était 
écrié le docteur d'un accent rendu brutal par la 
surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours 
plus au dépourvu que quiconque cet homme qui 
se croyait perpétuellement préparé à tout. Et 
voyant qu'on ne lui répondait pas : « Swann ? Qui 
ça, Swann ! » hurla-t-il au comble d'une anxiété 
qui se détendit soudain quand M™® Verdurin eut 
dit : « Mais l'ami dont Odette nous avait parlé. » 
- « Ah ! bon, bon, ça va bien », répondit le doc- 
teur apaisé. Quant au peintre il se réjouissait de 
l'introduction de Swann chez M*»® Verdurin, parce 
qu'il le supposait amoureux d'Odette et qu'il 
aimait à favoriser les liaisons. « Rien ne m'amuse 
comme de faire des mariages, confia-t-il, dans 
l'oreille, au docteur Cottard, j'en ai déjà réussi 
beaucoup, même entre femmes ! » 

En disant aux Verdurin que Swann était très 
« Smart », Odette leur avait fait craindre un « en- 
nuyeux ». Il leur fit au contraire une excellente 
impression dont à leur insu sa fréquentation dans 
la société élégante était une des causes indirectes. 
Il avait en effet sur les hommes même intelligents 
qui ne sont jamais allés dans le monde une des 
supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est 
de ne plus le transfigurer par le désir ou par l'horreur 
qu'il inspire à l'imagination, de le considérer comme 
sans aucune importance. Leur amabilité, séparée 
de tout snobisme et de la peur de paraître trop 
aimable, devenue indépendante, a cette aisance, 

VoL I. 18 



274 ^ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

cette grâce des mouvements de ceux dont les 
membres assouplis exécutent exactement ce qu'ils 
veulent, sans participation indiscrète et maladroite 
du reste du corps. La simple gymnastique élémen- 
taire de l'homme du monde tendant la main avec 
bonne grâce au jeune homme inconnu qu'on lui 
présente et s'inclinant avec réserve devant l'am- 
bassadeur à qui on le présente, avait fini par passer 
sans qu'il en fût conscient dans toute l'attitude 
sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d'un milieu 
inférieur au sien comme étaient les Verdurin et 
leurs amis, fit instinctivement montre d'un empres- 
sement, se livra à des avances, dont selon eux un 
ennuyeux se fût abstenu. Il n'eut un moment de 
froideur qu'avec le docteur Cottard : en le voyant 
lui cligner de l'œil et lui sourire d'un air ambigu 
avant qu'ils se fussent encore parlé (mimique que 
Cottard appelait « laisser venir »), Swann crut que 
le docteur le connaissait sans doute pour s'être 
trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que 
lui-même y allât pourtant fort peu, n'ayant jamais 
vécu dans le monde de la noce. Trouvant l'allu- 
sion de mauvais goût, surtout en présence d'Odette 
qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, 
il affecta un air glacial. Mais quand il apprit qu'une 
dame qui se trouvait près de lui était M™e Cottard, 
il pensa qu'un mari aussi jeune n'aurait pas cherché 
à faire allusion devant sa femme à des divertisse- 
ments de ce genre ; et il cessa de donner à l'air 
entendu du docteur la signification qu'il redoutait. 
Le peintre invita tout de suite Swann à venir avec: 
Odette à son atelier ; Swann le trouva gentil. « Peut- 
être qu'on vous favorisera plus que moi, dit M™® 
Verdurin, sur un ton qui feignait d'être piqué, et 
qu'on vous montrera le portrait de Cottard (elle 
l'avait commandé au peintre). Pensez bien, « mon- 
sieur » Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c'était 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 275 

une plaisanterie consacrée de dire monsieur, à 
rendre le joli regard, le petit côté fin, amusant, 
de l'œil. Vous savez que ce que je veux surtout 
avoir, c'est son sourire, ce que je vous ai demandé 
c'est le portrait de son sourire. » Et comme cette 
expression lui sembla remarquable elle la répéta 
très haut pour être sûre que plusieurs invités 
l'eussent entendue, et même, sous un prétexte 
vague, en fit d'abord rapprocher quelques-uns. 
Swann demanda à faire la connaissance de tout le 
monde, même d'un vieil ^mi des Verdurin, Saniette, 
à qui sa timidité, sa simplicité et son bon cœur avaient 
fait perdre partout la considération que lui avaient 
value sa science d'archiviste, sa grosse fortune, et 
la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans 
la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable 
parce qu'on sentait qu'elle trahissait moins un 
défaut de la langue qu'une qualité de l'âme, comme 
un reste de l'innocence du premier âge qu'il n'avait 
jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pou- 
vait prononcer figuraient comme autant de duretés 
dont il était incapable. En demandant à être pré- 
senté à M. Saniette, Swann fit à M™^ Verdurin 
l'effet de renverser les rôles (au point qu'en réponse, 
elle dit en insistant sur la différence : « Monsieur 
Swann, voudriez-vous avoir la bonté de me per- 
mettre de vous présenter notre ami Saniette »), 
mais excita chez Saniette une sympathie ardente 
que d'ailleurs les Verdurin ne révélèrent jamais à 
Swann, car Saniette les agaçait un peu, et ils ne 
tenaient pas à lui faire des amis, mais en revanche 
Swann les toucha infiniment en croyant devoir 
demander tout de suite à faire la connaissance de 
la tante du pianiste. En robe noire comme toujours, 
parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours 
bien et que c'est ce qu'il y a de plus distingué, elle 
avait le visage excessivement rouge comme chaque 



276 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant 
Swann avec respect, mais se redressa avec majesté. 
Comme elle n'avait aucune instruction et avait 
peur de faire des fautes de français, elle prononçait 
exprès d'une manière confuse, pensant que si elle 
lâchait un cuir il serait estompé d'un tel vague 
qu'on ne pourrait le distinguer avec certitude, de 
sorte que sa conversation' n'était qu'un graillonne- 
ment indistinct duquel émergeaient de temps à 
autre les rares vocables dont elle se sentait sûre. 
Swann crut pouvoir se moquer légèrement d'elle 
en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut 
piqué. 

« C'est une si excellente femme, répondit-il. Je 
vous accorde qu'elle n'est pas étourdissante ; mais 
je vous assure qu'elle est agréable quand on cause 
seul avec elle. » — « Je n'en doute pas, s'empressa 
de concéder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me 
semblait pas « éminente » ajouta-t-il en détachant 
cet adjectif, et en somme c'est plutôt un compli- 
ment !» — « Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous 
étonner, elle écrit d'une manière charmante. Vous 
n'avez jamais entendu son neveu ? c'est admirable, 
n'est-ce pas, docteur ? Voulez-vous que je lui 
demande de jouer quelque chose. Monsieur Swann ? » 

— Mais ce sera un bonheur..., commençait à 
répondre Swann, quand le docteur l'interrompit 
d'un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans 
la conversation l'emphase, l'emploi de formes solen- 
nelles, était suranné, dès qu'il entendait un mot 
grave dit sérieusement comme venait de l'être le 
mot « bonheur », il croyait que celui qui l'avait 
prononcé venait de se montrer prudhommesque. 
Et si, de plus, ce mot se trouvait figurer par hasard 
dans ce qu'il appelait un vieux cliché, si courant 
que ce mot fût d'ailleurs, le docteur supposait 
que la phrase commencée était ridicule et la termi- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 277 

nait ironiquement par le lieu commun qu'il semblait 
accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer, 
alors que celui-ci n'y avait jamais pensé. 

— Un bonheur pour la France ! s'écria-t-il 
malicieusement en levant les bras avec emphase. 

M. Verdurin ne put s'empêcher de rire. 

— Qu'est-ce qu'ils ont à rire toutes ces bonnes 
gens-là, on a l'air de ne pas engendrer la mélancolie 
dans votre petit coin là-bas, s'écria M"e Verdurin. 
Si vous croyez que je m'amuse, moi, à rester toute 
seule en pénitence, ajou1;^,-t-elle sur un ton dépité, 
en faisant l'enfant. 

Mme Verdurin était assise sur un haut siège 
suédois en sapin ciré, qu'un violoniste de ce pays 
lui avait donné et qu'elle conservait, quoiqu'il 
rappelât la forme d'un escabeau et jurât avec les 
beaux meubles anciens qu'elle avait, mais elle 
tenait à garder en évidence les cadeaux que les 
fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps 
en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir 
de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait- 
elle de persuader qu'on s'en tînt aux fleurs et aux 
bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n'y 
réussissait pas et c'était chez elle une collection 
de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de 
paravents, de baromètres, de potiches, dans une 
accumulation de redites et un disparate d'étrennes. 

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la 
conversation des fidèles et s'égayait de leurs 
« fumisteries », mais depuis l'accident qui était 
arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre 
la peine de pouffer effectivement et se livrait à la 
place à une mimique conventionnelle qui signifiait, 
sans fatigue ni risques pour elle, qu'elle riait aux 
larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué 
contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué 
rejeté au camp des ennuyeux — et pour le^plus 



278 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu long- 
temps la prétention d'être aussi aimable que sa 
femme, mais qui riant pour de bon s'essoufflait 
vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse 
d'une incessante et fictive hilarité — elle poussait 
un petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau 
qu'une taie commençait à voiler, et brusquement, 
comme si elle n'eût eu que le temps de cacher un 
spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, 
plongeant sa figure dans ses mains qui la recou- 
vraient et n'en laissaient plus rien voir, elle avait 
l'air de s'efforcer de réprimer, d'anéantir un rire 
qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite 
à l'évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des 
fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et 
d'assentiment, M™^ Verdurin, juchée sur son per- 
choir, pareille à un oiseau dont on eût trempé 
le colifichet dans du vin chaud, sanglotait 
d'amabilité. 

Cependant M. Verdurin, après avoir demandé à 
Swann la permission d'allumer sa pipe (« ici on ne 
se gêne pas, on est entre camarades »), priait le 
jeune artiste de se mettre au piano. 

— Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici 
pour être tourmenté, s'écria M.^^ Verdurin, je ne 
veux pas qu'on le tourmente, moi ! 

— Mais pourquoi veux-tu que ça l'ennuie, dit 
M. Verdurin, M. Swann ne connaît peut-être pas la 
sonate en fa dièse que nous avons découverte ; il va 
nous jouer l'arrangement pour piano. 

— Ah ! non, non, pas ma sonate ! cria M™^ 
Verdurin, je n'ai pas envie à force de pleurer de me 
fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales, 
comme la dernière fois ; merci du cadeau, je ne 
tiens pas à recommencer ; vous êtes bons vous 
autres, on voit bien que ce n'est pas vous qui 
garderez le lit huit jours ! 



\ 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 279 

Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois 
que le pianiste allait jouer enchantait les amis aussi 
bien que si elle avait été nouvelle, comme une 
preuve de la séduisante originalité de la « Patronne » 
et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près 
d'elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient 
ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, qu'il se 
passait quelque chose, leur disant comme on fait 
au Reichstag dans les moments intéressants : 
a Écoutez, écoutez, » Et le lendemain on donnait 
des regrets à ceux qui n'avaient pas pu venir en 
leur disant que la scène avait été encore plus 
amusante que d'habitude. 

— Eh bien ! voyons, c'est entendu, dit M. Ver- 
durin, il ne jouera que l'andante. 

— Que l'andante, comme tu y vas ! s'écria 
Mme Verdurin. C'est justement l'andante qui me 
casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le 
Patron ! C'est comme si dans la « Neuvième » il 
disait : nous n'entendrons que le finale, ou dans 
« les Maîtres » que l'ouverture. 

Le docteur, cependant, poussait M^^ Verdurin 
à laisser jouer le pianiste, non pas qu'il crût feints 
les troubles que la musique lui donnait — il y 
reconnaissait certains états neurasthéniques — 
mais par cette habitude qu'ont beaucoup de méde- 
cins de faire fléchir immédiatement la sévérité de 
leurs prescriptions dès qu'est en jeu, chose qui leur 
semble beaucoup plus importante, quelque réunion 
mondaine dont ils font partie et dont la personne 
à qui ils conseillent d'oublier pour une fois sa dys- 
pepsie, ou sa grippe, est un des facteurs essentiels. 

— Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous 
verrez, dit-il en cherchant à la suggestionner di\ 
regard. Et si vous êtes malade nous vous soignerons! 

— Bien vrai ? répondit M""^ Verdurin, comme si 
devant l'espérance d'une telle faveur il n'y avait 



aSo A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

plus qu'à capituler. Peut-être aussi, à force de dire 
qu'elle serait malade, y avait-il des moments où 
elle ne se rappelait plus que c'était un mensonge 
et prenait une âme de malade. Or ceux-ci, fatigués 
d'être toujours obligés de faire dépendre de leur 
sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser 
aller à croire qu'ils pourront faire impunément 
tout ce qui leur plaît et leur fait mal d'habitude, 
à condition de se remettre en les mains d'un être 
puissant, qui, sans qu'ils aient aucune peine à 
prendre, d'un mot ou d'une pilule, les remettra sur 
pied. 

Odette était allée s'asseoir sur un canapé de 
tapisserie qui était près du piano : 

— Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle à 
Mme Verdurin. 

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit 
lever : ^ 

— Vous n'êtes pas bien là, allez donc vous 
mettre à côté d'Odette, n'est-ce pas Odette, vous 
ferez bien une place à M. Swann ? 

— Quel joli beau vais, dit avant de s'asseoir 
Swann qui cherchait à être aimable. 

— Ah ! je suis contente que vous appréciiez 
mon canapé, répondit M^^ Verdurin. Et je vous 
préviens que si vous voulez en voir d'aussi beau, 
vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils 
n'ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi 
sont des merveilles. Tout à l'heure vous regarderez 
cela. Chaque bronze correspond comme attribut 
au petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de 
quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je 
vous promets un bon moment. Rien que les petites 
frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur 
fond rouge de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné ? 
Qu'est-ce que vous dites, je crois qu'ils le savaient 
plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante cette 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 381 

vigne ? Mon mari prétend que je n'aime pas les 
fruits parce que j'en mange moins que lui. Mais 
non, je suis plus gourmande que vous tous, mais 
je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche 
puisque je jouis par les yeux. Qu'est-ce que vous 
avez tous à rire ? Demandez au docteur, il vous 
dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font 
des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite 
cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne 
partirez pas sans avoir touché les petits bronzes 
des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? 
Mais non, à pleines mams, touchez-les bien. 

— Ah ! si madame Verdurin commence à peloter 
les bronzes, nous n'entendrons pas de musique ce 
soir, dit le peintre. 

— Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, 
dit-elle en se tournant vers Swann, on nous défend 
à nous autres femmes des choses moins voluptueuses 
que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable 
à cela ! Quand M. Verdurin me faisait l'honneur 
d'être jaloux de moi — allons, sois poli au moins, 
ne dis pas que tu ne l'as jamais été... 

— Mais je ne dis absolument rien. Voyons, 
docteur, je vous prends à témoins : est-ce que j'ai 
dit quelque chose ? 

Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait 
pas cesser tout de suite. 

— Allons, vous les caresserez plus tard ; main- 
tenant c'est vous qu'on va caresser, qu'on va 
caresser dans l'oreille ; vous aimez cela, je pense ; 
voilà un petit jeune homme qui va s'en charger. 

Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus 
aimable encore avec lui qu'avec les autres personnes 
qui se trouvaient là. Voici pourquoi : 

L'année précédente, dans une soirée, il avait 
entendu une œuvre musicale exécutée au piano et 
au violon. D'abord, il n'avait goûté que la qualité 



282 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

matérielle des sons sécrétés par les instruments. 
Et c'avait déjà été un grand plaisir quand au- 
dessous de la petite ligne du violon mince, résis- 
tante, dense et directrice, il avait vu tout d'un 
coup chercher à s'élever en un clapotement liquide, 
la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, 
plane et entrechoquée comme la mauve agitation 
des flots que charme et bémolise le clair de lune. 
Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement 
distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui 
plaisait, charmé tout d'un coup, il avait cherché 
à recueillir la phrase ou l'harmonie — il ne savait 
lui-même — qui passait et lui avait ouvert plus 
largement l'âme, comme certaines odeurs de roses 
circulant dans l'air humide du soir ont la propriété 
de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il 
ne savait pas la musique qu'il avait pu éprouver 
une impression aussi confuse, une de ces impressions 
qui sont peut-être pourtant les seules purement 
musicales, inétendues, entièrement originales, irré- 
ductibles à tout autre ordre d'impressions. Une 
impression de ce genre, pendant un instant, est 
pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes 
que nous entendons alors tendent déjà, selon leur 
hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos 
yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer 
des arabesques, à nous donner des sensations de 
largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais 
les notes sont évanouies avant que ces sensations 
soient assez formées en nous pour ne pas être 
submergées par celles qu'éveillent déjà les notes 
suivantes ou même simultanées. Et cette impres- 
sion continuerait à envelopper de sa liquidité et de 
son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, 
à peine discernables, pour plonger aussitôt et dis- 
paraître, connus seulement par le plaisir particulier 
qu'ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 283 

à nommer, ineffables — si la mémoire, comme un 
ouvrier qui travaille à établir des fondations du- 
rables au milieu des flots, en fabriquant pour nous 
des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous 
permettait de les comparer à celles qui leur suc- 
cèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensa- 
tion délicieuse que Swann avait ressentie était-elle 
expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance 
tenante une transcription sommaire et provisoire, 
mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que 
le morceau continuait, si,bien que, quand la même 
impression était tout d'un coup revenue, elle 
n'était déjà plus insaisissable. Il s'en représentait 
l'étendue, les groupements symétriques, la graphie, 
la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose 
qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, 
de l'architecture, de la pensée, et qui permet de 
se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué 
nettement une phrase s'élevant pendant quelques 
instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui 
avait proposé aussitôt des voluptés particulières, 
dont il n'avait jamais eu l'idée avant de l'entendre, 
dont il sentait que rien autre qu'elle ne pourrait 
les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle 
comme un amour inconnu. 

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis 
là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelli- 
gible et précis. Et tout d'un coup, au point où elle 
était arrivée et d'où il se préparait à la suivre, 
après une pause d'un instant, brusquement elle 
changeait de direction, et d'un mouvement nouveau, 
plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, 
elle l'entraînait avec elle vers des perspectives 
inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passion- 
nément la revoir une troisième fois. Et elle reparut 
en effet, mais sans lui parler plus clairement, en lui 
causant même une volupté moins profonde. Mais 



284 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

rentré chez lui il eut besoin d'elle, il était comme 
un homme dans la vie de qui une passante qu'il a 
aperçue un moment vient de faire entrer l'image 
d'une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensi- 
bilité une valeur plus grande, sans qu'il sache 
seulement s'il pourra revoir jamais celle qu'il aime 
déjà et dont il ignore jusqu'au nom. 

Même cet amour pour une phrase musicale 
sembla un instant devoir amorcer chez Swann la 
possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis 
si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à 
un but idéal et la bornait à la poursuite de satis- 
factions quotidiennes, qu'il croyait, sans jamais se 
le dire formellement, que cela ne changerait plus 
jusqu'à sa mort ; bien plus, ne se sentant plus 
d'idées élevées dans l'esprit, il avait cessé de croire 
à leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à 
fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se réfugier 
dans des pensées sans importance et qui lui per- 
mettaient de laisser de côté le fond des choses. De 
même qu'il ne se demandait pas s'il n'eût pas mieux 
fait de ne pas aller dans le monde, mais en revanche 
savait avec certitude que s'il avait accepté une 
invitation il devait s'y rendre, et que s'il ne faisait 
pas de visite après il lui fallait laisser des cartes, 
de même dans sa conversation il s'efforçait de ne 
jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur 
les choses, mais de fournir des détails matériels 
qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes et 
lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il 
était extrêmement précis pour une recette de cui- 
sine, pour la date de la naissance ou de la mort d'un 
peintre, pour la nomenclature de ses œuvres. Par- 
fois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un 
jugement sur une œuvre, sur une manière de com- 
prendre la vie, mais il donnait alors à ses paroles 
un ton ironique comme s'il n'adhérait pas tout 



DU^COTÉ DE CHEZ SWANN 285 

entier à ce qu'il disait. Or, comme certains valétu- 
dinaires chez qui, tout d'un coup, un pays où ils 
sont arrivés, un régime différent, quelquefois une 
évolution organique, spontanée et mystérieuse, 
semblent amener une telle régression de leur mal 
qu'ils commencent à envisager la possibilité ines- 
pérée de commencer sur le tard une vie toute 
différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir 
de la phrase qu'il avait entendue, dans certaines 
sonates qu'il s'était fait jouer, pour voir s'il ne 
l'y découvrirait pas, la présence d'une de ces réalités 
invisibles auxquelles il avait cessé de croire et 
auxquelles, comme si la musique avait eu sur la 
sécheresse morale dont il souffrait une sorte d'in- 
fluence élective, il se sentait de nouveau le désir et 
presque la force de consacrer sa vie. Mais n'étant 
pas arrivé à savoir de qui était l'œuvre qu'il avait 
entendue, il n'avait pu se la procurer et avait fini 
par l'oublier. Il avait bien rencontré dans la se- 
maine quelques personnes qui se trouvaient comme 
lui à cette soirée et les avait interrogées ; mais 
plusieurs étaient arrivées après la musique ou 
parties avant ; certaines pourtant étaient là pendant 
qu'on l'exécutait, mais étaient allées causer dans 
un autre salon, et d'autres restées à écouter n'avaient 
pas entendu plus que les premières. Quant aux 
maîtres de maison, ils savaient que c'était une 
œuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engagés 
avaient demandé à jouer ; ceux-ci étant partis 
en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. 
Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se 
rappelant le plaisir spécial et intraduisible que lui 
avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les 
formes qu'elle dessinait, il était pourtant incapable 
de la leur chanter. Puis il cessa d'y penser. 

Or, quelques minutes à peine après que le petit 
pianiste avait commencé de jouer chez M"* Ver- 



286 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

durin, tout d'un coup après une note longuement 
tendue pendant deux mesures, il vit approcher, 
s'échappant de sous cette sonorité prolongée et 
tendue comme un rideau sonore pour cacher le 
mystère de son incubation, il reconnut, secrète, 
bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante 
qu'il aimait. Et elle était si particulière, elle avait 
un charme si individuel et qu'aucun autre n'aurait 
pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il 
eût rencontré dans un salon ami une personne 
qu'il avait admirée dans la rue et désespérait de 
jamais retrouver. A la fin, elle s'éloigna, indicatrice, 
diligente, parmi les ramifications de son parfum, 
laissant sur le visage de Swann le reflet de son 
sourire. Mais maintenant il pouvait demander le 
nom de son inconnue (on lui dit que c'était l'an- 
dante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil,) 
il la tenait, il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent 
qu'il voudrait, essayer d'apprendre son langage 
et son secret. 

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'ap- 
procha-t-il de lui pour lui exprimer une reconnais- 
sance dont la vivacité plut beaucoup à M^^^ Verdurin. 

— Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle à Swann ; 
la comprend-il assez, sa sonate, le petit misérable ? 
Vous ne saviez pas que le piano pouvait atteindre 
à ça. C'est tout, excepté du piano, ma parole ! 
Chaque fois j'y suis reprise, je crois entendre un 
orchestre. C'est même plus beau que l'orchestre, 
plus complet. 

Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, souli- 
gnant les mots comme s'il avait fait un trait d'esprit: 

— Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il. 
Et tandis que W^^ Verdurin disait à son mari : 

« Allons, donne-lui de l'orangeade, il l'a bien méri- 
tée », Swann racontait à Odette comment il avait 
été amoureux de cette petite phrase. Quand M™® 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 287 

Verduhn, ayant dit d'un peu loin : « Eh bien ! il 
me semble qu'on est en train de vous dire de belles 
choses, Odette », elle répondit : « Oui, de très 
belles », Swann trouva délicieuse sa simplicité. 
Cependant il demandait des renseignements sur 
Vinteuil, sur son œuvre, sur l'époque de sa vie où 
il avait composé cette sonate, sur ce qu'avait pu 
signifier pour lui la petite phrase, c'est cela surtout 
qu'il aurait voulu savoir. 

Mais tous ces gens qui faisaient profession d'ad- 
mirer ce musicien (quand Swann avait dit que sa 
sonate était vraiment belle, M"^® Verdurin s'était 
écriée : « Je vous crois un peu qu'elle est belle ! 
Mais on n'avoue pas qu'on ne connaît pas la sonate 
de Vinteuil, on n'a pas le droit de ne pas la con- 
naître », et le peintre avait ajouté : « Ah ! c'est tout 
à fait une très grande machine, n'est-ce pas ? Ce 
n'est pas, si vous voulez, la chose « cher » et « pu- 
blic », n'est-ce pas ? mais c'est la très grosse impres- 
sion pour les artistes »), ces gens semblaient ne 
s'être jamais posé ces questions, car ils furent 
incapables d'y répondre. 

Même à une ou deux remarques particulières que 
fit Swann sur sa phrase préférée : 

— Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait 
attention ; je vous dirai que je n'aime pas beaucoup 
chercher la petite bête et m'égarer dans des pointes 
d'aiguilles ; on ne perd pas son temps à couper les 
cheveux en quatre ici, ce n'est pas le genre de la 
maison, répondit M""* Verdurin, que le docteur 
Cottard regardait avec une admiration béate et un 
zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d'expres- 
sions toutes faites. D'ailleurs lui et M™® Cottard, 
avec une sorte de bon sens comme en ont aussi 
certaines gens du peuple, se gardaient bien de 
donner une opinion ou de feindre l'admiration 
pour une musique qu'ils s'avouaient l'un à l'autre, 



288 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

une fois rentrés chez eux, ne pas plus comprendre 
que la peinture de « M. Biche ». Comme le public ne 
connaît du charme, de la grâce, des formes de la 
nature que ce qu'il en a puisé dans les poncifs 
d'un art lentement assimilé, et qu'un artiste ori- 
ginal commence par rejeter ces poncifs, M. et 
M°»e Cottard, image en cela du public, ne trouvaient 
ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits 
du peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie 
de la musique et la beauté de la peinture. Il leur 
semblait quand le pianiste jouait la sonate qu'il 
accrochait au hasard sur le piano des notes que ne 
reliaient pas en effet les formes auxquelles ils 
étaient habitués, et que le peintre jetait au hasard 
des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, 
ils pouvaient reconnaître une forme, ils la trou- 
vaient alourdie et vulgarisée (c'est-à-dire dépourvue 
de l'élégance de l'école de peinture à travers laquelle 
ils voyaient, dans la rue même, les êtres vivants), 
et sans vérité, comme si M. Biche n'eût pas su com- 
ment était construite une épaule et que les femmes 
n'ont pas les cheveux mauves. 

Pourtant les fidèles s'étant dispersés, le docteur 
sentit qu'il y avait là une occasion propice et 
pendant que M°^« Verdurin disait un dernier mot 
sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant 
qui se jette à l'eau pour apprendre, mais choisit 
un moment où il n'y a pas trop de monde pour le 
voir : 

— Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien 
di primo cartello ! s'écria-t-il avec une brusque réso- 
lution. 

Swann apprit seulement que l'apparition récente 
de la sonate de Vinteuil avait produit une grande 
impression dans une école de tendances très avan- 
cées, mais était entièrement inconnue du grand 
public. 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 289 

— Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vin- 
teuil, dit Swann, en pensant au professeur de piano 
des sœurs de ma grand'mère. 

— C'est peut-être lui, s'écria M"« Verdurin. 

— Oh ! non, répondit Swann en riant. Si vous 
l'aviez vu deux minutes, vous ne vous poseriez pas 
la question. 

— Alors poser la question, c'est la résoudre ? dit 
le docteur. 

— Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, 
cela serait assez triste, jnais enfin un homme de 
génie peut être le cousin d'une vieille bête. Si cela 
était, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne 
m'imposerais pour que la vieille bête me présentât 
à l'auteur de la sonate : d'abord le supplice de 
fréquenter la vieille bête, et qui doit être affreux. 

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment 
très malade et que le docteur Potain craignait de 
ne pouvoir le sauver. 

— Comment, s'écria M'^e Verdurin, il y a encore 
des gens qui se font soigner par Potain ! 

— Ah ! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton 
de marivaudage, vous oubliez que vous parlez d'un 
de mes confrères, je devrais dire un de mes maîtres. 

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était 
menacé d'aliénation mentale. Et il assurait qu'on 
pouvait s'en apercevoir à certains passages de sa 
sonate. Swann ne trouva pas cette remarque 
absurde, mais elle le troubla ; car une œuvre de 
musique pure ne contenant aucun des rapports 
logiques dont l'altération dans le langage dénonce 
la folie, la folie reconnue dans une sonate lui parais- 
sait quelque chose d'aussi mystérieux que la folie 
d'une chienne, la folie d'un cheval, qui pourtant 
s'observent en effet. 

— Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, 
vous en savez dix fois autant que lui, répondit 

Vol. 1. 19 



290 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une 
personne qui a le courage de ses opinions et tient 
bravement tête à ceux qui ne sont pas du même 
avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos malades, vous 
au moins ! 

— Mais, madame, il est de l'Académie, répliqua 
le docteur d'un ton ironique. Si un malade préfère 
mourir de la main d'un des princes de la science... 
C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire : « C'est 
Potain qui me soigne. » 

— Ah ! c'est plus chic ? dit M.^^ Verdurin. Alors 
il y a du chic dans les maladies, maintenant ? je 
ne savais pas ça... Ce que vous m'amusez ! s'écria- 
t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses 
mains. Et moi, bonne bête qui discutais sérieuse- 
ment sans m'apercevoir que vous me faisiez 
monter à l'arbre. 

Quant à M. Verdurin, trouvant que c'était un 
peu fatigant de se mettre à rire pour si peu, il se 
contenta de tirer une bouffée de sa pipe en songeant 
avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa 
femme sur le terrain de l'amabilité. 

— Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, 
dit M"^e Verdurin à Odette au moment où celle-ci 
lui souhaitait le bonsoir. Il est simple, charmant ; 
si vous n'avez jamais à nous présenter que des 
amis comme cela, vous pouvez les amener. 

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann 
n'avait pas apprécié la tante du pianiste. 

— Il s'est senti un peu dépaysé, cet homme, 
répondit M™® Verdurin, tu ne voudrais pourtant 
pas que, la première fois, il ait déjà le ton de la 
maison comme Cottard qui fait partie de notre 
petit clan depuis plusieurs années. La première 
fois ne compte pas, c'était utile pour prendre langue. 
Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver 
demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre ? 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 291 

— Mais non, il ne veut pas. 

— Ah ! enfin, comme vous voudrez. Pourvu 
qu'il n'aille pas lâcher au dernier moment ! 

A la grande surprise de M'"^ Verdurin, il ne lâcha 
jamais. Il allait les rejoindre n'importe où, quel- 
quefois dans les restaurants de banlieue où on 
allait peu encore, car ce n'était pas la saison, 
plus souvent au théâtre, que M""® Verdurin aimait 
beaucoup ; et comme un jour, chez elle, elle dit 
devant lui que pour les soirs de première, de 
gala, un coupefile leur eyt été fort utile, que cela 
les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le 
jour de l'enterrement de Gambetta, Swann qui 
ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais 
seulement de celles mal cotées qu'il eût jugé peu 
délicat de cacher, et au nombre desquelles il 
avait pris dans le faubourg Saint-Germain l'habi- 
tude de ranger les relations avec le monde officiel, 
répondit : 

— Je vous promets de m'en occuper, vous 
l'aurez à temps pour la reprise des Danicheff, je 
déjeune justement demain avec le Préfet de police 
à l'Elysée. 

— Comment ça, à l'Elysée ? cria le docteur 
Cottard d'une voix tonnante. 

— Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu 
gêné de l'effet que sa phrase avait produit. 

Et le peintre dit au docteur en manière de plai- 
santerie : 

— Ça vous prend souvent ? 
Généralement une fois l'explication donnée, 

Cottard disait : « Ah ! bon, bon, ça va bien » et ne 
montrait plus trace d'émotion. 

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, 
au lieu de lui procurer l'apaisement habituel, por- 
tèrent au comble son étonnement qu'un homme 
avec qui il dînait, qui n'avait ni fonctions 

Vol. I. 19* 



292 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

officielles, ni illustration d'aucune sorte, frayât avec 
le Chef de l'Etat. 

— Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez 
M. Grévy ? dit-il à Swann de l'air stupide et incré- 
dule d'un municipal à qui un inconnu demande à 
voir le Président de la République, et qui, compre- 
nant par ces mots « à qui il a affaire », comme disent 
les journaux, assure au pauvre dément qu'il va 
être reçu à l'instant et le dirige sur l'infirmerie 
spéciale du dépôt. 

— Je le connais un peu, nous avons des amis 
communs (il n'osa pas dire que c'était le prince de 
Galles), du reste il invite très facilement et je vous 
assure que ces déjeuners n'ont rien d'amusant, ils 
sont d'ailleurs très simples, on n'est jamais plus 
de huit à table, répondit Swann qui tâchait d'effacer 
ce que semblaient avoir de trop éclatant, aux yeux 
de son interlocuteur, des relations avec le Président 
de la République. 

Aussitôt Cottard, s'en rapportant aux paroles de 
Swann, adopta cette opinion, au sujet de la valeur 
d'une invitation chez M. Grévy, que c'était chose 
fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès 
lors, il ne s'étonna plus que Swann, aussi bien 
qu'un autre, fréquentât l'Elysée, et même il le 
plaignait un peu d'aller à des déjeuners que l'invité 
avouait lui-même être ennuyeux. 

— Ah ! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton 
d'un douanier, méfiant tout à l'heure, mais qui, 
après vos explications, vous donne son visa et vous 
laisse passer sans ouvrir vos malles. 

— Ah ! je vous crois qu'ils ne doivent pas être 
amusants ces déjeuners, vous avez de la vertu d'y 
aller, dit M°»e Verdurin, à qui le Président de la 
République apparaissait comme un ennuyeux par- 
ticulièrement redoutable parce qu'il disposait de 
moyens de séduction et de contrainte qui, em- 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 293 

ployées à l'égard des fidèles, eussent été capables de 
les faire lâcher. Il paraît qu'il est sourd comme un 
pot et qu'il mange avec ses doigts. 

— En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous 
amuser d'y aller, dit le docteur avec une nuance 
de commisération ; et, se rappelant le chiffre de 
huit convives : « Sont-ce des déjeuners intimes ? » 
demandait-il vivement avec un zèle de linguiste 
plus encore qu'une curiosité de badaud. 

Mais le prestige qu'avait à ses yeux le Président 
de la République finit pourtant par triompher et 
de l'humilité de Swann et de la malveillance de 
Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait 
avec intérêt : « Verrons-nous ce soir M. Swann ? 
Il a des relations personnelles avec M. Grévy. 
C'est bien ce qu'on appelle un gentleman ? » Il 
alla même jusqu'à lui offrir une carte d'invitation 
pour l'exposition dentaire. 

— Vous serez admis avec les personnes qui 
seront avec vous, mais on ne laisse pas entrer les 
chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que 
j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en 
sont mordu les doigts. 

Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais 
effet qu'avait produit sur sa femme cette découverte 
que Swann avait des amitiés puissantes dont il 
n'avait jamais parlé. 

Si l'on n'avait pas arrangé une partie au dehors, 
c'est chez les Verdurin que Swann retrouvait le 
petit noyau, mais il ne venait que le soir, et n'accep- 
tait presque jamais à dîner malgré les instances 
d'Odette. 

— Je pourrais même dîner seule avec vous, si 
vous aimiez mieux cela, lui disait-elle. 

— Et M™e Verdurin ? 

— Oh ! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'à 
dire que ma robe n'a pas été prête, que mon cab 



294 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

est venu en retard. Il y a toujours moyen de s'ar- 
ranger. 

— Vous êtes gentille. 

Mais Swann se disait que s'il montrait à Odette 
(en consentant seulement à la retrouver après 
dîner) qu'il y avait des plaisirs qu'il préférait à 
celui d'être avec elle, le goût qu'elle ressentait 
pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. 
Et, d'autre part, préférant infiniment à celle 
d'Odette la beauté d'une petite ouvrière fraîche et 
bouffie comme une rose et dont il était épris, il 
aimait mieux passer le commencement de la soirée 
avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite. C'est 
pour les mêmes raisons qu'il n'acceptait jamais 
qu'Odette vînt le chercher pour aller chez les 
Verdurin. La petite ouvrière l'attendait près de 
chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi 
connaissait, elle montait à côté de Swann et restait 
dans ses bras jusqu'au moment où la voiture l'ar- 
rêtait devant chez les Verdurin. A son entrée, 
tandis que M.^^ Verdurin montrant des roses qu'il 
avait envoyées le matin lui disait : « Je vous gronde » 
et lui indiquait une place à côté d'Odette, le pia- 
niste jouait, pour eux deux, la petite phrase de 
Vinteuil qui était comme l'air national de leur 
amour. Il commençait par la tenue des trémolos 
de violon que pendant quelques mesures on entend 
seuls, occupant tout le premier plan, puis tout 
d'un coup ils semblaient s'écarter et comme dans 
ces tableaux de Pieter de Hooch, qu'approfondit 
le cadre étroit d'une porte entr'ouverte, tout au 
loin, d'une couleur autre, dans le velouté d'une 
lumière interposée, la petite phrase apparaissait, 
dansante, pastorale, intercalée, épisodique, ap- 
partenant à un autre monde. Elle passait à plis 
simples et immortels, distribuant çà et là les dons 
de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais 



DU COTÉ DE CHEZ SWANN 295 

Swann y croyait distinguer maintenant du désen- 
chantement. Elle semblait connaître la vanité de 
ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa 
grâce légère, elle avait quelque chose d'accompli, 
comme le détachement qui succède au regret. 
Mais peu lui importait, il la considérait moins en 
elle-même — en ce qu'elle pouvait exprimer pour 
un musicien qui ignorait l'existence et de lui et 
d'Odette quand il l'avait composée, et pour tous 
ceux qui l'entendraient dans des siècles - - que 
comme un gage, un souvenir de son amour qui, 
même pour les Verdurin ou pour le petit pianiste, 
faisait penser à Odette en même temps qu'à lui, 
les unissait ; c'était au point que, comme Odette, 
par caprice, l'en avait prié, il avait renoncé à son 
projet de se faire jouer par un artiste la sonate 
entière, dont il continua à ne connaître que ce 
passage. « Qu'avez-vous besoin du reste ? lui 
avait-elle dit. C'est ça notre morceau. » Et même, 
souffrant de songer, au moment où elle passait si 
proche et pourtant à l'infini, que tandis qu'elle 
s'adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il 
regrettait presque qu'elle eût une signification, une 
beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme 
en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites 
par une femme aimée, nous en voulons à l'eau de 
la gemme et aux mots du langage, de ne pas être 
faits uniquement de l'essence d'une liaison passagère 
et d'un être particulier. 

Souvent il se trouvait qu'il s'était tant attardé 
avec la jeune ouvrière avant d'aller chez les Ver- 
durin, qu'une fois la petite phrase jouée par le 
pianiste, Swann s'apercevait qu'il était bientôt 
l'heure qu'Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu'à 
la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière 
l'Arc de Triomphe. Et c'était peut-être à cause 
de cela, pour ne pas lui demander toutes les faveurs, 



296 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 

qu'il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui 
de la voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin 
avec elle, à l'exercice de ce droit qu'elle lui recon- 
naissait de partir ensemble et auquel il attachait 
plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l'im- 
pression que personne ne la voyait, ne se mettait 
entre eux, ne l'empêchait d'être encore avec lui, 
après qu'il l'avait quittée. 



ACHEVE D IMPRIMER LE 
TRENTE JUIN MIL NEUF 
CENT QUARANTE -SIX 
SUR LES PRESSES DU 
JOURNAL dp: GENÈVE 



<8>i 



ALARECHERCHE 

DU TEMPS PERDU 

i-ii 

DU COTÉ DE CHEZ SWANN 

III - IV - V 

A L'OMBRE 
DES JEUNES FILLES EN FLEURS 

VI - VII - VIII 

LE COTÉ DE GUERMA.NTES 

IX -X 

SODOME ET GOMORRHE 

XI -XII 

LA PRISONNIÈRE 

XIII 

ALBERTINE DISPARUE 

XIV - XV 

LE TEMPS RETROUVÉ 



(Tl. DHUItM, mP. • aMMIUK («DM)